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ENTRETIEN AVEC GERARD RAYNAL (1) :

Séduit par le style littéraire et le parcours de Gérard Raynal, CultureChronique a décidé au début de l’été de se pencher sur sa bibliographie. Bien qu’ayant eu auparavant grand plaisir à découvrir deux de ses livres (voir les chroniques de « La face cachée d’Emile Lafont » et « Ecrire un livre »), je ne suis pas une adepte du linéaire et l’idée de lire une pile de livres d’un même auteur aurait pu être un frein à mon élan. Loin de là ! Plus j’avançais dans mes lectures, plus j’avais profondément envie de découvrir cet univers romanesque chargé de poésie. Forte de la vision de l’écrivain sur son propre travail qu’il nous propose dans « Ecrire un livre », je décidais donc d’opérer par ordre chronologique d’édition afin de constater s’il avait effectivement appliqué ses conseils avisés et si son écriture s’en était nourrie. Tout d’abord disciplinée, mon caractère dissipé me fit dériver au gré des titres qui m’inspirèrent au moment de mes choix, pour finir par « Le secret de Font-Clare ». Un choix qui me laisse encore pensive. Ce livre à lui seul résume les combats incessants qui caractérisent la totalité de cette œuvre romanesque, ceux de générations qui, engluées dans les croyances, enserrées dans des carcans d’éducation, enlisées dans leurs conditions sociales, soumises aux secrets de famille, tentent de se soustraire à leurs destinées.

Il est une petite phrase que ma grand-mère me soufflait dès qu’une occasion se présentait : « Tu sais ma petite-fille, un grand bonheur est fait de tous petits bonheurs. Il faut savoir les saisir et s’en nourrir ». Face à des destins que Giono n’aurait pas renié, le lecteur est désarmé . Les personnages raynaldiens interrogent évidemment nos existences. Ne peut-on voir le bonheur lorsqu’il est présent ? Ne peut-il donc nous suffire tel qu’il se présente ? Nous faut-il toujours aller chercher plus et plus loin ? Et pourquoi la vie s’acharne-t-elle donc sur certains ? Jean Lagarde, par exemple (« Le secret de Font-Clare »), ce jeune garçon de 14 ans, ne pouvait-il pas se contenter de la tendresse de sa cousine Violette et taire ce sentiment négatif qu’est la jalousie ? Ne pouvait-il pas respecter le silence du passé au lieu de le remuer ? Ne pouvait-il éviter le regard de juge qu’il posait sur sa mère ? Tant de questions auxquelles nous aimerions répondre mais que les œuvres  romanesques se contentent évidemment de poser.

Dans ces vies relatées, dans ces quêtes trop souvent inabouties, au milieu des tourments de chaque personnage, quel est donc le message que Gérard Raynal tente de nous transmettre ? Il ne fait aucun doute qu’au-delà de son amour de la terre, il en est un plus brûlant aux yeux de l’auteur, celui des êtres qui la peuplent. MARIE BRETIGNY

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Marie Brétigny – Gérard Raynal, vous n’échapperez pas à notre fatidique question : pourquoi l’écriture ? A quel moment l’appel à cette passion s’est-il manifesté ?

Gérard Raynal – Écrire est pour moi, une grande souffrance. Je n’aime pas écrire. Cela va sans doute vous surprendre ou vous décevoir, mais c’est un fait, je n’aime pas écrire. Alors me direz-vous, pourquoi s’échiner à passer des heures derrière ton clavier ? Pour vivre tout simplement. Pas pour vivre matériellement, bien sûr, mais pour exister. Je dois quand même nuancer mon propos : si je n’aime pas écrire à cause de la souffrance que cet acte me fait subir, néanmoins j’adore corriger, réécrire, tordre à ma guise les phrases accouchées dans la douleur. Par ailleurs, j’écris des histoires très souvent documentées, et cet aspect-là, la recherche, l’étude, la lecture de livres spécialisés, me procure également beaucoup de plaisir. Pour vous expliquer depuis combien de temps j’écris, un seul mot suffira : toujours. Je raconte souvent l’anecdote de cette institutrice qui me châtiait quotidiennement à cause d’une haine nourrie à l’encontre de ma famille, sauf les jours de rédaction. Mon style lui plaisait, et un moment de grâce s’offrait alors à moi. Je comprenais, dans ces moments-là, que l’écriture pouvait changer les choses. Plus tard, confronté aux pires difficultés économiques, je me suis accroché à elle. Elle a changé mon existence. Actuellement, je réalise un vieux rêve d’enfant vivre de ma plume (ou du moins de ce qu’elle m’a permis de construire).

Marie Brétigny –Votre métier d’auteur s’étend vers une autre activité chez TDO Editions. Comment arrivez-vous à concilier cette double casquette « auteur-éditeur » sans subir l’influence de l’auteur chez TDO Editions, et vice-versa, tout en restant objectif ?

Gérard Raynal – Pas facile. Mais c’est ma casquette d’auteur qui m’a permis d’intégrer cette structure professionnelle et de m’y épanouir. Au début, j’autoéditais, par la suite, TDO est devenu mon éditeur. Au bout d’un an, il m’a embauché, au bout de deux, je suis entré au capital de l’entreprise (modestement). C’est vrai que ma vie d’auteur pourrait perturber mon travail d’édition, mais mon investissement sur les textes des autres est aussi une nécessité vitale. Ainsi, je ne reste pas dans ma bulle, et je suis amené à fréquenter d’autres auteurs, à partager leur quotidien, et à me battre pour eux. Hélas, ma double casquette fait grincer certaines dents. Bien sûr, je suis devenu l’auteur principal de TDO, mais c’est essentiellement grâce au nombre de titres que j’ai signés chez cet éditeur (et aussi à l’accueil du public). D’ailleurs, depuis mon arrivée dans cette maison d’édition au titre de salarié, mon emprise médiatique a considérablement baissé. Je n’ai plus vraiment le temps de m’occuper de moi.

Marie Brétigny – Le choix des auteurs publiés par TDO Editions se fait-il en fonction du rapport à la vie et à l’humain (dans leur écriture) de chacun, de leur sensibilité, de leur don à retranscrire des émotions ? Je prends pour exemples les romans d’Andrée de Guardia « Les vies secrètes d’Emma » ou l’un des vôtres « La face cachée d’Emile Lafont » dont les personnages sont vraiment touchants.

Gérard Raynal – Ce serait nécessaire et tellement normal d’agir ainsi, mais hélas, d’autres considérations nous amènent à privilégier la relation humaine avec l’auteur. Car TDO est passé maître dans l’art de la communication directe (dédicace), et les facilités d’un auteur en la matière, nous intéressent. En l’absence de médiatisation importante, le rapport de l’auteur au public est une des manières (la seule ?) de porter un livre. Un auteur qui dans sa zone d’influence est capable de s’investir, a toutes les chances de voir son manuscrit accepté. Bien sûr nous effectuons avec lui un lourd travail de correction et parfois de réécriture.

Mais comme chez tous les éditeurs, c’est avant tout le coup de cœur qui nous pousse à éditer un roman. Il faut quand même préciser qu’il n’est pas aisé de rencontrer des auteurs satisfaisant à toutes ces conditions.

Marie Brétigny – Les personnages de vos romans ont quelques similitudes. L’humain, la vie, ses failles, ses rébellions, sont des thèmes qui vous tiennent visiblement à cœur. Faut-il soi-même avoir vécu des moments difficiles pour se trouver si proche de ses personnages, ou suffit-il de posséder un peu d’empathie ?

Gérard Raynal – Un roman n’est pas nécessairement la relation de la propre vie de l’auteur, mais c’est à cette source qu’il ira inévitablement puiser les ressorts de son intrigue. Lorsqu’on écrit sur un milieu qui fut le nôtre et qui nous a marqués, le passé resurgit. Et les coups du sort. Et les malheurs. Je pense qu’avoir vécu douloureusement certaines situations aide à récolter l’émotion dont le roman se nourrit. Ce qui traverse tous mes textes se résume à deux mots : quête et désir. En effet quel que soit le domaine travaillé, la recherche de l’impossible (Dieu, lumière, amour, liberté), sous-tend la vie de mes héros. Clemenceau disait : « Le plus beau moment de l’amour c’est quand on monte l’escalier ». Il n’avait sans doute pas tort. C’est ce que vivent mes personnages, sans cesse en recherche d’absolu, mais toujours confrontés à de grandes difficultés. Ils effleurent leur but, mais ne l’atteignent jamais. Ou du moins de la manière conventionnelle.

Marie Brétigny – Vous aimez le contact avec vos lecteurs et ils vous le rendent bien. Votre public vous est fidèle (bien que vous alertiez dans « Ecrire un livre » qu’un public n’est jamais acquis). Comment le définiriez-vous ? Qu’est-ce qui, selon vous, le rapproche de votre écriture ?

Gérard Raynal – Mon lectorat est varié. Mais en y regardant de plus près, on peut en tirer une généralité sociologique : il est composé le plus souvent de femmes d’âge mûr. Il faut dire que mon univers, très éloigné des préoccupations adolescentes, séduit préférentiellement la fameuse ménagère de plus de cinquante ans (surtout pour l’aspect étude du passé que propose mon travail). Cependant, grâce à l’afflux de touristes qui visitent notre région, mes livres voyagent, et le côté régional de mes histoires intéresse des gens moins âgés. J’ai d’ailleurs remarqué, depuis 2 ans, une certaine évolution dans le lectorat, avec un indéniable rajeunissement. C’est très positif.  

Marie Brétigny – Est-il indiscret de vous demander quelles sont vos sources d’informations ? Je pense notamment à l’abondance, à la richesse de citations historiques, événements, dates, prénoms/noms dans « Les Bûchers du Paradis ».

Gérard Raynal – Comme je l’ai indiqué plus haut, j’ai une grande soif d’apprendre, et les recherches historiques et sociales me procurent beaucoup de plaisir. Je suis un rat d’archives. Dès que cela est possible, je consulte les journaux d’époque. Je lis également beaucoup d’essais ou même de romans sur le sujet concerné. Il m’arrive de faire parler des personnes âgées et de leur demander des informations, des anecdotes. Les carnets de mon arrière grand père et beaucoup d’autres écrits familiaux sont également une source importante pour moi. De plus, au fil des années, je me suis composé une belle bibliothèque ou les œuvres de Giono, Genevoix et Bosco tiennent la meilleure place. Je suis amoureux des mots, et une grande quantité de dictionnaires plus spécialisés les uns que les autres m’accompagne sur le chemin de l’écriture. J’ai effectué une très longue immersion dans l’univers Cathare (10 années). C’est ma vraie passion. À ce sujet, je dois expliquer que ce qui m’a attiré vers eux, mais aussi vers les Japonais, les agriculteurs, les peintres, les mystiques, etc. c’est surtout leur isolement face au reste du monde. J’aime parler des minorités.

 Marie Brétigny – Dans ce roman, vous adoptez avec aisance l’atmosphère, le langage d’époque. Le ton est donné dès la première page où l’on croirait entendre la voix grave du narrateur qui porte tout le poids d’une culture. Est-il indispensable d’avoir reçu auparavant une formation d’historien avant d’entamer l’écriture d’un tel ouvrage ?

Gérard Raynal – Je ne suis pas historien, mais passionné d’histoire. Cette période qui fut cruciale pour notre région, m’attire particulièrement. Souvenons-nous qu’à Muret les provinces du Sud avaient l’occasion, à 10 contre 1, de renvoyer chez eux les croisés de Simon de Montfort. Ils ont lamentablement échoué. Par la suite, le rattachement du Sud à la couronne de France (après l’ultime siège de Quéribus), a dessiné les frontières de la France actuelle. C’est donc tout naturellement, que je me suis penché sur ces épisodes. Comme je l’ai expliqué plus haut, je me suis profondément plongé dans le catharisme. J’ai d’ailleurs, après mes deux romans consacrés à la contre Église, l’intention de terminer un essai sur ce thème. Actuellement, le lectorat est très demandeur de « cathares » et de « templiers ». « Les Bûchers du Paradis » en est à sa 9e édition.

Marie Brétigny – J’ai été impressionnée par le nombre de personnages présents dans ce récit.

Gérard Raynal – Si l’histoire me passionne, les personnages qui la vivent me passionnent plus encore. Bien sûr, j’ai tenté de présenter toutes les facettes de cette société médiévale singulièrement moderne, et d’humaniser ces gens dont on pouvait penser que leur habitude du malheur les avait rendus insensibles. L’amour au moyen-âge ressemblait sans doute à l’amour contemporain, idem pour la peur de la mort. Bien sûr, il a fallu se rapprocher du mode de vie des paysans de cette époque, pour bien cerner l’habitat, les habitudes alimentaires et les relations hiérarchiques entre individus.

Marie Brétigny – Le trajet retracé y est extrêmement détaillé. Est-ce exactement ce même parcours « fuite » qu’on fait les cathares face aux puissances alliées au pape Innocent III contre les cathares ?

Gérard Raynal – Sans doute. L’itinéraire était logique. D’abord, il fallait rejoindre Carcassonne la Capitale, mais à cause de la croisade, ce fut bientôt impossible. Puivert apparaissait alors comme un havre de paix où jamais la guerre ne viendrait. Plus loin, Minerve et ses deux rivières semblait invincible. Après la prise de toutes ces citadelles imprenables, c’est tout naturellement que l’on retrouvera l’un des participants sur le pog de Montségur, à la veille de la catastrophe. Mais il faut signaler ici que ce sont des paysans qui ont quitté leur village, et non des cathares. La nuance est importante. Les cathares, eux, ne fuyaient quasiment pas, la mort les indifférait. N’ont-il pas sauté dans les bûchers en chantant ?

Marie Brétigny – Tout paraît tellement véridique que l’on peut se demander quelle est la part de fiction dans un roman historique, car il ne doit pas rester des archives volumineuses sur le sujet ?

Gérard Raynal – Chez moi, la fiction s’appuie toujours sur des faits historiques. Mais très souvent, les personnages inventés croisent des personnages réels. C’est pour cela qu’on a du mal à faire la différence entre réalité et fiction. Il reste en effet peu d’archives physiques de l’épisode cathare. Mais beaucoup d’auteurs, Le Roy Ladurie, Roquebert, Anne Brenon, René Nelly, Bordenove, etc. ont énormément travaillé sur le sujet (notamment grâce aux cahiers de l’inquisition), et nous ont livré des romans très documentés. Bertrand Lafarge, un Toulousain, a, de son côté, beaucoup défriché le côté religieux du catharisme et commis à ce sujet un très intéressant volume. J’ai beaucoup lu avant d’écrire. J’ai aussi visité les musées, les châteaux, les lieux mythiques du catharisme, j’ai discuté avec des historiens. En bref, j’ai utilisé toutes les ressources possibles.

Marie Brétigny – « Fukushima mon amour » est un roman bouleversant, bercé entre culture ancestrale et moderne (moi qui côtoie régulièrement des japonais, je salue au passage votre respect de leur culture). Pourquoi avoir choisi d’écrire sur Fukushima ?

Gérard Raynal – Pourquoi ? J’ai parlé plus haut de mon désir d’écrire sur les minorités confrontées au défi ultime (cathares, vignerons…) Dans ce contexte, les Japonnais ayant subi le terrible tsunami, avaient toute leur place. J’aime les peuples fiers. Leur combat pour leur survie méritait un hommage. Mais je regrette qu’il ait pris la forme d’un si petit roman. J’aurais tant voulu faire plus. Je dois ajouter que j’ai eu la chance d’obtenir l’aide d’un écrivain Japonais.

Marie Brétigny – On le sait, le choix du titre d’un livre est toujours très délicat, vous l’évoquez d’ailleurs dans « Ecrire un livre ». J’ai pu lire dans une récente chronique sur « Fukushima mon amour » que le choix de son titre avait suscité quelque réaction « contestataire », en rapport avec « Hiroshima mon amour ». Quel est votre sentiment à ce sujet ?

Gérard Raynal – En effet, le titre s’imposait comme un clin d’œil. Mais je craignais qu’il soit mal interprété, qu’on me traite de plagiaire (c’est la mode aujourd’hui). Pourtant, il lui va comme un gant. On y parle d’amour, de réacteurs atomiques et de tsunami. Je suis heureux d’avoir cédé à ma compagne et à mon éditeur sur ce plan-là.

Marie Brétigny – En préambule de votre roman « Le vin est tiré », vous dites avoir été vigneron. Aujourd’hui, abandonneriez-vous l’écriture pour retourner travailler la vigne ?

Gérard Raynal – Je ne crois pas. J’ai trouvé dans la situation d’auteur, les choses que ne m’apportait pas la vigne. Je ne parle pas de l’aspect financier, bien sûr. Je vis plus en conformité avec moi-même aujourd’hui qu’à l’époque de ma vie paysanne. Dans les vignes, on ne voit personne, on ne parle pas. Dans l’édition, c’est tout le contraire, on voyage (salons de Paris, de La Rochelle, de Mouans, de Montmorillon, etc.), et on rencontre énormément de gens intéressants. Je suis bien dans le monde de l’écriture, même si les relations avec d’autres auteurs sont, concurrence oblige, parfois conflictuelles. Néanmoins, je ne rejette rien de ma vie viticole, j’y ai acquis de nombreuses valeurs. Mon seul regret est de n’avoir pas su concrétiser les espoirs de mes ancêtres, et de n’avoir pas été en capacité de poursuivre leur œuvre.

Marie Brétigny – Rémy, jeune vigneron pris dans la spirale d’une crise sans précédent, est un jeune homme engagé. L’écriture est-elle pour vous une façon d’entrer en croisade contre l’injustice? Vous considérez vous comme un écrivain engagé ?

Gérard Raynal – Non, je ne suis pas un auteur engagé. Je suis tout au plus un passeur. Je ne me sens investi d’aucune mission essentielle, mon seul moteur est le partage. Toutefois, si mes livres pouvaient servir la cause de la ruralité ou ramener à la raison quelque inquisiteur, j’en serais heureux. Mais peut-être ai-je au fond de moi, sans le percevoir, l’envie de défendre des idées ou des causes. En tout cas, il n’y a rien de conscient.

Marie Brétigny – J’en ai fait le constat au fil de mes lectures, vous faites souvent de vos héros des narrateurs nostalgiques, amoureux des traditions, attachés au passé. Est-ce un choix d’auteur ou bien êtes-vous vous-même un nostalgique ?

Gérard Raynal – J’ai au fond de moi une grande nostalgie. Certainement parce que je ne me sens pas trop bien dans le monde actuel. J’ai l’impression d’être dépassé, de ne pouvoir suivre la marche inexorable de la modernité. Le passé m’intéresse, parce qu’il a été celui d’hommes et de femmes poussés par la quête du mieux être. Mais les valeurs dont ils relevaient, leur bon sens paysan, leur façon de respecter la nature et de s’y fondre, leur rythme lunaire, manquent terriblement à notre époque. Dans les épisodes dont je parle, le village était l’entité de base, et la solidarité n’était pas un vain mot. Aujourd’hui, tout s’est agrandi, accéléré, et l’on s’inquiète plus pour l’ami facebook qui ne s’est pas connecté de la journée, que pour la voisine de palier dont la porte n’a pas été ouverte depuis une semaine. Alors oui, je suis nostalgique d’un temps solidaire que je n’ai presque pas connu.

Marie Brétigny – Avec « Lumière fauve », vous avez obtenu le Prix Méditerranée Roussillon 2008, où l’on ne peut qu’apprécier votre magnifique quête de lumière, celle de l’écrivain, en parallèle à celle de Claire, peintre et héroïne de ce roman. A sa lecture, j’ai eu le sentiment que votre style prenait un virage, s’accélérait, les vies s’animaient, vous imprégnaient différemment… Cette histoire a-t-elle, plus que les autres, changé votre façon de travailler ?

Gérard Raynal – Je ne crois pas. Ce roman est l’un de mes romans, rien de plus. Je l’ai aimé, détesté, aimé à nouveau, défendu autant que tous les autres. Il m’a fait mal quand je l’ai écrit, plaisir lors de l’obtention de ce prix très disputé chez nous, j’en ai été fier. Parfois, j’ai regretté de l’avoir commis. Comme tous les autres. Il a été un peu différent dans le sens où il m’a éloigné du vrai terroir. Pourtant, plus que les autres, il parle de l’absence. Alors pour ça, peut-être a-t-il a changé quelque chose en moi. Quant à l’écriture à la 2e personne, c’était un défi personnel. Ici, la lumière est notre quotidien, il fallait bien que je lui consacre un livre. C’est fait.

Marie Brétigny – Tout comme Claire à travers sa peinture, on ne peut rester insensible à vos descriptions littéraires de la lumière… Avez-vous suivi les mêmes trajets que Claire pour tenter de capter cette lumière dans les mots ?

Gérard Raynal – Bien sûr ! Vous savez, Collioure est notre paradis à nous, les catalans. Nous en connaissons tous les recoins. J’ai également été à Barbizon et à Honfleur. Mais à Honfleur, contrairement à ce qu’il se passe dans « Lumière fauve », il faisait un temps merveilleux. La lumière y était exceptionnelle. J’ai d’ailleurs tiré de mon voyage en Normandie un roman autoédité resté confidentiel et intitulé : « Lettre de Guillaume à sa cousine Hortense ».

Matisse avait écrit concernant la lumière de Collioure, des lettres très enthousiastes. Je les connaissais. Je m’en suis servi.

Marie Brétigny – Marcel, devenu par amour la groupie de Claire, est presque pathétique face à la détresse de celle-ci dont il ne sait comment l’en sortir. Ne méritait-il pas une fin plus heureuse, un amour plus serein ?

Gérard Raynal – Comme vous l’avez lu plus haut, la quête de mes personnages est une quête impossible. Aucune autre conclusion ne m’aurait satisfait. Mais à la fin, il y a le rayon de soleil, et la vie qui tente de continuer. Il y a toujours, au bout de mes romans une fenêtre entrouverte… Qui peut-être s’ouvrira !

Marie Brétigny – Claire, absolument magnifique dans son rôle de peintre, est perturbée, torturée par sa quête. Toujours dans votre essai « Ecrire un livre », vous apparentez parfois l’écriture à la souffrance. D’où viendrait cette souffrance d’auteur ? Vous trouvez-vous dans une tourmente identique à celle de Claire lorsque les mots ne viennent pas ?

Gérard Raynal – Je ne connais pas, par chance, le problème de la page blanche. Mais c’est vrai, je souffre en écrivant. Physiquement d’abord, moralement ensuite. Je suis frustré, car je n’arrive pas à traduire parfaitement mes pensées. J’y travaille, cependant pour l’instant, j’en suis loin. Il faut être un peu masochiste pour écrire tant de livres en souffrant, me direz-vous. Sans doute ! Pourtant, j’ai besoin de ça, mais nous en avons déjà parlé…

Marie Brétigny – Jusqu’à ce que je lise « Lumière Fauve » et « Les lauriers sont coupés », mon attachement premier restait au soldat Émile Lafont (« La face cachée d’Émile Lafont »). En tant qu’auteur, y-a-t-il un personnage qui vous a plus ému, plus attaché qu’un autre ?

Gérard Raynal – Je suis attaché à tous mes personnages. Toutefois, j’ai un faible pour Jean (le Secret de Font-Clare), car il représente tout ce que j’étais. Il me ressemble. C’est un exalté, un amoureux déçu, un désespéré, c’est un pauvre gars ballotté par ses propres sentiments, un velléitaire capable malgré tout de réaliser des exploits extraordinaires. Il est fou de désir… Faible et fort à la fois. Il éprouve de l’empathie pour ses bourreaux et une certaine aversion pour ceux qui l’aiment. Il respecte les vieux, et rêve de les sauver. Violette, est sans doute la fille dont j’ai rêvé adolescent. Elle est belle, douce, mystique, juste, honnête. Sa vie est claire, sans détour. Mais j’en dis trop sur eux, et donc trop sur moi… J’ai également une tendresse particulière pour Peyre et Aude (les Bûchers du Paradis). Ce sont des jeunes gens pris dans une tourmente qui les dépasse. Alors qu’ils avaient tout pour vivre un amour simple, le sort ne l’a pas entendu ainsi. Je perçois leurs pleurs, parfois lorsque je passe à Minerve.

Marie Brétigny – Dans chacun de vos romans, vos descriptions très poétiques des paysages et des lieux visités, abondent de détails à travers des saisons colorées aux parfums multiples. Empruntez-vous toujours les itinéraires de vos personnages pour vous y fondre pleinement avant de pouvoir les lier à votre plume et coucher leur histoire sur papier ?

Gérard Raynal – J’ai vécu de longues années dans la nature, et plus précisément dans la garrigue, mon métier de viticulteur m’y obligeait. Alors, tous ces chemins, tous ces villages, je les connais à fond. Je les transforme un peu à l’occasion, je les mélange, j’essaie d’exhausser leur caractère. Ces paysages font partie intégrante de ma vie.

Marie Brétigny – Tout comme vos lecteurs lors de la lecture de vos romans, vous semblez vous imprégner pleinement des doutes et souffrances de chacun, un peu comme un acteur qui « enfile » la vie du personnage qu’il doit jouer.

Gérard Raynal – Oui, ça fait partie de ma souffrance. Lorsque j’écris le mot fin, et que mes personnages sont lâchés dans la nature, je suis pris d’une grande tristesse. Ils m’habitent. Grâce aux dédicaces, j’ai l’occasion de parler souvent d’eux, et ça me calme un peu. Entre eux et moi, c’est une véritable histoire d’amour.

Marie Brétigny – Vos romans sont parfois inspirés d’événements réels (pour exemple « La face cachée d’Emile Lafont » ou « Les lauriers sont coupés ») ou de faits historiques (pour exemple « Les bûchers du Paradis »). Quelles informations ont-elles été vos sources d’inspiration et où les avez-vous puisées ?

Gérard Raynal – Je lis beaucoup, j’interroge des anciens, je fréquente les archives et je dévore les journaux d’époque. Souvent, on me raconte des histoires. Je ne m’y intéresse pas d’emblée, mais il arrive qu’elles resurgissent. La naissance d’un roman est une aventure toujours singulière et exaltante.

Marie Brétigny – Vous avez le don pour faire vivre à votre lecteur le suspense jusqu’au bout. La chute est rarement celle que l’on attend. Lorsque vous commencez un roman, savez-vous vous-même quelle en sera la fin ?

Gérard Raynal – En général oui, mais il arrive que le cours des événements m’oblige à revoir ma copie. Cependant, les romans sont souvent inspirées de faits avérés, même s’il m’arrive de réunir des bribes d’histoires empruntées ici ou là. La marge de manœuvre est toujours très faible.

Marie Brétigny – Vos héros sont des personnages aux destins tragiques. Pourquoi ? Ne pensez-vous pas que la vie pourrait leur réserver une fin moins sombre ? Cela arrive dans la vraie vie…

Gérard Raynal – C’est vrai, et c’est d’ailleurs ce que les gens me reprochent. Mais au final, ils achètent mes nouveaux romans dès leur sortie. Ils ne m’en veulent pas trop, à l’évidence. La tragédie fait partie de la vie également. Quant aux les histoires qui se finissent bien sous un ciel lumineux constellé d’étoiles, il y a d’autres auteurs qui savent très bien le faire. Je préfère leur abandonner le créneau. Oui, la vie de mes personnages se termine souvent en tragédie… Mais la nôtre se finira-t-elle autrement ?

Marie Brétigny – Tous sont en quête de quelque chose pour aboutir au bonheur (Claire en quête de lumière, Émile en quête de reconnaissance, les Cathares en quête de paix, Jeanne en quête d’amour, Jean en quête de vérité…). Quelle est votre quête à travers l’écriture ?

Gérard Raynal – Le bonheur ! Je veux exister. Enfant, adolescent, je n’existais qu’au travers de certains excès. J’étais le vilain petit canard. Peut-être ma quête est-elle liée à ce passé difficile. En tout cas, depuis que mes livres ont trouvé un certain lectorat, et me permettent de vivre, une sorte de sérénité s’est installée en moi. L’écriture m’a sauvé. C’est ce que j’espérais.  

Marie Brétigny – Dans « Les lauriers sont coupés » (prix des écrivains Roussillonnais 2009-2010), Jeanne, femme soumise et élevée pour être une femme qui se doit à son mari, subit les humeurs et les assauts d’un homme répugnant, irrespectueux. Malgré son désir de changer sa vie, elle bute sur de puissants obstacles. Vos personnages se trouvent d’ailleurs souvent dans des impasses… Malgré une volonté extrême, ne croyez-vous pas que l’on puisse échapper à son destin, même lorsqu’un lourd passé s’accroche à vous et que le destin s’acharne désespérément ?

Gérard Raynal – Échapper à son destin ? Non, ça me paraît impossible ! La route est tracée, et à part quelques détails, rien n’est modelable. C’est ce que je crois. Je m’y résous. Mais j’espère me tromper. Je voudrais tant que le comportement des êtres influence leur destinée. Pour le moment, cela ne m’apparaît pas ainsi, et mes personnages suivent un sillon à la direction prévue d’avance. J’espère qu’un jour, ils s’affranchiront de ce processus. Ce sera alors pour moi une grande révélation.

Marie Brétigny – Dans ce profond et magnifique roman, vous endossez la vie d’une femme, vous lui empruntez ses états d’âme. N’est-il pas plus compliqué, lorsque l’on est un homme, d’écrire avec l’âme d’une femme ? Chose que vous faites ici apparemment avec aisance dans « Les lauriers sont coupés », ou lorsque vous contemplez l’esprit fragile et perturbé de Claire dans « Lumière fauve ».

Gérard Raynal – Je n’ai pas éprouvé de difficulté particulière, en dehors de la souffrance inhérente à l’acte d’écriture lui-même. Lorsque je suis en période monastique d’écriture, je m’imprègne de mes personnages, j’adopte leurs coutumes. Je ne dois pas être bien marrant pour mon entourage.

« Les Lauriers sont coupé » a suivi un parcours particulier. Cette histoire m’a été contée, lors d’une dédicace, par une dame qui vivait un enfer proche de celui relaté dans ce roman. Je l’ai écrit, mais je n’arrivais pas à finaliser les derniers chapitres. Ma compagne Danielle, qui est aussi ma première critique, lectrice, correctrice, m’a empêché de le sortir. Sa forme définitive est arrivée longtemps après.

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