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TROISIEME CARNET : JARDIN ZEN, PROUST, HALDAS, LE GROUPE DE BLOOMSBURY :

Il faut parfois ménager ses transitions de lectures : ne pas se lancer trop vite vers un univers nouveau, laisser résonner les dernières pages, l’ultime phrase d’un roman puis disposer aux différentes heures du jour des registres qui aident au passage.

Chaque livre important demande un certain rythme, un temps singulier. On peut ne pas être sensible à une écriture faute d’avoir pu installer, pour l’accueillir, une disposition adéquate. Des décors et des paysages accompagnent nos lectures. Proust l’a écrit : nous gardons la mémoire des lieux où nous avons lu bien plus subtilement souvent que les histoires décrites dans ces livres, comme si le simple fait de lever les yeux, de laisser passer du temps, ainsi suspendu, nous inscrivait plus profondément dans le réel.

 Pour aider au passage, j’ai pioché abondamment dans le journal de mon jardin zen d’une nonne bouddhiste, Joshin Luce Bachoux. Le matin, je commençais la journée lisant ces textes d’une page ou deux, des méditations sur la nature, le quotidien, des récits comme autant de petites graines qui se laissent déposer. Tout en simplicité, sans artifice, seulement en échos d’une vie différente de la nôtre de par son engagement et pourtant également traversée par des moments de colère, de doute, d’agacement. 

 D’une autre façon, le Vertige du temps de Georges Haldas a constitué par ses notes quotidiennes, ses pensées comme autant d’aphorismes, de multiples passerelles. Georges Haldas est suisse, édité chez l’Age d’Homme, je suis depuis quelques temps, sur les conseils d’un ami, ses publications chez l’Age d’Homme. Cet auteur tente depuis de nombreux livres de cerner ce qu’est pour lui l’Etat de poésie, vaste programme autant littéraire qu’éthique, non cette fois au sens stricte de l’ascèse, quoique, mais comme les pistes à parcourir pour l’homme qui place l’écriture au coeur de sa vie. Ces carnets bousculent, font réagir, décapent. A chacune de ses assertions, on se demande ce qu’il en est pour soi. Loin du journal intime, nous entrons plus justement dans « le journal intérieur de tous » comme il le dit lui-même. Ce vertige du temps est écrit dans le temps du vieillissement et si Haldas avoue sans complaisance les angoisses liées à l’âge, au doute du passage vers l’ailleurs, il critique avec une vivacité salutaire et pleine d’humour les travers de notre époque.

Dans cette même relation à l’art, j’ai feuilleté le catalogue de l’exposition consacrée au groupe de Bloomsbury dont Virginia Woolf et sa soeur Vanessa Bell furent les chevilles ouvrières. Je n’emploie pas ce terme au hasard car tout dans leurs correspondances et leurs écrits témoignent de leur capacité de travail : lectures nombreuses, articles et critiques dans différents journaux, peintures, dessins de vêtements, de mobiliers, de vaisselles dans les ateliers oméga, typographies de ses livres pour la Hogarth Presse. Leurs journées étaient remplies, sans compter les heures à cultiver le jardin pour pallier aux restrictions alimentaires de la guerre et les heures passées à combattre le froid dans des maisons où l’électricité et le chauffage étaient du luxe. La vision éthérée ou mondaine, des thés alanguis, s’éternisant dans les jardins de Charleston ou de Monk’s house, est loin d’être la seule image donnée par ce groupe. Ces jeunes gens, plein de fougue créatrice, avaient le désir fou d’inventer une vie collective au-delà des conventions de l’Angleterre victorienne. Pour cela, ils ne ménageaient ni leur peine, ni leur esprit caustique. C’est à une source d’énergie que l’on puise à plonger dans leur univers : chacun créant, lisant, commentant les oeuvres des autres, se portraiturant. Chacun attentif à offrir à tous, les moyens d’accomplir une oeuvre comme si le quotidien n’existerait qu’à cette condition. Les relations humaines sont réinventées non sans risque : les mariages se font comme pour assurer au groupe une plus grande cohésion et longévité mais au-delà se tissent des amours qui n’ont pas à se cacher mais qui se disent comme autant de voies parcourues sans volonté de blesser. La seconde guerre mondiale aura pourtant le dernier mot et signera pour beaucoup la mort réelle ou symbolique.

Marcelline ROUX (2010)

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