
Au fond, une des questions fondamentales à poser aux chroniqueurs littéraires (les critiques, c'est différent, mais ils ne sont pas légion) serait celle-ci : ce livre dont vous dites tant de bien, en diriez-vous la même chose si vous l'aviez payé ? Oui, comme cela, ça paraît anodin, mais je crois que cette question du prix n'est pas du tout assez prise en compte par les professionnels de l'édition quand ceux du disque savent qu'ils en ont crevé. Le problème lié à cette assertion initiale c'est un désaveu croissant vis-à-vis de la presse littéraire (ou prétendue telle), comme un écho sadique au désamour pour la classe politique : trop d'affaires, on ne leur fait plus confiance et ils ne sont plus prescripteur. Les critiques réagissent comme les gouvernants : tant qu'ils gagnent ou que leur poulain vend quand même, ils ne pensent pas à un aggiornamento.
Un constat d'abord : ce disant, je ne parle évidemment que de la création et des nouveaux auteurs. Le catalogue de poche est immense ; et les nouveautés se transforment en poche 9 mois à un an après leur sortie en grand format. Par ailleurs, Internet et les revendeurs d'occas' permettent à qui veut de trouver des livres peu onéreux. Soit. Mais c'est un autre débat. Ce qui m'interroge est la question suivante: qu'est-ce qui pousse un être normal à mettre le prix d'un livre neuf ? Pour répondre à cette question, on peut proposer une typologie, forcément incomplète, mais qui tente de brosser un honnête portrait 4 ans après le superbe panorama de l'ami Bertrand Guillot,
http://secondflore.hautetfort.com/archive/2007/07/30/la-p...
L'idée à chaque fois est de voir comment on parle de ces livres et comment cela se répercute sur les ventes (subjectif, les ventes des livres sont aussi opaques que les comptes de Balladur en 1993, les classements la FNAC valent que pouic).
Les livres à chouchous : ils sont légions et causent sans nul doute le plus grand discrédit de la part de la critique. Romain Gary s'était ému de voir dans les critiques des journaux un nombre de preuve flagrante qu'il n'était plus lu. On connaît la suite, Ajar, Goncourt, Gary et critique à nouveau fâchés... Rien n'a changé depuis, quand les critiques ont connu un emballement et accordé du talent à quelqu'un, impossible de revenir sur ce jugement premier. Même en dépit de l'entendement. N'accablons pas Foenkinos, objet de la haine de cette hyène de Yann Moix (le lancer est interdit, mais reste le combat de nains...) mais si son premier opus, Inversion de l'idiotie, faisait montre d'originalité et de style, depuis qu'est-ce qu'on s'ennuie, qu'est ce que c'est bête... Pourtant, nombre de papiers parlent de "l'écrivain de la fragilité" soit ils n'ont pas lu ses livres, soit je ne vois pas... Idem pour Dantzig, son Dictionnaire était étourdissant et chapeau bas, mais ses romans Nos vies hatives et Avion pour Caracas sont si consternants qu'on en vient à subodorer qu'il a pris les Bogdanov comme nègres...
On pourrait continuer la liste, elle est infinie, mais juste un dernier : Bégaudeau. Reconnaissons beaucoup de qualités à Entre les murs mais La blessure son dernier opus est si mal écrit, si bête, si bâclé, qu'envoyé par la Poste il ne serait pris nulle part ce qui n'empêche pas Arnaud Viviant et autre de déclarer, tranquille "c'est un authentique chef d'oeuvre".... La politique, je vous dis : à entendre toujours "il n'y a pas d'affaires" les électeurs se lassent et délaissent les bureaux de vote, cela ne veut pas dire qu'ils n'aiment plus la politique. Idem, les gros lecteurs se lassent de parutions survendus et relisent Gorki, Garcia Marquez et Victor Hugo...
Les livres à phénomènes: là, ce n'est pas une oeuvre que l'on vend mais un auteur. Un cas d'école à la rentrée : Marien Defalvard. "19 ans, il écrit comme s'il en avait 1000" nous apprend la 4ème de couv'. Tu parles d'un argument... Depuis Minou Drouet toutes les rentrées connaissent leur wunderkind mais rares sont les vrais élus : Radiguet, Sagan, Jean-Marc Roberts (ça baisse quand même...). Chaque fois, seule la personnalité de l'auteur est mise en avant. Soit sa jeunesse, sa vieillesse, son passé de taulard... et on ne parle pas du livre. Là, il suffit dans le cas de Defalvard de l'ouvrir au hasard l'impression est immédiate: du toc. Une cascade puissante et sans fin de phrases trop ourlées pour être honnêtes, une avalanche lassante d'adjectifs à la suite "il règnait une atmosphère poivrée, vinaigrée". Choisit, les deux ensemble ce n'est bon qu'en salade... Si je reviens à mon point de départ, qui, à part trois types qui l'on reçu gratos sont prêt à mettre 20,5 euros pour lire cette enfilade d'exercice d'auto admiration ? On se fait avoir une fois et on y revient pas... Le prochain génie, même si Alexis Genni, ou Tristan Garcia. On y revient pas.
Les livres à pitch : là c'est Ticket d'entrée de Macé Scaron, le "Britney Spears" de Jean Rolin ou les livres d'Eric Reinhardt. On ne parle pas du livre, mais les auteurs savent en parler en un pitch séduisant. Mon curé au Figaro Magazine dans le premier cas, un piéton cultivé dans le Los Angeles barbare dans le second pas, les ravages de la sexualisation du monde dans le troisième cas... Dans les trois cas, on ne parle pas des livres, de leur style (absence de dans le premier cas...) du mordant de l'histoire de ce qui nous captive ou pas... Des livres de parfois 500 pages réduit à un pitch séduisant, le lecteur qui a acheté le bouquin est écoeuré. Comme ces mensonges l'an dernier sur "l'odyssée aérienne" de Philippe Forrest, 500 pages où il règle ses complexes phalliques avec des métaphores avionesques oiseuses, pardon, mais qu'est-ce qu'on s'ennuie. Que des critiques en mal de prostate se soient reconnus, tant mieux, de là à crier au Proust d'Air France...
On pourrait continuer la liste avec les livres faits pour avoir des prix, les livres des fils de, des mères de (Houellbecq) et autres, mais le constat serait toujours le même. La critique continue, ronronnante, à ne pas parler des livres alors que les pages consacrées à l'actualité littéraire se multiplient mais l'on parle d'autre chose... Du coup, cela produit deux phénomènes nocifs pour les amateurs de livre : d'une part bien fait pour eux (mais en ont-ils quelque chose à cirer ?) la presse est de moins en moins prescripteur, ce qui est ennuyeux pour les nombreux auteurs peu diffusés qui compte sur elle. D'autre part, la méfiance du public le pousse de plus en plus vers un nombre restreints d'auteurs et à force d'avoir fait passer des mystificateurs pour les nouveaux Chateaubriand, les ventes moyennes des premiers romans ne cessent de s'étioler, de quelques milliers il y a 40 ans, elles s'établissent désormais à 617 en moyenne... Pas de quoi nourrir son homme et tout le monde n'est pas Orwell prêt à vivre dans la dèche à Paris et à Londres ou tout le monde n'est pas rentier comme Proust....
Tous les grands auteurs ont commencé par un premier roman qui n'a pas forcément marché (tout le monde n'est pas Laurent Binet) mais reste la question de savoir si on leur laissera le choix d'ne produire d'autre ou si comme André Blanchard, ils devront se contenter d'éditeurs périphériques.
Pour revenir au point de départ, que les éditeurs se préoccupent un peu plus du prix du livre et que les critiques parlent du livre : s'il y aura toujours 50 000 types pour donner 20 euros à d'Ormesson ou à Modiano, pour faire éclore les futurs le Clézio, un premier roman à 15 voire 10 euros serait pas mal, surtout si les commentateurs le vendent pour ce qu'il est...
VINCENT EDIN (2011)
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