
Claudine Galea avait écrit pour France-Culture « 7 vies de Patti Smith » (Prix des radiophonies 2008). Elle a poursuivi sa recherche et vient de publier un récit « Un corps plein de rêve » où elle entrelace le destin de la chanteuse et le portrait d’une adolescente qui habite dans un petit village en bord de mer, près de Marseille. Celle-ci, timide, repliée sur elle-même, ex-anorexique, dévorée par une mère tyrannique, n’existe pas. Elle ne ressemble à aucune autre jeune fille de son temps : les années soixante-dix. « je ne suis pas jeune, j’ai cent vingt ans à seize ans, je suis vieille j’ai déjà failli mourir, je suis vraiment morte un peu,… » Une camarade lui fait écouter une chanson de la star : « Gloria » qui la secoue, la transperce, bref la réveille. Elle en pleure car elle ne sera jamais cette idole qui, à trente ans, a déjà tout connu. Evidemment, on pourrait penser qu’il s’agit de la projection habituelle d’une groupie, sur ce que tout jeune peut imaginer du trajet d’une vedette. Or, ce n’est pas tout à fait le cas. Chez la narratrice, le désir de vie est éteint. Chacun sait que cette pulsion passe par le corps. Ainsi, Patti Smith avec sa silhouette de « fille-garçon », sa chemise et sa « voix…désarticulée, ardente, rageuse » lui offre un miracle : la naissance. Tout à coup, celle sans place, veut alors tout, c’est-à-dire comme on dit, mordre la vie à pleines dents.
Cet opus est un croisement d’anecdotes, de dialogues, de chansons, de poèmes, de prose, de rencontres diverses avec Marguerite Duras par exemple, le fil conducteur restant bien sûr le parallèle entre le trajet exceptionnel de la chanteuse et l’histoire de celle qui est peut-être l’auteur elle-même. Donc biographie et autofiction ? Car Claudine Galea, native de Marseille, a été longtemps journaliste culturelle dans le Sud, elle tient toujours une chronique littéraire dans un quotidien régional. Artiste multidisciplinaire : comédienne, écrivain pour le théâtre, romancière pour adultes et jeunes, performeuse, grande voyageuse, elle a posé ses valises à Paris mais repart souvent. Mais comme dans tout récit, l’imaginaire et le réel se confondent. Aussi ne cherchons pas à en percer le secret. Seul compte cet écrit qui échappe à toute classification. Ici, chaque élément narratif explose dans une langue qui palpite au souffle de la musicienne. Dans l’écriture de Claudine Galea, les sens, le mouvement ont toujours été essentiels. Déjà, dans « L’amour d’une femme » (Le Seuil), roman splendide sur une passion, le corps participait dans toute sa plénitude et même dans l’eau : celle qui se meurt d’amour s’épuise à nager pour oublier. Dans cette dernière œuvre, l’anatomie androgyne de la grande Patti est en jeu : l’adolescente est attirée de façon trouble : « un coup de feu dans les starking-blocks. » C. Galea en profite pour nous décrire des sprinteuses en course : rares sont les écrivains capables d’épouser en mots l’effort sportif dans la beauté et la violence du geste.
Dans « Le corps plein d’un rêve », la lisière du genre s’efface. On pourrait presque parler de performance artistique élargie puisqu’elle emprunte à plusieurs pratiques mais avec des événements, des souvenirs, tout ceci bousculés dans la chronologie. Ainsi Claudine Galea semblerait nous signifier qu’une production de l’esprit n’existe pas sans le frémissement de la vie et de la liberté. « L’art est une forme vivante, cannibale, mutante. »
On ne sort pas indemne d’une telle lecture. Ce texte vibrant nous tient la main, nous soulève, nous réinvente, nous révèle. Une expérience unique de création littéraire.
SYLVIE COHEN© (2011)
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