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LE LONG HIVER DE L'EDUCATION NATIONALE :

Olivier Guichard, à l’époque où il était ministre de l’éducation nationale, aimait à comparer son administration à l’Armée rouge pour le nombre  de ses fonctionnaires :  aujourd’hui encore près d’un million de personnes dont près de 850 000 enseignants.  En plus de la métaphore du nombre, l’EN partage désormais avec  l’Armée rouge la décrépitude de ce qui fut grand et le goût pour l’hiver. Car c’est un peu la retraite de Russie pour la première administration de France qui, à mesure que le temps passe, voit ses effectifs fondre comme neige au soleil.

Chez les enseignants toujours la même détermination à travailler avec et pour les générations à venir mais quelque chose s’est cassé dans la dynamique générale.  Chacun à son poste a compris que le professeur est devenu la variable d’ajustement d’une politique budgétaire qui, si elle est nécessaire, n’en reste pas moins drastique concernant les moyens alloués à l’école…

Tout a commencé il y a quelques années avec une rupture qui a paru insignifiante : le ministère s’est doté d’un service des ressources humaines !  Personne n’y a rien trouvé à redire  puisque toutes les grandes entreprises françaises disposaient  d’un  tel service. Ce qu’on a oublié un peu vite c’est que l’EN n’était pas une entreprise mais une administration. En d’autres termes l’éducation nationale n’a pas de clients et ne produit pas de richesses, du moins pas tout de suite car je ne crois pas être le seul à penser que ce ministère a la charge de former ceux qui crééront la richesse de demain.    

Passer d’un service du personnel à celui des ressources humaines – l’humain comme ressource au même titre que peuvent l’être le pétrole, les minerais ou la production agricole -  n’est pas innocent. Les méthodes changent, on muscle le management, on désactive le relationnel au profit d’une gestion exclusivement comptable, le tout évidemment enveloppé dans un joli papier de bonnes intentions en cinq axes bien huilés.   

L’actuelle directrice générale des ressources humaines de l’Education nationale est passée par Lesieur, Bull et la RATP.  Elle sait faire et elle fait. Un de ses dadas : l’entretien professionnel.  Exactement ce qu’imposent les ressources humaines depuis des années dans le privé : rendez vous convenu de toutes les pressions professionnelles, soupe recuite de vieilles rancoeurs et occasions d'infinies bassesses... Ces entretiens sont pourtant de plus en plus critiqués dans le privé  pour leur côté redondant et inutilement stressant mais qu'importe, pas de raison qu'on n'impose pas aux fonctionnaires les mêmes stupidités  que celles que l'on inflige au personnel du privé.  Dans ce domaine il faut reconnaitre que Bouvard et Pécuchet ont trouvé leur maître...

Ah Flaubert, notre éminente directrice générale des ressources humaines a d'ailleurs fait une jolie déclaration bien dans le style de vos deux acolytes : “l’Education nationale est tout de même une très belle horlogerie, un des plus grands systèmes de production qui fait qu’à la rentrée chaque élève a un professeur et chaque enseignant une classe. C’est parce que notre système marche bien, qu’il est perfectible... » Diantre,  un grand système  de production !  Et bien nous voilà bien au cœur du problème : vous mettez ce genre de personnage dans un commissariat de police, une école ou une salle de tribunal, il verra toujours un système de production … Il se trouve que ce ministère de l’EN n’a pas attendu ces spécialistes des ressources humaines pour mettre un prof en face d’une classe, il fait ça depuis plus d’un siècle.  Mais il y a tout à craindre du terme  « perfectible » qui conclut  la citation de notre responsable qui,  après un doctorat de philosophie, décida que la maîtrise des concepts et de la rhétorique ouvrait des perpectives autrement plus intéressantes que l’enseignement.  N’oublions pas qu’Aristote servit Alexandre le Grand … mais comparaison n’est pas raison (pas forcément déraison non plus d’ailleurs…)

L’arrivée de ces bataillons  de spadassins des entreprises privées n’est pas innocent : il faut rentabiliser l’EN. L’aveu selon lequel le système fonctionne aussi bien qu’une horloge signifie qu’ils ne sont pas venus pour améliorer l’horlogerie mais bien pour autre chose : faire de l’EN une entreprise avec les mêmes logiques de gestion…  Logique évidemment comptable qui expédie la qualité à la décharge au profit de concept quantitatif. Un exemple : la formation des jeunes professeurs.  La première question à laquelle se sont attelés nos délicats professionnels des ressources humaines était la suivante : à quoi peut bien servir un professeur débutant en formation.  La réponse fusa immédiatement dans sa nudité même : du point de vue de la production  ces jeunes professeurs ne servaient à rien !  Le corollaire de cette aimable réflexion fut qu’on supprima purement et simplement  la formation. Désormais les professeurs débutants seraient envoyés directement sur le terrain flanqués d’un tuteur déjà en poste et vogue la galère. On venait de rayer d’un trait d’encre le système de formation  de l’éducation nationale.  Evidemment une telle décision a un coût :  celui de décourager les vocations – les inscriptions au concours  sont en chute libre – mais aussi de dégouter en quelques mois des jeunes gens qui, désarmés face à leurs classes malgré toute la bonne volonté de leur tuteur  pédagogique qui doivent eux mêmes assumer leurs heures de cours, finissent inéluctablement par renoncer en jurant qu’on ne les y reprendra plus.  Peu importe  pour nos  spécialistes des ressources humaines : l’objectif étant de faire plus avec moins, tout va bien ! 

Cette politique va plus loin encore : puisque les partants ne sont plus remplacés, on impose à ceux qui restent  des heures supplémentaires en pagaille pour pallier le manque d’enseignants. Plus d’élèves, plus d’heures, des vacances qui rétrécissent  chaque fois qu’un ministre trouve que vraiment ces profs se la coulent douce,  l’enseignant  voit  l’hiver gagner  sa profession  et les rectorats doivent faire face à une vague montante de défections.  Mais nos  bons samaritains des ressources humaines  ont réponse à tout : puisque la formation des profs est réduite à presque rien, on peut désormais embaucher n’importe qui  du moment  que ce n’importe qui  a quelques vagues rudiments  de la matière à enseigner.  Et là je peux vous assurer  qu’il y a parfois de quoi se tordre de rire, nos chères têtes blondes devant endurer des situations qui scandaliseraient leurs parents s’il leur était donné l’autorisation d’assister aux cours.  Ce serait effectivement tordant de rire si cette situation n’était en fait le symptôme d’un drame  républicain : la liquidation pure  et simple de ce que fut le grand projet national français autour de l’éducation ( et non pas de production , notion que l’on réserve généralement aux industries…) Sachant que notre  responsable nationale des ressources humaines de L’EN a été recrutée à 63 ans on peut imaginer que la proximité de la retraite lui laisse les coudées franches : elle peut travailler au hachoir sans états d’âme. C’est l’une des premières choses qu’il faut apprendre  dans les ressources humaines : ne pas avoir d’états d’âme.  Ne plus jamais quitter son cerveau gauche, celui de la logique, des principes et oublier un cerveau droit  vraiment trop obsédé par la qualité des relations humaines.  L’arrivée de tels individus à l’éducation nationale annonce la fin d’une époque où l’exigence humaine  restait toujours liée à celle d’une ambition nationale. Aujourd’hui  l’ambition est unique : appliquer le plan sidérurgie  dans le grand service public de l’éducation.

Mais l’hiver que doit affronter  le corps enseignant n’est pas seulement tissé du vent glacial  du nouveau management des ressources humaines. L’explication serait un peu courte.  Il y a aussi la difficulté à appréhender un public de plus en plus difficile à cerner.  La famille ayant cessé d’être l’alliée naturelle de l’école, les profs ne sont donc plus épaulés par cette cellule structurante  qui les accompagnait jusqu’alors. Le contrat est rompu.  Les professeurs ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes, la puissance  de leurs convictions et  la capacité de faire front de leurs équipes.  Mais peut-on rester les seuls à défendre des convictions quand  l’édifice qui vous protège se fissure au point de s’effondrer et qu’on vous propose le sparadrap de l’entretien individuel. 

Un entretien entre Marcel Gauchet et Philippe Meirieu  paru dans Le Monde du 3 septembre 2011 résume très bien  la situation. Meirieu qui a repris une classe de CM2 explique : «  je n’ai pas été frappé tant par la baisse du niveau que par l’extraordinaire difficulté à tenir une classe qui s’apparente à une cocotte-minute.  Dans l’ensemble, les élèves ne sont pas violents ou agressifs, mais ils ne tiennent pas en place. Le professeur doit passer son temps à tenter de construire ou de rétablir un cadre structurant. Il est souvent acculé à pratiquer « une pédagogie du garçon de café », courant de l’un à l’autre pour répéter individuellement une consigne pourtant donnée collectivement, calmant les uns, remettant les autres au travail. »  Ce constat établi par un pédagogue dont la probité est reconnue par tous résume la situation : le temps de travail  est dévoré  par celui d’une hypothétique discipline.  Meirieu  ajoute :  « Dans le monde du zapping et de la communication  « en temps réel », avec une surenchère permanente des effets qui sollicite la réaction pulsionnelle immédiate, il devient de plus en plus difficile de « faire l’école ». Beaucoup de collègues buttent au quotidien sur l’impossibilité de procéder à ce que Gabriel Madinier définissait comme l’expression même de l’intelligence, « l’inversion de la dispersion ». » Désormais l’enseignant doit  consacrer une grande partie de son énergie à recentrer l’attention de l’élève.  Epuisant mouvement sisyphien qui n’a plus aucun rapport avec le métier qu’exerçaient les professeurs des années 70 ou 80.

Ajoutons que  l’autorité de l’enseignant, si elle est désormais souvent contestée par l’élève, l’est aussi par les parents  qui  considèrent non plus l’école comme un modèle collectif  mais l’envisagent sur un mode  hyper individualisé  et consummériste.  Marcel Gauchet propose à ce sujet  une analyse élucidante : « L’autoritarisme est mort, le problème de l’autorité commence ! (…)  l’école n’a pas d’autre moyen d’action  que l’autorité : l’emploi de la force y est exclu et aucune contrainte institutionnelle n’obligera jamais quelqu’un à apprendre. La capacité de convaincre de l’enseignant dans sa classe repose sur la confiance qui lui est faite en fonction du mandat qui lui est conféré par la société et garanti par l’institution. Nous sommes là pour l’appuyer dans ce qui est une mission collective.

Or ce pacte est aujourd’hui remis en question. Les enseignants en sont réduits à leur seul charisme. Ils travaillent sans filet et sans mandat  institutionnel clair. La société n’est plus derrière eux, à commencer par leur administration. C’est ce qui aboutit à la crise de l’autorité de l’école : les enseignants sont là au nom d’une collectivité qui ne reconnaît pas le rôle qu’ils exercent. »

Terrible constat ! Nos professeurs  doivent faire face à des classes d’enfants-rois  qui n’entendent plus grand chose à la discipline. Désormais les journées de cours exigent une résistance nerveuse  très supérieure à celle  que devait fournir  le corps enseignant il y a une vingtaine d’années.  Beaucoup de professeurs ont l’impression de devoir remplir le tonneau des Danaïdes.  Dans certains établissements, faire classe relève de la performance sportive de haut niveau, une performance qui dure toute une année.  On peut  sincèrement imaginer  que le métier de professeur ne sera plus celui d’une vie. Au rythme où vont les choses, des individus dotés  d’une résistance  ordinaire pourront  rester en poste 10 ou 15 ans. Le ministère devra proposer d’autres types de carrières avec des parcours de reconversion qui permettront à ceux qui ont été au bout de leur bonne volonté de commencer une autre carrière.

Enseignant est un métier qu’on ne peut pas faire  en pensant à autre chose. C’est un métier de conviction qui réclame des qualités d’engagement, d’organisation  et d’accompagnement humain.  C’est un métier qu’il vaut mieux exercer en forme que malade, c’est un métier d’envie et de courage, surtout par les temps qui courent…  Autrefois une classe  faisait directement  payer  à certains profs leur manque de conviction,  aujourd’hui  il n’est pas rare de voir des classes faire payer  à un prof son désir de les faire travailler.   L’exigence, le goût de l’effort, le respect de l’autorité  sont des valeurs qui sont souvent battues en brèche par une société  désormais tournée vers des satisfactions immédiates et souvent solitaires.  Former des citoyens dans ces conditions devient une gageure.

Le projet socialiste pour l’éducation propose de raccourcir les  vacances d’une dizaine de jours afin d'alléger les journées de classe. L’idée est honorable  mais une fois de plus ce sont les professeurs qui paient l’addition avec un temps  de récupération raccourci.  

Ce pillage des jours de vacances c'est autant de lectures en moins, d'approfondissements interrompus des connaissances, de recherches laissées en jachère, car soyons lucides peu de personnes se rendent compte des heures consacrées à la recherche par un enseignant de qualité et ignorent même ce qu'est le goût de celle-ci.  La préparation d'une année d'enseignement  peut être très chronophage dès lors qu'on aime son métier et qu'on estime ses élèves. 

Depuis plus d’un siècle le salaire  des enseignants  est  composé  d’une rémunération financière et d’une autre en temps. C’était le contrat.  Depuis plusieurs années les gouvernements successifs raccourcissent les vacances sans augmenter les salaires.  Le métier perd progressivement de son attractivité.  Cet acharnement  contre  cette profession  semble avoir pour seul objectif de dégouter les derniers candidats au plus beau métier du monde.  En 2011  seuls 20 000 impétrants se sont présentés  aux concours qui proposaient 17 000  postes, l’année précédente ils étaient 38 000. Le métier n’attire plus.  Pourquoi  un étudiant choisirait-il  une profession  dont on a supprimé  la formation  pour précipiter les lauréats au concours dans des établissements où plus personne ne veut mettre les pieds ?  Les hussards noirs  sont morts  depuis belle lurette et nos jeunes gens n’ont qu’un goût modéré  pour l’héroïsme.  Et puis il faudra que la gauche – qui aime bien châtie bien ! - cesse de considérer  l’école comme un garderie. Ce n’est pas parce qu’une partie de nos citoyens à la vue courte y voit un moyen commode  de faire garder ses gamins  que c’est sa fonction.  La jeunesse va à l’école  pour apprendre un point c’est tout …

Aujourd’hui le prestige de cette profession n’est plus qu’un  vieux souvenir. Autrefois on recrutait  le personnel du primaire dès la troisième. L’instituteur, lui même issu du système républicain et généralement boursier, était presque toujours la personne la plus instruite du village et le professeur passait pour un savant. Désormais les niveaux BAC + 4 ou + 5  sont légion, l’enseignant devient un diplômé parmi d’autres.   Le recrutement de plus en plus tardif a, par ailleurs,  largement contribué à fissurer la maison éducation nationale  qui n’est plus aussi unie qu’autrefois.  L’atonie générale des enseignants, autrefois prompts  à défendre  leur profession, face  à l’entreprise de démolition du système de formation sous la présidence actuelle est un signe  de démobilisation  qui profite sans doute au gouvernement mais très peu à l’intérêt général.

Enfin le blues de cette profession trouve une explication sociologique. Autrefois respectés, les enseignants constituaient une petite bourgeoisie de fonctionnaires investie dans la politique communale, départementale ou nationale.  Elle était  un vivier de qualité  dans  lequel se  recrutait une partie des élites politiques du pays. L’éducation nationale a longtemps  fourni à la gauche des responsables sérieux, engagés et pétris  des valeurs républicaines.  Aujourd’hui  cette petite bourgeoisie  a perdu la main face aux élites sur-rémunérées issues des grandes écoles qui trustent désormais tous les lieux de pouvoir.  Ce sont en définitive les enfants d’enseignants qui  exproprient leurs parents  des lieux symboliques  où jusqu’alors  la profession  continuait de trouver  une reconnaissance  politique, associative  ou institutionnelle. 

Ajoutons  à ce triste tableau  l’effondrement  de l’idéal social démocrate dont les enseignants étaient l’un des piliers. Il a fallu attendre le premier débat  des primaires socialistes  pour entendre à nouveau parler d’éducation…  Le sujet  ne passionne plus les foules de gauche.  On peut s’en étonner. Le PS n’a-t-il pas confié  le dossier  éducation à un jeune homme  qui est passé  de l’engagement étudiant  aux responsabilités politiques  sans  s’être  jamais frotté  à la réalité des cours d’école et des salles de classe  en tant qu’enseignant ?   On me rétorquera qu’un bon leader politique  peut se passer de l’expérience  du terrain, c’est d’ailleurs presque toujours le cas.  Ce serait sans doute oublier un peu vite  que s’agissant de l’école, les choses sont un peu différentes : elle est le lieu où se prépare la société de demain, le lieu où les valeurs républicaines se transmettent.  Les leaders de gauche  seraient  bien  avisés  de choisir sur cette question  des responsables capables de se coltiner avec  une complexité  qui exige bien plus que  l’extension  des jours de classe jusqu’à la mi-juillet.

 Le débat  des primaires socialistes était d’ailleurs exemplaire à ce titre : disparition totale des descendants des hussards noirs de la république…  Fin d’une certaine gauche, fin d’une époque… mais il serait  tout de même  temps qu’on se dirige vers le début de quelque chose.  Après l’hiver …

BERTRAND JULLIEN (2011) 

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