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ASTRID WALISZEK POUR SON ROMAN "TOPOLINA" :

 Astrid  WALISZEK nous propose un premier roman plein d’humanité, le roman d’une quête vers la rédemption où les repères se brouillent souvent  mais où le sens profond de l’existence se recompose progressivement à mesure que le récit progresse. TOPOLINA est une oeuvre forte et bouleversante qui scrute le fond même de nos vies. Astrid WALISZEK s’entretient pour CULTURE CHRONIQUE avec Archibald PLOOM  et nous en apprend un peu plus sur la genèse de cette oeuvre. 

ARCHIBALD PLOOM : Commencer un roman par la formule  “Je n’aime personne. Que moi, et encore.”, c’est assez abrupt.

ASTRID WALISZEK : Topolina est, d'emblée, ce refus, cette solitude butée. D'emblée, elle pose l'équation qui court dans tout le livre, la question de l'amour, et celle de l'isolement choisi. C'est son regard sur elle-même, aussi. 

ARCHIBALD PLOOM : Cette entrée en matière m’a bizarrement fait penser au monologue de Richard III de Shakespeare…

ASTRID WALISZEK :  “Now is the winter...”, c'est sans doute l'hiver de Topolina, ce long hiver qui dure des années, aux aspérités rudes et glaciales. Richard III est pour moi le personnage de la littérature à la palette de sentiments la plus vaste.

 ARCHIBALD PLOOM : La première personne comme une évidence  ? 

ASTRID WALISZEK : Oui, une évidence. Le “je” de la narration m'a permis d'emmener Topolina au plus près de ses sensations, bien plus qu'un “elle” qui aurait dû justifier à chaque instant la place du narrateur.

ARCHIBALD PLOOM : Le nom de votre héroïne, Topolina, comment vous est-il venu ?

ASTRID WALISZEK : Topolina... C'était le nom d'un restaurant de Trouville ; j'en ai aimé la sonorité, la scansion. Quatre syllabes simples. Plus tard, j'ai appris que c'est ainsi qu'est traduit “Minnie Mouse” en italien et j'ai trouvé que ça lui allait bien. Elle file comme une souris, on l'aperçoit à peine qu'elle a déjà disparu.

ARCHIBALD PLOOM : Topolina a 64 ans, elle est femme de ménage et elle ne supporte pas qu’on la regarde.  Elle travaille aussi dans un restaurant.

ASTRID WALISZEK : Elle regarde mais ne veut pas qu'on la regarde. Elle s'est abstraite du monde. Elle vit ces heures de ménage dans l'intimité des autres sans qu'ils soient là. Dans le restaurant, il n'y a qu'une lucarne dans le mur, comme l'Aleph de Borgès. La lucarne sur l'infini. Mais on ne sait ces choses-là qu'après, une fois qu'elles sont  écrites...

ARCHIBALD PLOOM :  On découvre les techniques de Topolina pour plier les draps, repasser les chemises.  

ASTRID WALISZEK : Pour Topolina, le monde est un puits sans fond ni paroi. Elle le réduit à ce geste : repasser là où il faut, exactement. Elle est d'une sensibilité extrême aux odeurs. Elle s'étaye de ces moments-là, comme quand elle fait des listes qui rendent réelle la vie. C'est sa façon d'arrêter la course folle et aveugle de ses pensées, qui pourrait précipiter la chute qui la terrorise. Elle vit sur la peau du jour, au ras des heures qui passent.

ARCHIBALD PLOOM : Au début du roman, le récit est orienté vers le présent de l’héroïne. On apprend juste qu’elle a été artiste, plus exactement sculptrice.

ASTRID WALISZEK : Elle vit dans un présent qui s'étire depuis le basculement qui a changé sa façon d'être au monde. Elle dit : “Avant...”. Sculpter, c'était peut-être une façon de s'approprier le monde en en façonnant les contours. Après, elle est nue. De là, sa passion des vêtements, des souliers, sans doute.

ARCHIBALD PLOOM : Il y a une phrase page 37 : “L’amour est un énorme mensonge qui sert de prétexte à la vie de tous les jours.”  On est assez loin d’une vision romantique de l’existence.

ASTRID WALISZEK : Pessoa disait : ”L'amour est une pensée”. Une pensée magique ?

ARCHIBALD PLOOM : Une relation se noue entre Topolina et le petit garçon de la famille où elle est femme de ménage . Ils échangent de petits mots sans jamais se rencontrer.

ASTRID WALISZEK : Qu'un enfant la regarde serait ce qu'il y a de plus insupportable pour elle. La façon de l'aborder de Bastien est la seule possible - un enfant réel l'aurait fait fuir...

ARCHIBALD PLOOM : On découvre  que Topolina a eu un enfant. D’ailleurs elle l’appelle “l’enfant”.  Elle pourrait l’appeler aussi “ma douleur”.

ASTRID WALISZEK : Oui

ARCHIBALD PLOOM :  Votre roman pose la question du silence.  Comment en arrive-t-on à se murer dans son silence …

ASTRID WALISZEK : Dans la vie de Topolina, il y a cet avant et cet après. Nous avons tendance à penser que nos vies sont définitives, qu'elles suivent une pente naturelle. Il suffit d'un incident presque banal pour qu'une vie change de cours. C'est cet instant-là que j'ai essayé de saisir. C'est dire aussi qu'à part la mort, rien n'est définitif, qu'un autre instant banal en soi peut renverser le passé. Topolina a choisi sa solitude ; l'événement qui a changé le cours de sa vie, elle ne peut pas le lâcher - aller vers l'extérieur serait trahir la mémoire. Son silence est la façon qu'elle a trouvée de rester entière, fidèle au souvenir.

ARCHIBALD PLOOM :  A un moment donné Topolina déclare “ Ce qui m’intéresse avant tout, c’est quelque chose qui est hors du commun, qui n’est pas parfait, comme dans La Pornographie de Witold Grombrowicz …”

ASTRID WALISZEK : Les hiatus, les imperfections servent de repoussoir à la vie, la laissent filtrer. Topolina épie le vivant, ce qui dépasse, ce qui n'est pas sous contrôle. Elle cherche l'humain chez l'autre, qui lui dirait son humanité à elle.

ARCHIBALD PLOOM :  A un autre moment vous écrivez mais ce sont les pensées de Topolina  “Pourquoi faut-il  toujours  que les pensées s’attachent  aux pensées, formant ces longues chaînes ininterrompues …?”

ASTRID WALISZEK : La voix intérieure, celle qui ne s'arrête jamais, même la nuit, sans que nous en ayons conscience. Topolina dit qu'elle a l'impression que les pensées du jour ont été fabriquées avec les maillons de la nuit. Les petits jalons du faire éloignent un instant sa rumeur intime - elle s'est habituée à déjouer ses pensées ainsi, par le faire et par sa façon de rire d'elle-même. 

ARCHIBALD PLOOM :  Ce roman est truffé de références artistiques, philosophiques, picturales.  Topolina, qui est femme de ménage et serveuse dans un restaurant, cite Hannah Arendt à propos de Heidegger. C’est là où finalement elle est rattrapée par son passé.

ASTRID WALISZEK : Oui, elle vit le monde à travers l'imaginaire, à travers les livres. Ils sont son rempart contre la réalité extérieure, sans doute. Son changement de statut social est circonstanciel.

ARCHIBALD PLOOM : Il y a finalement peu de personnages dans ce roman  et à ce titre celui de Graf a une importance particulière.

ASTRID WALISZEK : Graf est le complice de toujours, la seule personne qui ne l'”envahit” pas. C'est son double solaire qui finalement est aussi silencieux qu'elle : il parle avec cette langue qui ne dévoile jamais rien de l'intime mais où l'intime affleure comme un cadeau. Je pensais à Michael Lonsdale en le décrivant, à cette élégance-là.

ARCHIBALD PLOOM :  Graf et Topolina sont alsaciens tous les deux.  Vous faites d’ailleurs références aux frontières religieuses qui traversent les êtres et les villages en Alsace.

ASTRID WALISZEK : J'aime l'idée de région frontière, où rien n'est noir ou blanc, où tant la langue que la culture, que l'identité ou la religion, sont imprécis en soi et où il faut un travail de réappropriation pour se situer. Je pensais en écrivant à ce film magnifique de  Théo Angelopoulos, “Le Pas suspendu de la cigogne” qui se passe à la frontière entre Grèce et Yougoslavie, je crois. Il y a quelque chose dans cette nostalgie de l'unité territoriale qui pourrait être la métaphore du territoire de l'être, peut-être.

ARCHIBALD PLOOM : Il y a une très belle scène dans le roman quand Topolina retrouve Jeff qu’elle a connu autrefois en Afrique. C’est une scène très sensuelle, charnelle qui  semble soudain éclairer la vie de cette femme murée dans son silence. Comme si au fond la vie pouvait s’enflammer à nouveau.

ASTRID WALISZEK : Jeff surgit du passé, il ne sait rien des changements de la vie de Topolina. Son ignorance efface le silence, elle l'en délivre. C'est le début du changement mais elle ne le sait pas encore...

ARCHIBALD PLOOM : Mais parallèlement à cette vie qui peut reprendre à tout moment, il y a la mort … les photos de Bergen-Belsen.

ASTRID WALISZEK : Sur ces photos exposées à Bergen-Belsen, les corps décharnés des déportés sont immenses ; la démesure y enlève toute possibilité d'identification. Pour elle, c'est comme si on les anéantissait une nouvelle fois, comme si on les “néantisait”. C'est un parallèle avec ce qu'elle fait des photos de Bastien, qu'elle agrandit et pixelise, comme pour l'anéantir lui aussi. Bastien représente à ce moment-là ce désir de vivre qui recommence à circuler et qu'elle n'accepte pas encore.

ARCHIBALD PLOOM : Je ne veux pas dévoiler la fin du roman mais Topolina  semble avoir choisi son chemin.  Le silence s’est retiré.

ASTRID WALISZEK : Quelqu'un est venu la tirer du silence. Ce ne pouvait être qu'un enfant, un de ces petits bouts de monde pas encore civilisé.  

Et Jeff, pour qui le silence de Topolina n'existait pas. C'est à partir de sa rencontre avec Jeff que son obsession des odeurs disparaît, aussi.

ARCHIBALD PLOOM :  Il reste juste un petit morceau de miroir, comme un morceau de mémoire….

ASTRID WALISZEK : Est-ce que les miroirs ont une mémoire ? Topolina s'aperçoit que non, les miroirs n'ont pas de mémoire. Elle peut enfin le jeter, ce miroir brisé qui l'a reflétée, elle, comme le kaléidoscope de sa propre brisure intérieure, même s'il était tourné vers le mur.

ARCHIBALD PLOOM : Ce roman aborde aussi la question de la création, du travail artistique. C’est important parce qu’au fond Topolina n’a jamais cessé d’être une artiste.

ASTRID WALISZEK : oui - artiste, c'est un état, pas un métier. Peut-être qu'on est artiste parce qu'on ne sait pas faire autrement. Elle a décidé d'arrêter matériellement la sculpture mais à la première chose que font ses mains, ce qu'elle est fondamentalement revient. Qui d'autre qu'un sculpteur aurait l'idée de se débarrasser de ses livres en les plâtrant !

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