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JACQUES ROUBAUD, DANIELLE SALLENAVE, YVES BONNEFOY : A LA RENCONTRE DES ECRIVAINS - CARNET 24 :

Je ne pars pas toujours à la rencontre des livres, il arrive que j’aille à celle de leurs auteurs. Ces derniers temps, j’ai eu de nombreuses opportunités. Mais est-ce si important de rencontrer un auteur ? Danielle Sallenave affirme que non : ses amis sont les livres, les textes eux-mêmes, nul besoin d’aller chercher la personne en chair et en os derrière les mots. Se confronter à l’écrivain dans sa réalité, c’est nécessairement provoquer un malentendu, au pire, une déception. « Je » est un autre, nous avait alertés Proust. Alors, à quoi bon ? L’authentique intimité naît de la lecture. Seulement alors, l’esprit parle avec l’écrit, et établit peu à peu, dans un silence peuplé, une relation. Aller vers l’auteur est un piège. Qui rencontrons-nous véritablement ? Un homme ou une femme, à une époque de la vie, au mieux, en lien avec ses prochains ouvrages, pas toujours avec ceux déjà écrits, préoccupé d’une survie, de maux que l’on ignore, dans une temporalité, qui n’est pas celle de l’écriture. Or, nous aimerions pénétrer le mystère de la création, en recevoir les clés en mains propres. Là est l’erreur : nous rencontrons l’individu pas l’auteur, pas celui qui, penché sur le blanc, trace sa ligne. Celui qui est face à nous est celui qui peine à marcher, qui requiert notre sollicitude, ou celui qui aime séduire, a ses manies, ses lubies, ses grandeurs d’âme et ses petitesses de corps. L’écart entre notre lecture, nos projections, se creuse fatalement.

Malgré tout, j’aime rencontrer les auteurs ... Est-ce par voyeurisme, animée par une soif malsaine de glisser un œil sous les cartes ? Est-ce par narcissisme et goût de la mondanité ? Je ne crois pas. Il se passe autre chose lors de ces entretiens, quand ils s’échafaudent à partir de l’oeuvre et ne se résument pas à de vulgaires intrusions dans la vie. On y entend la fragilité, le souffle, le rythme d’une oralité qui s’accorde plus ou moins avec le phrasé de l’écrit mais qui révèle la vie de l’esprit. D’ailleurs, je me suis entretenue avec Danielle Sallenave : la force de sa voix, ses emportements, sa façon d’écouter, d’être en curiosité des parcours, des lieux, disent beaucoup des enjeux de sa quête en littérature. De même, écouter Yves Bonnefoy, c’est ressentir l’intensité de sa concentration, son attachement à l’interprétation. C’est entendre son principe d’élucidation, fondé sur le périssable, sur l’instant comme seul point saisissable... Il avoue n’être pas le maître des sens. Il creuse à partir de l’inconscient et ensuite accepte ou refuse des significations : ce sont les mots qui s’aident les uns et les autres à exister. L’inconscient est sa source puis il chemine avec l’intelligence devant ce qui est apparu. Lire l’Arrière-pays c’est faire cette expérience mais écouter Yves Bonnefoy énoncer ces étapes, c’est être conforté dans des hypothèses de lecture. N’attendons pas de révélations de l’auteur, mais reconnaissons le plaisir de lire dans une des bonnes directions possibles !

Parfois, c’est à une véritable jubilation du vivre que l’on est convié. Ainsi, me font les rendez-vous avec Jacques Roubaud, l’écrivain que j’ai le plus lu en acceptant que beaucoup de ses intentions m’échappent. J’aime d’ailleurs l’idée de ces souterrains non dévoilés qui irriguent son oeuvre. L’humour et l’attention qu’il porte au lecteur suffisent largement pour se frayer une route. Jacques Roubaud est à l’image de ses livres : un noeud de chemins au plus profond et, à la surface, une délicatesse joyeuse. Le regarder marcher, c’est sentir la composition en train de se faire. Le contempler installer ses stylos de couleur, ses feuilles, son sac big shopper à ses pieds, c’est mesurer l’inscription du jeu littéraire dans la vie et comprendre tout le sérieux de ce jeu-là. Chaque fois, j’en suis émue. Il me rappelle l’errant Bashô, ou le Kamo no Chomei dans sa cabane de moine…quelque chose d’anachronique, un autre rapport au temps. Que quelqu’un vive ainsi aujourd’hui, me rassure.

Enfin, il est des rencontres qui ouvrent sur l’amitié.  Elles sont rares et précieuses. Une autre histoire commence lors de laquelle l’auteur et le lecteur poursuivent une relation née dans l’imaginaire et qui se développe avec le réel…nouvelle complexité, qui n’est pas sans risque !

MARCELLINE ROUX (2011)

  -                                                                                            -                                                                                           marcelline.roux@laposte.net

   -                                                                                              -                                                               

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