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J'AI DÉSERTÉ LE PAYS DE L'ENFANCE de SIGOLENE VINSON :

     «  Ma robe d’avocat porte l’odeur de mes renoncements. »

Il est des enfances que l’on aurait aimé n’avoir jamais vécu, d’autres que l’on aurait aimé ne jamais quitter. Il en est de même des souvenirs et des rêves. Rêves oubliés ou enracinés, parfois délaissés. Rêves d’enfants, idéalisés, enjolivés ou noircis. Souvenirs, rêves, enfance… Tout s’enchaîne, se superpose et s’emmêle, s’estompe ou nous rattrape. Tout est parfois très confus.

La confusion, c’est ce qui arrive à Sigolène, jeune avocate dévouée à la cause des plus démunis, parfois mandatée par ses employeurs pour assurer la défense de patrons plus ou moins scrupuleux Le six décembre deux mille sept, la jeune femme s’écroule en plein tribunal alors qu’elle s’apprête à plaider pour Monsieur Dupin, un homme dont le dossier la perturbe et l’histoire la possède. Sujette depuis bien longtemps aux angoisses et aux malaises, Sigolène s’évanouit régulièrement, victime de flashs de son enfance mêlés à un présent qu’elle ne peut plus assumer. Un sentiment d’emprisonnement et d’impuissance l’habite en permanence. Elle n’aime pas prendre le métro, n’aime pas être avocate ni les avocats, et s’accroche désespérément à son enfance passée à Djibouti. Ses propos, ses pensées, sont confus, incohérents. Elle se sent mourir un peu plus à chaque évanouissement.

« Aujourd’hui, je comprends bien que j’étais mourante par essence et zinzin pour le reste du monde ».

Sigolène se meurt. C’est son sentiment. Mais est-ce bien elle qui meurt ? Evacuée dans un Centre d’Accueil Permanent du 10ème arrondissement de Paris, et alors que sa mère pense « surmenage », Sigolène encaisse les paroles de son père : « Tu ne rêves pas. Si tu donnais encore une chance à l’imaginaire, tu ne serais pas là. Tu me déçois ». Non, c’est vrai, Sigolène ne rêve plus. Ses rêves la quittent. Son enfance l’abandonne. Mais n’est-ce pas elle qui abandonne son enfance idéalisée et les objectifs qu’elle s’était fixés ? N’est-elle pas en train de déserter alors qu’en elle une petite part de l’enfant se refuse à les laisser filer, de crainte qu’ils ne s’évanouissent à jamais ? Petite européenne bercée d’idéaux, baignée dans le militantisme socialiste de son père puis la désillusion de celui-ci, la jeune femme se souvient. Le départ pour l’Afrique après la déception politique paternelle, la mer, le portique, les requins-tigres, les pêcheurs, ses courses folles, les samaras, la liberté dont elle jouissait alors. Sigolène se souvient. A l’époque, elle courait comme une antilope éthiopienne. Elle se sentait noire. Elle était Djiboutienne. A l’époque, elle rêvait. Mais qui est-elle vraiment ?

A son arrivée dans le service psychiatrique du 10ème arrondissement de Paris, elle va faire la rencontre de personnes atypiques qui la renvoient à sa vie. Des patients touchants de vérité qui se sont accrochés à leurs rêves à en perdre pied, d’autres la raison. Sigolène deviendrait-elle folle ? Au rez-de-chaussée de ce centre, dans ce monde de fous pas tout à fait fous, de dépressifs au mal-être certain, elle va rencontrer Christine qui se fait des films à la fin toujours triste, Damien éternel militant opposé à la société de consommation, Paule qui a toujours froid, Karima qui souffre de n’avoir qu’une dent et qui envie le beau sourire d’Esméralda malade d’ignorer la langue française et de manquer d’appétit, Jean-François qui rêve de pouvoir s’acheter une montre Cartier et collectionne les catalogues de joailliers, Pierre qui rejette l’homosexualité et vit la sienne avec dégoût, et Guillaume dont l’enfance rouée de coups paternels l’a poussé a tenté l’irréparable. Dans ce petit groupe qui continue de croire et de rêver, lasse et amaigrie, Sigolène va se retrouver quatre jours durant dans l’obligation d’affronter son présent, tout en le confrontant au passé. Son regard d’enfant perdue mêlé à son regard d’adulte. Ou n’est-ce pas l’inverse ? Passé, présent, enfant, adulte… tout est si trouble.

De là, elle va remonter à sa première crise d’angoisse. Elle avait douze ans. Il y avait une épidémie de choléra. Elle avait peur de mourir. Elle prendra conscience du changement ébauché de sa vie. Elle y retrouvera également son client, Monsieur Dupin, et, avec lui, sa volonté soudaine de ne plus tenter de sauver un monde qui refuse de l’être. Elle décidera de retourner à la corne d’Afrique, à la recherche de son enfance perdue. Un retour sur une enfance bercée d’illusions, un retour indispensable pour mieux vivre son présent.

 J’AI DÉSERTEÉ LE PAYS DE L’ENFANCE est un très beau roman où l’auteur, par une écriture qui fait parfaitement écho avec le désordre mental de la jeune héroïne, sème la confusion à merveille. Vous ne sortirez pas indemne de votre lecture et, à votre tour, vous vous souviendrez. Vous vous interrogerez. Oui, sans doute regarderez-vous en arrière et vous demanderez-vous ce que sont devenus vos rêves d’enfant, ces rêves qui souvent permettent d’avancer. Sans doute voudrez-vous les réveiller, sans doute leur tournerez-vous le dos à jamais. Moi, j’ai choisi de rêver…

MARIE BRETIGNY (2011)

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