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PIERRE MIKAILOFF POUR "AU SON DES REMINGTON" :

J’ai vu Pierre Mikaïloff sur scène il y a très longtemps. Il était alors guitariste. C’était dans les années 80, des années qu’il fallait vivre en musique parce que sinon… Bon, je ne reviens pas là dessus, ce serait un peu long. Reste que Mikaïloff avait alors les cheveux drôlement coiffés, la grâce d’un ange déchu et la posture insolente d’un guitariste héros prisonnier de la terre de France. Il faut dire qu’à l’époque beaucoup d’entre nous se demandaient pourquoi il avait fallu que la Manche possède deux côtes : une bonne et une mauvaise. Mikaïloff a subi les mêmes affronts que tous les rêveurs de notre génération, il a vieilli. Pas mûri parce que les rockers ne mûrissent jamais, ils meurent toujours aux portes de l’adolescence. Pierre Mikaïloff a transmué ses riffs de guitare en formules d’encre. Il est devenu l’un des commentateurs brillants des années musicales des trente dernières années du XX ème siècle. Le lire est toujours jubilatoire. Il sait les nostalgies et les chagrins, il sait les rêves brisés et les départs prématurés. L’humour chez lui n’est jamais très loin de la gravité. Il vient de publier un recueil de poèmes, AU SON DES REMINGTON, constitué de poèmes courts, élégants et sans concession. Mikaïloff est un styliste, amoureux des jolies filles et observateur lucide du temps qui file sous les ponts Mirabeau et aussi sous les ponts de Londres… “Ensuite… Je ne me souviens plus.”

ARCHIBALD PLOOM : Pierre Mikaïloff vous avez publié récemment un recueil de poèmes intitulé AU SON DES REMINGTON. Mais avant que nous nous intéressions de plus près à ce recueil, je voudrais que l’on revienne sur votre parcours. Vous êtes en effet musicien, écrivain, journaliste. Vous abordez la création avec une certaine gourmandise et de manière systématiquement plurielle.

PIERRE MIKAILOFF : Plurielle oui, mais pas simultanée. Je ne parviens pas à faire les deux (ou les trois) en même temps : durant la période « musicien », j’ai dû écrire dix pages en quinze ans et depuis 2006, année de publication de mon premier livre, « Some clichés », je n’ai guère touché une guitare plus de dix minutes. Cette année, j’ai vécu comme un rêve la création d’un texte que j’avais écrit avec Arnaud Viviant ([Re]Play Blessures), qui a été lu sur scène par Irène Jacob et mis en musique par Fred Lo, au Théâtre Marigny. C’est exactement ce qui me manque avec l’écriture : sentir immédiatement la réaction du public. Mais quand je serai grand je serai cinéaste…

ARCHIBALD PLOOM : Votre traversée des années 1980/90 est avant tout musicale. 

PIERRE MIKAILOFF : Eh oui ! J’avais tout faux. Car dans les années 1980 et 1990, alors que tous les êtres sensés s’intéressaient aux nouvelles technologies et aux marchés boursiers, je continuais de penser que la chose la plus importante était de jouer dans un groupe. J’avais une bonne décennie de retard. Dommage pour moi… C’est une traversée qui ressemblait un peu à celle du désert de Gobi avec une gourde percée, parce qu’avec Les Désaxés, on n’a jamais décroché de vrai hit, on est toujours restés dans l’antichambre du succès… Ce qui est un peu frustrant, il faut l’avouer.

ARCHIBALD PLOOM : Vous avez un rapport presque organique avec le rock. Vous avez d’ailleurs publié Some Clichés, une enquête sur la disparition du rock'n'roll, un recueil de nouvelles qui referme en quelque sorte une période d’engagement rock de tous les instants de votre part.

PIERRE MIKAILOFF : J’ai honte à l’avouer, mais il n’y a que ça qui m’intéresse. Gene Vincent, Jerry Lee Lewis, Chuck Berry, les Stones… Ce n’est pas un engagement, c’est juste que la vie est beaucoup plus facile quand elle commence par deux minutes trente de rock’n’roll.

ARCHIBALD PLOOM : Vous avez aussi publié un recueil de nouvelles en hommage à Dominique Laboubée, le regretté chanteur des Dogs. A ce moment là, on sent que vous vous positionnez comme l’un des mémorialistes rock (excusez la pompe…) de la période 1980-90. 

PIERRE MIKAILOFF : Mémorialiste ? Peut-être, puisque le rock a maintenant une longue histoire et constitue un matériau littéraire. Pour parler de cet hommage aux Dogs (qui était un livre collectif) : ce groupe pratiquait un rock raffiné et érudit pour un public restreint mais connaisseur. Finalement, raconter Bashung, qui a rencontré l’adhésion du public ou raconter un artiste resté dans l’underground, présente des similitudes. Le mystère autour duquel tournent toutes les biographies, c’est ce petit ingrédient qui fait qu’un jour, un individu sort du rang et qu’au lieu de devenir coiffeur ou comptable, il prend une guitare ou une caméra.  

ARCHIBALD PLOOM : Vous avez commis aussi plusieurs ouvrages qui recensent l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur des thématiques rock précises, comme ce Dictionnaire raisonné du Punk ou plus tard le Dictionnaire des années 1980.

PIERRE MIKAILOFF : Ecrire un dictionnaire est jubilatoire. C’est comme un best of : tu compiles ce que tu aimes (ou n’aimes pas) concernant une époque, un mouvement artistique… Si tu choisis bien tes entrées, tu obtiens une vue d’ensemble assez fiable. Le traitement peut bien sûr être subjectif, c’est pourquoi j’adore les commentaires des lecteurs, furieux ou laudateurs, suivant les cas !  

ARCHIBALD PLOOM : Vous avez publié aussi plusieurs portraits de figures mythiques de la pop française et plusieurs biographies. Vous avez travaillé aussi pour la télévision. 

PIERRE MIKAILOFF : Pour la télévision, j’écrivais des voix off que lisait Gilles Verlant. Il s’agissait d’une série de France 3, « Nous nous sommes tant aimés », des portraits de personnalités du XXe siècle. C’est finalement mon travail le plus médiatisé, puisque mon petit texte était entendu chaque jour par plusieurs millions de téléspectateurs. Une expérience intéressante que de se colleter au monde de la production télévisuelle.

ARCHIBALD PLOOM : Pouvez vous nous parler maintenant de votre rapport à la poésie. D’évidence elle vous accompagne depuis fort longtemps…

PIERRE MIKAILOFF : J’ai compris que le poète n’était pas forcément un vieillard barbu et obèse produisant des alexandrins, grâce à Cocteau. Il se définissait lui-même comme poète et utilisait tous les outils que son époque lui fournissait : cinéma, théâtre, enregistrement sonore, littérature… Cocteau était multimédia avant la lettre. On peut remplacer le mot « poète » par « rocker », c’est la même chose. 

ARCHIBALD PLOOM : D’ailleurs il y a tout de même un lien indéniable entre rock et poésie du moins pour les créateurs de notre génération. Au fond la posture des Stinky Toys, de Jacno, des Dogs avait un vieux fond rimbaldo-baudelairien.

PIERRE MIKAILOFF : Oui, on peut ajouter Johnny Thunders et beaucoup d’autres. C’est une vision romantique de l’art et de la vie : brûler avant de devenir vieux. Il y a un poème là-dessus dans « Au son des Remington ». Je mets de côté ces artistes pathétiques dont la défonce constitue le fonds de commerce. En revanche, Becket, Burroughs, Bukowski, Daniel Darc et Jacno ont prouvé qu’on pouvait franchir la barrière fatidique des 27 ans sans se renier. 

ARCHIBALD PLOOM : Comment vous est venu l’idée de ce recueil Au son des Remington ?

PIERRE MIKAILOFF : Ce n’est pas venu d’une idée, il s’agissait plutôt d’une question de survie. Pour faire court : une fille m’avait quitté après une relation de sept ans et j’étais anéanti. Je n’avais absolument aucun objectif, j’étais une loque, un zombie. Et puis, il y a ce truc qu’on appelle « amitié », et qui est finalement plus fort que l’amour, qui m’a sauvé. Un ami m’a en effet convaincu d’acheter un ordinateur, au départ pour faire de la musique, mais je me suis mis à utiliser le traitement de texte, et, une nuit, je me suis lancé : j’ai raconté cette relation de sept ans sous forme de textes courts. C’est devenu « Au son des Remington ».

 ARCHIBALD PLOOM : Un gamin de 17 ans à qui j’ai proposé de lire ce recueil pensait que les Remington étaient des carabines américaines.

 PIERRE MIKAILOFF : Remington fabrique à la fois des machines à écrire et des armes à feu. C’est pas mal de fabriquer les deux, je trouve. Si Kalachnikov avait fabriqué des machines à écrire, ça aurait pu devenir : Au son des Kalachnikov.

ARCHIBALD PLOOM : La Remington est ultra présente dans le recueil à travers la mise en page .

PIERRE MIKAILOFF : Ce n’est pas la Remington qui est présente, c’est l’ordinateur Atari ! La mise en page reproduit fidèlement le traitement de texte de ces vieilles machines.

ARCHIBALD PLOOM : Autant pour moi…  Vos  poèmes sont courts, à la limite du haïku…

PIERRE MIKAILOFF : Oui, mais les références sont plutôt américaines, Brautigan, surtout.

ARCHIBALD PLOOM : Votre princesse Leia traverse l’ensemble du recueil avec la grâce d'une passante et vous comme un extravagant …?

PIERRE MIKAILOFF : Elle l’a tellement traversé qu’elle a disparu corps et biens !

ARCHIBALD PLOOM : L’amour mais sans le dire… L’humour mais sans l’appuyer.

PIERRE MIKAILOFF : C’est la seule façon de jouer avec ces choses, non ?

ARCHIBALD PLOOM : Il y a une espèce de légèreté très XVIII ème dans ces poèmes. Un sens de la formule rapide , concise mais sans jamais négliger l’esprit. 

PIERRE MIKAILOFF : L’amour et les relations humaines sont légères, éphémères, fragiles, mais aussi douloureuses. S’il y avait juste la chair, le problème serait vite réglé, mais il y a aussi l’esprit, d’où la mélancolie quand une histoire fait partie du passé. Mais si on est seulement mélancolique, on emmerde tout le monde.

ARCHIBALD PLOOM : Les noms propres aussi ont leur importance…

PIERRE MIKAILOFF : Bien sûr, les noms propres, les marques… ce sont des points de repère auxquels on s’accroche pour fixer des moments, des époques, des ambiances. Au son des Remington, ça n’a pas le même sens que Au son des iPad. 

ARCHIBALD PLOOM : Vacances 3 souligne fort bien les malentendus qui se nouent au cœur des histoires d’amour.

PIERRE MIKAILOFF : Les histoires d’amour naissent et se nourrissent de malentendus. Une fille vous croit brillant, gentil, fiable. Elle tombe amoureuse et puis elle découvre… la réalité. 

ARCHIBALD PLOOM : Face B a évidemment un sens particulier lié à votre passé de musicien.

PIERRE MIKAILOFF : Oui, celui-ci est très particulier. C’est une des premières fois où j’écrivais quelque chose dont j’étais fier, je l’ai aussitôt fait écouter à ma fiancée et puis… c’est devenu une face B ! Ça remet l’ego à sa place.

ARCHIBALD PLOOM : Parlez nous du surprenant poème 68 000 ème rêve (Atari Song). Je me suis dit, en le lisant, qu’Apollinaire aurait adoré ce poème. 

PIERRE MIKAILOFF : J’ai du mal à en parler : ce sont des caractères qui sont apparus quand j’ai imprimé le texte pour la première fois. Ghost in the machine ! 

ARCHIBALD PLOOM : Quelques mots sur le vieux SEEBURG dont le démontage referme le recueil.

PIERRE MIKAILOFF : Un écrivain est comme un juke-box, il contient plein d’histoires et on le paye pour les raconter. Et puis un jour, ces histoires n’intéressent plus personne et on range le vieux juke-box à la cave.

ARCHIBALD PLOOM : La dernière question. Vous auriez aimé être britannique ?

PIERRE MIKAILOFF : Comment ne pas avoir envie de naître dans le pays qui a inventé les Beatles et la science-fiction !

ARCHIBALD PLOOM : Autre chose ?

PIERRE MIKAILOFF : Je finirai par une question : je me demande si je dois envoyer ces poèmes à la personne qui les inspirés… La réponse est sûrement non.

ARCHIBALD PLOOM :  Heu … sûrement… 

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