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RICK BASS : NATURE WRITING - CARNET 23 :

 Faut-il savoir chasser la baleine pour lire Moby Dick ? 

Il est des moments où malgré la volonté de découvrir des oeuvres, de faire la part belle aux livres mis de côté et que j’imagine excellents, je ne peux quitter un auteur. Je rentre en dépendance. Je ne fais aucun pas de côté, tant j’ai besoin de le suivre pas à pas. A ma grande honte, ce n’est pas toujours à ses qualités littéraires que je deviens accro. Parfois, un auteur devient la coloration nécessaire et la basse continue de mon quotidien, comme les « sous conversations » de Nathalie Sarraute : rien de grandiose mais une parole qui épaissit le réseau de mes significations. C’est ainsi que je suis devenue captive de Rick Bass : à peine terminé Le Livre de Yaak, impossible de quitter son Montana et me voilà plongée dans son journal intitulé Winter. Il décrit l’installation dans sa ferme, son premier hiver coupé du monde, sans électricité, sans radio, au milieu de la forêt. Lui écrit, sa femme peint. La lumière des pages ne naît pas de la vie de ces deux artistes mais des sensations à se risquer dans la nature, à demeurer devant les paysages et  les animaux, à savourer un quotidien, réduit à accumuler le bois pour l’hiver, à chasser le cerf pour la viande. Rick Bass dépasse les épreuves comme autant d’abandons ou de renaissances. Il entre dans une vie après la vie, refusant ce qu’est devenue la société américaine. Je ne sais si c’est son écriture qui me tient ou les images des versants enneigés parcourus par les coyotes, les wapitis et les tétras. Je ne suis pourtant pas adepte de l’exotisme des grands espaces américains...mais  Rick Bass a l’art de décrire la part à sauvegarder de l’homme et des lieux.

Là-bas, les quelques habitants se retrouvent parfois le soir au Dirty Shame, le seul bar des environs. Après avoir bûcheronné dur, ils boivent sec. Ils s’adonnent à de pittoresques jeux de hasard : parier sur le jour de la première neige, jeter les dés après chaque coup commandé et tenter de rafler la cagnotte commune, tout en  racontant d’invraisemblables histoires de tronçonneuses. Il n’y a pas que des poètes dans ce lointain, le grossier côtoie souvent le rude. Il n’en demeure pas moins que chacun prend place dans les mots de Bass. Il réussirait presque à aimer ses semblables autant que ses chers mélèzes, bois extraordinaires de chauffage qu’il compte offrir à ses enfants pour chaque flambée de Noël.

Je vois défiler les pages : la fin du journal approche et l’angoisse monte. Aurai-je enfin assouvi ma part sauvage ? Pourrais-je revenir vers mes contrées urbaines ?  Heureusement, en cas de rechute, j’ai sous le coude le catalogue prometteur de l’éditeur « Gallmeister », qui depuis 2006 développe une collection « Nature Writing », courant américain dans la lignée de Jim Harrisson, Melville, London, Hemingway…Aujourd’hui le Nature Writing connaît une intense production aux USA, de nouveaux noms apparaissent : Edward Abbey, Pete Fromm, David Vann…Cet éditeur prend soin de la fabrication de ses livres et de la traduction, qualités remarquables de nos jours. Il est installé dans le 6ème arrondissement de Paris. Serait-ce donc de la littérature pour bobos parisiens, rêvant de nature, version safari organisé, installés confortablement dans leur appartement chauffé, l’ipod sur les oreilles, lisant, avant de se faire un resto végétarien ou un spa zen ? Non, ces récits ne défrichent pas une nature édulcorée, ils poursuivent à leur façon la longue tradition du roman d’aventures et des textes initiatiques à la David Henry Thoreau. Depuis quand d’ailleurs faudrait-il savoir chasser la baleine blanche pour lire Moby Dick ? Nous ne sommes pas tous destinés à devenir des hommes des bois, mais avons sans doute le devoir d’ouvrir notre champ d’observation et d’entrevoir un monde qui, loin de nous, nous entoure heureusement encore. Ces lectures nous obligeront à demeurer vigilants ! En tous cas, elles éveillent en moi de vieux accents militants écolo ! Je cesse là avec le côté « donneuse de leçons » et m’en retourne observer deux  hérissons qui se baladent chaque soir en mon jardin, un Montana à ma mesure ! Il faut commencer avec soi et là où l’on est avant de vouloir changer le monde ! Juste remise en place de quelques escapades sauvages !

MARCELLINE ROUX (2011)

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  marcelline.roux@laposte.net

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