
Je m’apprête à entrer dans la librairie-papèterie, une jeune femme brune en sort, soutenue par des béquilles et suivie d’une petite fille en larmes. L’enfant paraît avoir près de 4 ans. Je les laisse passer. Les larmes se transforment en cris. J’entre, poursuivie par le son de plus en plus coléreux de la fillette. Autour, j’entends « Moi, mes enfants, ils ne se seraient jamais conduits comme ça ! », « Tout ça pour une revue », « Une bonne claque, oui ! »… un sombre capharnaüm de critiques engagées entre vendeuse et clients. Dix minutes plus tard, la file d’attente et mes achats terminés, je sors, je retrouve la gamine trépignant de rage devant la vitrine, le visage rougi, tandis que sa maman blanchit à vue d’œil, épaulée par une autre jeune femme. Je la sens désemparée, j’ai envie de l’aider, d’aider l’enfant, aussi, qui se retrouve maintenant le dos à terre, ses petits pieds frappant l’air, les poings serrés et le corps raidi, son visage d’ange encore rond, enlaidi, parsemé de mèches brunes mélangées aux larmes. A qui jeter la pierre ? A la mère affaiblie et qui n’a sans doute pas toujours su dire non à son enfant ? A la fillette, dont le caractère déjà bien trempé ne supporte pas d’être contredit ? A nous, badauds penauds, qui ne savons que faire ? Nous mêler de leur histoire ? Ouvrir le parapluie de l’individualisme ? Nous sommes plusieurs à contempler le spectacle. Je ne m’attarde pas. Je suis gênée pour la maman. Ces deux êtres désemparés ne me laissent cependant pas indifférente. Tout comme ce roman de Sylvie Cohen, que j’avais ouvert quelques jours plus tôt. Je ne pus m’empêcher de penser à la vie de cette petite fille coléreuse lorsqu’elle entrerait au collège, puis au lycée. Quelle adolescente deviendrait-elle ? Quel serait son comportement dans un système défaillant où seuls les durs peuvent s’en sortir ? Irait-elle droit à la castagne ou bien saurait-elle naviguer entre les mailles du filet ? Non, je ne pouvais décidément pas rester indifférente. Je me devais de rebondir sur cette scène dont je fus témoin, tout comme sur les propos de l’auteur. Des propos qui alertent, qui interpellent. Des propos que nous préférerions ne pas lire, de crainte d’ôter les œillères dont nous nous sommes parés, nous, parents, parents de petits anges que nous n’avons pas vu grandir. Dans son roman habilement mené, j’ai découvert (mais n’ai-je pas plutôt ouvert les yeux, admis enfin les faits ?) le monde de nos « djeuns ». Un univers où les cas de violence verbale ou physique ne sont pas si isolés que nous le voudrions. Sous forme d’auto-témoignages d’élèves et autres protagonistes d’un fait divers grave trop souvent vécu et trop souvent passé sous silence, Sylvie Cohen nous ouvre les portes d’une « Réserve » (Lycée) surpeuplée, gérée par une « Elévation Nationale » (Education Nationale) démunie face à des associations de « Géniteurs » (Parents d’élèves) tout aussi désemparées et trop souvent en-dehors des réalités, et à un ministère fuyant, absent du terrain, qui ne souhaite qu’une chose : éviter les vagues, quitte à sacrifier quelques bons éléments.
Il y a tout d’abord le titre « Mammouth Rodéo Trash », qui évoque d’emblée un rapport de force, une histoire brutale et animée, puis, votre regard s’attarde sur la couverture rouge sang agrémentée d’une photo en noir et blanc où plusieurs paires de jambes en jeans et baskets s’agitent autour d’une masse informe à terre. Vous devinez. Vous êtes dans l’ambiance. Là, vous décodez : il n’est pas question de western mais d’un rodéo de notre temps. Vous pensiez que l’histoire se déroulerait aux USA ? Non, atterrissez, tout se passe en France, dans un lycée sans problème. C’eut put être celui de votre enfant, celui du mien. Un lycée de banlieue ou un lycée de Province.
Titre et première de couverture sont annonciateurs : puissance et mauvais coups seront votre lot. Vous pressentez qu’en ouvrant le livre, vous allez rapidement tomber dans un monde de violence, ne savez pas encore lequel, et entraînés dans une spirale incontournable et incontrôlable. Vous ouvrez, découvrez les premiers mots, premières lignes. Horreur ! Vous pénétrez dans le monde de votre enfant. Un univers à votre porte. Un univers que vous n’imaginiez pas. Alors que vous les pensiez à l’abri, en sécurité, vos petits anges s’avèrent démons, leur innocence reléguée derrière la violence. Pour sauver leur peau, ils ont basculé. Des adolescents en perte de repères, vacillant entre lucidité et inconscience, des enfants plus tout à fait des enfants, pas souvent écoutés ou mal écoutés, pas souvent aimés ou mal aimés, intuitifs, réalistes et souvent manipulateurs, des jeunes qui évoluent dans une société où l’enfant est roi.
Vous découvrez Jonathan, surdoué ballotté de lycée en lycée au gré des mutations des parents et qui adopte le vocabulaire des « nazes », histoire de ne pas rester sur le côté. Lucas et Romain, lycéens qui se contente d’observer sans jamais prendre part aux rixes, pour éviter les coups. Chloé, autre surdoué qui se camoufle derrière un look gothique et travaille dur une fois chez elle après avoir ôté son déguisement. Gueye, surnommé « Yeux bridés » et qui, dans son fort intérieur, appelle les autres des « pitbulls ». Sofiane, venu des Comores et intégré dans une classe de soutien où personne ne parle la même langue. Simon, ce jeune handicapé dont tout le monde craint la maladie par laquelle il gagne le respect de tous. Max, un as du hip-hop et du tag, caïd montant qui ne fait rien, ne se salit jamais les mains : c’est la loi. John Charly Edward, surnommé JCE, issu d’une famille catholique pratiquante très embourgeoisée et tête de turc des « nazes ». Mais pas seulement des nazes. Et enfin, les « formateurs », ces enseignants qui tentent tant bien que mal de se faire écouter, d’instruire dans cette « réserve » où les lycéens, bien dans leur rôle de victimes potentielles de la société, font régner leurs lois. Ici, pour rester « tranquille », il faut adopter le langage des « djeuns », ne pas se montrer trop intelligent, ne pas dévoiler ses différences, tenter de se noyer dans la masse. Entre différences de cultures, différences de niveaux sociaux, parents unis ou désunis, enseignants respectés (voire admirés) ou dénigrés, directeur carriériste, girouette et menteur, dans l’atmosphère pesante de la « réserve » il suffisait de peu pour que tout aille de travers : un jeune souffre-douleur, un désir de revanche contre une autorité, un effet de groupe, un éclair de lucidité pris dans l’engrenage irréversible de la vengeance… Que faire lorsque l’on a allumé la mèche et que l’on n’a plus le pouvoir de l’éteindre ? Lorsque les jeunes admettent leurs erreurs et que les adultes s’entêtent ? Une histoire qui aurait pu s’arrêter avant le drame.
Plus qu’un très beau roman, « Mammouth Rodeo Trash » est un magnifique témoignage bien loin de la fiction - même si les personnages, eux, sont fictifs - qui nous invite dans les coulisses d’un monde que certains ne soupçonnaient pas ou avaient choisi de ne pas voir. Témoignage et cri d’alarme sur la souffrance intense d’une Education Nationale en chute libre où évoluent des jeunes parfois en perdition et des professeurs démotivés en manque de reconnaissance et de soutien. A ne pas généraliser, certes, mais à ne surtout pas prendre à la légère…
MARIE BRETIGNY (2011)


