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VOUS ETES NES A LA BONNE EPOQUE de Matthieu JUNG :

L’autre jour - en mal d’un précieux flacon susceptible de me fournir une ivresse de qualité - j’attendais mon tour chez un caviste parisien et, pour passer le temps, j’écoutais d’une oreille presque discrète  la personne qui se trouvait juste devant moi et qui exprimait, ma foi, une demande fort circonstanciée. Je résume l’essentiel du propos : “Je recherche un vin profond, divertissant… vous voyez (hochement de tête complaisant et entendu du caviste), mais surtout qui ne se prend pas au sérieux tout en gardant de l’esprit. ” Je me fis la réflexion que nous en étions arrivés, nous autres français, à une finesse de jugement qui passerait pour de la provocation, voire de la flagornerie, auprès de peuples moins férus de qualificatifs dès lors qu’il s’agit de discourir sur un vin que l’on aurait point encore bu. 

Et quel rapport avec la littérature allez-vous me dire ?

Au premier abord, vous auriez raison de vous poser la question puisque cette chronique est dédiée à un roman. Et bien, justement, il y a parfois entre le vin, passion française s’il en est, et la littérature, autre passion de notre chère République, des chemins de traverses qui se promènent entre les vignes et les lettres. Je m’explique. Notre amateur de vin “profond”, “divertissant”, “qui ne se prend pas au sérieux tout en gardant de l’esprit” aurait pu aussi bien parler d’un roman. Ce fut d’ailleurs la pensée qui me vint en l’écoutant, moi qui était justement en train de terminer Vous êtes nés à la bonne époque, de Matthieu JUNG, à qui j’aurais pu effectivement attribuer ces jolies formules.

“In vino veritas !”

Je ne vous dirai rien de la bouteille que j’achetai ce jour-là, sinon que ce fut la même que celle que le caviste proposa à l’exigeant et littéraire client qui me précéda - curiosité quand tu nous tiens – sinon qu’elle retarda de quelques heures le terme de ma lecture. Mais, revenons à notre roman, car il le mérite bien.

Vous me connaissez, je n’aime pas parler de ce qui ne me plait pas – à quoi bon ? - il y a tant à lire qu’il vaut mieux rechercher les enthousiasmes et renoncer à éreinter des oeuvres qu’il a fallu parfois des années à élaborer. J’aime les romans et je respecte le travail des romanciers  au même titre que celui des dramaturges, des philosophes et des compositeurs ; ceux-là mêmes qui apportent à l’humanité le supplément d’âme dont elle paraît généralement dépourvue, au point de leur éviter mes acidités atrabilaires. Enthousiasme donc pour Vous êtes nés à la bonne époque, tout simplement parce si je n’avais pas rencontré la fameuse bouteille, j’aurai lu ce roman d’une traite – ce qui fut au demeurant le sort dudit flacon - ! Et n’allez pas penser qu’il s’agit d’un roman policier. Il n’en est rien. Comme l’indique le titre, nous avons plutôt à faire à un roman d’époque. Roman futé et plein de style. Roman où l’intrigue ne laisse pas de nous surprendre, alors même qu’il ne se passe presque rien, et c’est bien là tout l’art de notre jeune écrivain.

Nous sommes en 2009 et Nathalie, médecin parisien, traverse la crise de la quarantaine à la rame. Sa fille Charlotte s’est installée en Californie et Nathalie vient d’expédier en enfer Alain qui partageait sa vie depuis six ans et qui, évidemment, a fini par la tromper au moment où elle souhaitait un second enfant, vous savez le petit dernier que l’on se réserve pour ses vieux jours…

La situation est grave, d’autant que les copines pataugent elles mêmes dans des histoires compliquées ou tentent des mariages de la dernière chance. Les conversations de hammam sont, à ce titre, des petits bijoux qui laisseraient supposer que notre écrivain s’est glissé dans les brumes étouffantes de la mosquée de Paris pour noter les dialogues, accablants vis-à-vis de la gente masculine, que les quadras de sexe féminin en manque d’amour ou de sexe peuvent échanger en se passant le gant de crin.

Une mention spéciale pour le discours à la fois réaliste et mufle sur les femmes et l’amour d’un trader qui en dit long sur notre formidable époque. Mais n’allez pas croire que Matthieu Jung nous propose une sociologie de café du commerce. Notons d’ailleurs le soin tout balzacien qu’il prend à soigner les détails. Disons que les bobos sont toutefois ses victimes préférées, victimes faciles, au demeurant, puisqu’il suffit d’être invité à l’une de ces soirées ou cocktail parisien pour entendre tout le politiquement correct d’une caste qui en sait plus long que la moyenne ou qui, si elle n’en dit rien, en est pour le moins convaincue.  Reste que le personnage central du roman, Nathalie, est tout à fait emblématique de notre époque. Epoque où tout le monde veut tout et ne voit guère de limites à ses désirs, époque où l’on bazarde les histoires d’amour à une vitesse sidérante, époque où plus rien ne semble avoir d’importance et surtout pas les êtres que l’on a aimés. Jung nous fait la peinture de ce monde qui est le nôtre à la manière d’un grand reporter envoyé sur le continent perdu des affects humains mais son style est dénué de toute forme de gravité car notre écrivain à de l’esprit à revendre. La devise de Matthieu Jung aurait pu être : “Puisque la situation est épouvantable, prenons au moins le temps de nous en amuser ! ”

Je suis assez persuadé que Jung prend souvent des notes au retour de ses soirées car tous les récits enchâssés dans la trame narrative sentent le vécu. Au fond, l’histoire de Nathalie est d’abord celle d’une génération de femmes qui occupent des positions sociales enviables, qui gagnent très bien leur vie, qui, en définitive, ont réalisé le rêve d’ascension sociale de leurs mères mais dont la vie affective est totalement catastrophique.

Nathalie, comme les autres, navigue entre les mufles, les indifférents, les amants d’un soir, ceux qui se promènent avec une boîte de Viagra dans la poche, bref, rien de très bon. Et que faire quand un gamin insomniaque de l’âge de votre fille se met à vous faire la cour ? Et bien, on se pose sérieusement la question de savoir si “ce presque ado à peine adulte” peut devenir le père de votre futur et dernier enfant. Sauf que…

Matthieu Jung, après avoir procédé à l’autopsie complète des désirs contradictoires et finalement toujours insatisfaits de la femme moderne – qui n’est rien d’autre que l’avenir de l’homme moderne, comme aurait pu nous le rappeler un poète bien connu - nous propose une clôture romanesque tout à fait surprenante. Oui, la fin de Vous êtes nés à la bonne époque nous rappelle que le temps peut désormais nous jouer de drôles de tours… il en a les moyens ...

Cependant, si Jung sait exploiter avec bonheur la palette de l’ironie et de l’humour, s’il sait peindre les obsessions de nos quadras avec délice, il sait aussi conserver, entre les lignes, une gravité qui suggère que si nous sommes effectivement nés à la bonne époque, cette dernière qui voit les possibles scientifiques et technologiques se multiplier, n’est peut-être pas aussi formidable que ça. J’en veux pour preuve ce mail que le jeune amant de Nathalie lui fait parvenir au petit matin : “Cette nuit, pendant mon insomnie, j’ai réfléchi à notre conversation. A mon avis, l’athéisme est en grande partie un luxe temporaire d’Occidental surprotégé. Je songe souvent à Jean-Paul Kauffmann, ce journaliste retenu trois ans en otage au Liban par des islamistes. Quand les Syriens sont entrés à Beyrouth, en février 1987, ses ravisseurs ont déguerpi, emportant avec eux leurs prisonniers qu’ils avaient enfermés dans des cercueils plombés. Durant le transfert, Jean-Paul Kauffmann a cru que ses geôliers allaient le jeter dans la Méditerranée. La boîte métallique ne serait pas remontée à la surface, personne n’aurait jamais retrouvé son cadavre.  Sa famille et ses amis auraient ignoré pour toujours ce qu’il était devenu. Pendant ces quelques minutes de terreur absolue, à l’idée non pas de mourir, mais de disparaître, verbe tellement galvaudé de nos jours quand il s’agit de désigner l’arrêt de la vie chez un être de chair et de sang, face à cette négation absolue de son humanité, l’oenophile Jean-Paul Kauffmann a prié le Seigneur. Il lui a juré qu’il ne boirait pas une goutte de bordeaux pendant les trois mois qui suivraient sa libération, s’il échappait à cet enfer.”

D’évidence, Matthieu Jung ne cherche pas à nous convaincre de nous convertir à une quelconque foi. Non, son roman, partant de l’histoire finalement assez commune de Nathalie, sonde une époque pleine de paradoxes où tout un chacun dispose d’un nombre de cartes très supérieur à celui de ses grands-parents pour participer au grand jeu de la vie. Pourtant, cette multiplication des possibles semblent générer de plus en plus d’insatisfaction, de doutes, de regrets. Et, au fond, ce progrès exponentiel dont les médias nous serinent à longueur d’années rend le tragique bien plus tragique quand il surgit dans nos vies.

ARCHIBALD PLOOM (2011)

 

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