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UN CHIEN QUI HURLE, UN ROMAN DE DENIS PARENT :

Denis Parent, l’auteur d’“Un chien qui hurle” est né à Cambrai. C’est une ville comme une autre pour voir le jour, mais c’est tout de même un endroit où l’on fait pas mal de bêtises… C’est même une tradition à Cambrai ! Naître dans une ville où la bêtise s’affiche avec une ostentation pareille c’est indubitablement un marqueur social qui vous poursuit toute une vie. Il vous reste alors trois possibilités : l’ignorer, mais c’est difficile car elle finit toujours par vous rattraper ; l’adopter, c’est encore plus délicat, la bêtise pouvant toujours se faire passer pour vous ; la combattre, on sait généralement que c’est perdu d’avance, mais c’est l’option qu’a retenu Denis Parent. Notre écrivain n’est d’ailleurs ni arrogant, ni franchement désagréable sur le sujet, c’est plutôt un solitaire qui fait usage de son arme qu’en cas d’extrême danger. Il a l’air pas commode mais c’est une manière d’écarter les gêneurs. Son passe-temps favori consiste à traquer la bêtise avec un humour et une ironie qui finirait par nous la rendre sympathique tant il la maltraite. Il en a même fait un fond de commerce de la maltraitance de la bêtise dans ses géniales chroniques “Mémoires d’un amnésique” qu’il confie – et c’est un honneur ! – à notre site www.culture-chronique.com. 

Denis Parent est aussi un homme cultivé. Il a un petit côté Audiard dans son traitement du récit. Un Audiard qui serait devenu très copain avec Jean-Patrick Manchette. Notre écrivain rédige d’ailleurs dans la position du tireur couché. Il ne fait de cadeau à personne. Tout ce qui passe à portée de sa plume est immédiatement expédié dans les services de son institut médico-légal pour analyse et inutile de dire qu’il ne reçoit pas que de la viande fraîche… ce qui le rend un tantinet irascible. Du coup, son rayon de l’obsolète commence à afficher sérieusement complet.  

Le héros de son dernier roman est prof de lettres, il s’appelle William et adore Shakespeare. C’est un type qu’il ne faut pas trop chauffer, il est vite d’humeur chafouine et sa dramaturgie personnelle peut rapidement tourner à l’échange viril. Il a d’ailleurs planté un jour une bougie dans l’œil d’un dealer… et, quand on y pense, ce n’est pas si facile de faire entrer une bougie dans un oeil ! Il vit avec son père, un ancien militaire dur à cuir qui soliloque inlassablement sur l’existence entre deux toux glaireuses. Sa mère est morte dans un crash aérien au large de la Corse – comme Saint Ex – alors même qu’il s’agissait de son baptême de l’air. Il y a des vies comme ça…

Quand un écrivain choisit d’attribuer une profession à son héros ce n’est jamais par hasard et il faut avouer que prof de lettres ce n’est jamais très bon signe. Tueur à gage, croquemort, gérant d’une superette ou d’une salle de cinéma sur le déclin, producteur de films pornos, webmaster, moine musulman (une catégorie improbable mais très intéressante), femme de chambre (dont la cote est désormais en hausse), journaliste à la retraite, commissaire junkie sont, parmi d’autres, des possibles narratifs à explorer. Mais prof de lettres ! Disons-le tout net, Denis Parent est un homme qui a le goût du risque. La profession par excellence où il n’y rien à raconter mais tout à déplorer. Le tour de force de notre écrivain est justement de rendre la dépression décapante et de fournir au lecteur des occasions de s’amuser du désastreux constat que l’on peut faire du néant auquel doivent faire face les jeunes recrues de l’Education Nationale (je mets encore des majuscules pour le principe…). William a toutes les raison de détester les chères têtes blondes qu’on lui confie. Il a compris très vite compris que son métier était devenu une triste comédie et que les heures de cours s’apparentent de plus en plus à des heures de présence. “La première S2 n’est pas une très bonne classe, même pas une classe très sympathique. Ce sont des besogneux, intelligences mornes, gamins satellisés aux marges de familles sans espérance excepté celle de la survie consumériste.” Tout est dit en quelques mots mais, évidemment, n’allez pas croire qu’il s’agisse de la réalité, Denis Parent ne nous propose ni un brûlot, ni un essai défaitiste sur la machine Education Nationale (encore des majuscules pour la forme cette fois …). Non, non, il s’agit juste d’un roman dont le héros est un type hyper brillant, comme on en trouve souvent dans les salles de profs, mais qui n’a pas su faire autre chose qu’enseigner la littérature, ce qui, aujourd’hui, est un vrai métier de bagnard… Et, comme souvent, un malheur ne venant jamais seul, William est un tantinet amoureux de l’une de ses élèves, Gabrielle, qui tient 3 fois par semaine le manège de chevaux de bois sur la grand place. Il a repéré la fille, à qui on ne la fait pas, celle qui lit dans son jeu et qui ne se paie pas de ses numéros de clown. “ Il la connait depuis deux ans déjà. Et jusque-là il lui parlait à peine, tout juste s’il l’a voyait. Une fille solitaire. Silencieuse. Douée mais excentrique.

-      Tu te fais souvent tes élèves ?

-      Je ne me “fais” pas les femmes.

Et voilà, la tension sexuelle, l’accrochage sémantique, le grand, l’éternel malentendu. Il se prête à son examen parce qu’elle le dévisage toujours et toujours plus. A croire que sous le poids de ce regard il y aurait quelque chose à révéler, mais ce qu’il ne mesure pas à cet instant c’est qu’elle ne l’a jamais vu d’aussi près.” On comprend vite que la petite voix de l’auteur s’insinue comme une voleuse entre les interlignes, dans l’ombre des virgules ou à l’abri des majuscules. C’est le versant “roman noir” de Parent. Notre homme n’est pas un optimiste congénital, plutôt un désespéré qui a compris que la littérature évitait de devoir se taper la tête contre les murs pour le restant d’une vie d’où il tient tout de même à profiter.  

William a aussi des amis avec des noms bien trouvés : Raillard, la Pomme et Stani. Ces trois-là ne sont pas vraiment des philosophes mais disons qu’ils ont un sens de la vie et… de l’amour un peu particulier. Ils sont d’ailleurs les inventeurs d’une approche un peu potache et terriblement créative de la question amoureuse : “Amour caché” tu t’introduis chez les gens, tu leur prends un objet et tu leur en laisses un en échange. “Amour sorcier” tu dragues une fille et tu lui offres un joli paquet cadeau, de préférence dans un lieu public. Dans le paquet la plupart du temps c’est un bout de viande avariée, croupions et abats de poule ou mieux : tête de veau… “Amour fou” … L’idée c’est de te jeter aux pieds d’un con en costume et de supplier qu’il te revienne, avec une voix très… très chochotte…” Même si ce roman est souvent empreint d’une certaine gravité, Denis Parent aime s’amuser et nous faire rire, ce qui n’est pas le pire de ses défaut, car avouons-le, il possède le talent rare de faire grincer des portes bien huilées…

Mais attention, “Un chien qui hurle” est beaucoup plus que le récit des aventures décousues d’une bande de trentenaires frappés du syndrome de Peter Pan… non, c’est aussi un roman qui dit la difficulté à trouver sa place dans la vie. William Démenzies a eu un temps les bonnes cartes dans les mains mais son jeu s’est brouillé et chacune de ses actions semble l’entraîner inexorablement vers un abîme sans fond. On comprend rapidement le sens profond de la citation d’Eluard placé en exergue du roman : “ C’est tout au fond de cette horreur qu’il a commencé à sourire.”

Enfin, cette oeuvre romanesque toute droit sortie des brumes du Nord – la ville où se déroule l’action porte un nom bien calibré pour la circonstance : Dancienne, sans doute tout près du Marchienne de Zola… – est aussi une oeuvre qui dépeint la relation père-fils dans un théâtre d’ombres. Tout vient de là d’ailleurs, “Un chien qui hurle” est le roman des rendez-vous manqués entre le père, Georges Démenzies, et son fils William. L’abîme nait toujours d’une blessure et celle-là est béante. L’affection du père pour le fils est à marée basse et pourtant un lien indéfectible les unit. Denis Parent trempe son encre dans une flaque de douleur mate, sans écho, où la solitude vient croiser l’incompréhension et la déchéance.

Suivez les pas de l’écrivain dans les rues de briques rouges de Danciennes, pénétrez avec lui dans l’univers de William Démenzies, le prof de Lettres qui n’a peur de rien… vous ne serez pas déçus !

ARCHIBALD PLOOM (2011)

 

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