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HERVE LE TELLIER POUR SON ROMAN "ELECTRICO W" :

Hervé LE TELLIER nous propose avec Eléctrico W un magnifique roman introspectif dont l’action se déroule entièrement à Lisbonne, ville parenthèse où le le narrateur, journaliste va vivre en 1985 neuf jours qui deviendront neuf chapitres de son roman. LE TELLIER est un styliste et un amoureux fou d’écriture. Son roman révèle une formidable machine narrative où toutes les formes de récits semblent vouloir se rejoindre. Ecriture jubilatoire qui procure à celui qui ouvre Eléctrico W des heures heureuses de lecture portées par un récit à la construction rigoureuse et surprenante. Un roman qui ne manque pas de soumettre chaque lecteur à la terrible question : “Mais qu’as tu fait de ta vie ?”

Archibald PLOOM : Dans votre roman Eléctrico W est une ligne de tramway  de Lisbonne  En 1985, au moment ou débute votre roman cette ligne était-elle toujours en service ?

Hervé LE TELLIER : Cette ligne est imaginaire. Dans le vrai Lisbonne, les lignes de tramway portent des numéros. Comme la célèbre 28 qui sillonne la ville. J’ai donné une lettre à cette ligne pour qu’elle symbolise toutes les lignes de la ville, pour que la ville soit à la fois recréée et rêvée. Et j’ai choisi cette lettre d’abord parce qu’elle n’existe pas en portugais. Ils la prononcent d’ailleurs « deubeuliou », à l’anglaise. Et pour d’autres raisons, liées à la symbolique de cette lettre W dans le roman.

Archibald PLOOM : “Les tramways suivent des rails, la vie des hommes obéit à d’autres lois.” Votre roman s’intéresse précisément à ces lois.

Hervé LE TELLIER : Oui, Eléctrico W veut explorer les potentialités de l’existence, les rares qui s’expriment, et toutes les autres, qui n’y parviennent pas. La lettre W est ainsi, visuellement, un aiguillage de tramway, un embranchement possible pour deux choix différents.  Car les hommes ne sont pas seulement la somme de leurs actes, mais la conséquence de leurs actes. Ce qu’ils ont le courage ou pas d’accomplir les transforme, parce qu’un acte en autorise un autre, comme une inaction en entraine une autre. La béance entre le héros et le salaud devient moins essentielle que circonstancielle. J’aime cette idée, parce qu’elle laisse à tout instant une chance de rédemption.

Archibald PLOOM : Vous écrivez dans le prologue du roman “Eléctrico W… mais c’est un titre provisoire depuis si longtemps.” Finalement provisoirement définitif ou l’inverse.

Hervé LE TELLIER : La phrase est tout à fait romanesque, puisque c’est un autre titre que j’ai longtemps projeté d’avoir, avant d’en préférer un deuxième, lui aussi abandonné. J’aime que le roman soit, dès son prologue, défini comme une construction, passer avec le lecteur une « convention », lui rappeler qu’il est consentant au moment où il monte dans la barque.

Archibald PLOOM : Votre roman comporte un prologue, un épilogue plus 9 chapitres. 9 jours, 11 stations. Chiffres impairs dans les 2 cas. 9 est un chiffre très symbolique tout de même.

Hervé LE TELLIER : Le chiffre est évidemment celui de la naissance (les neuf lunaisons de la grossesse), et symbolise la nouveauté dans presque toutes les langues. C’est aussi un carré, ce qui permet une construction simple du schéma de la narration. Mais c’est de la tambouille d’oulipien, que le lecteur n’a pas ici à connaître, même si elle induit un rythme, une tension, une musicalité organique,  comme dans les fugues de Bach. J’aime ces règles secrètes qui me permettent d’aller dans des lieux inattendus, y compris pour moi.

Archibald PLOOM : Je me demandais d’ailleurs quel est le statut du hasard dans l’écriture de ce récit. Eléctrico W une machine romanesque fondamentalement structurée mais qui laisse bizarrement entrer beaucoup de formes d’écriture.

Hervé LE TELLIER : Ici, les formes d’écriture (nouvelle, poésie, chanson) interviennent rarement au hasard, même si je ne m’interdis rien, et surtout pas de rompre une règle, si c’est au bénéfice de la fiction. Les Contos aquosos de Jaime Montestrela surgissent ainsi à des endroits déterminés du livre, et tentent de disperser la narration, d’évacuer le pathos. La forme romanesque en général tire sa puissance de sa capacité à absorber sans les fondre toutes les autres formes. Il y a du théâtre dans le dialogue, et de la poésie peut survenir au détour d’un paragraphe. Le roman, c’est la liberté, et il faut jouir de cette liberté.
 

 

 Archibald PLOOM : Le prologue et l’épilogue sont rédigés 26 ans après ces 9 jours de 1985. Le prologue définit les termes d’un pacte passé entre l’auteur et le lecteur et l’épilogue referme toutes les pistes qui avaient été ouvertes par le roman. On a le sentiment que tous deux permettent une vue de surplomb au lecteur tout en l’interrogeant au passage sur ce qui constitue les règles du roman.

Archibald PLOOM : Il y a moment où vous revenez sur le personnage d’Ulysse. Vous écrivez : « Qu’était-ce que l’Odyssée, sinon la chronique d’un aventurier qui a aimé Circé la magicienne, la nymphe Calypso, à qui l’on a promis la main de Nausicaa et qui ne cesse, trompant les apparences, de différer son retour ? » C’est là une thématique clef du roman : l’impossibilité de revenir en arrière, de réécrire son histoire.

Hervé LE TELLIER : Dans l’Iliade d’Homère (XVI, 60 pour être précis) Achille dit à Patrocle : « Laissons le passé être le passé ». L’Odyssée du même Homère voudrait raconter l’exact contraire. Or, tout, dans ce dernier récit, peut vouloir indiquer qu’Ulysse ne veut pas rentrer chez lui, qu’il use d’artifice, que les dieux, seuls, organisent son retour. Dans Eléctrico W, chacun peut exprimer du remords (Vincent pour son absence lors de la mort de la mère), du regret (toujours Vincent, pour la relation sans amour qu’il entretient avec son frère), mais aucun retour en arrière n’est possible. Le passé doit rester le passé, et toute violence envers ce qui fut est vouée à l’échec, car on n’a aucune prise sur le passé, sauf à vouloir, follement, le rêver.

Archibald PLOOM : Le personnage de Vincent se vit souvent au conditionnel. On a le sentiment qu’il est suspendu au dessus de sa vie mais qu’il ne l’habite pas vraiment. Il est assez melvillien, Vincent, pas le Melville de Moby Dick mais celui plus énigmatique de Bartleby.

Hervé LE TELLIER : C’est vrai, il y a du Bartleby en Vincent, ce scribouillard de Wall Street qui « préférerait ne pas ». Sauf que, peut-être, Vincent préférerait préférer... Bartleby fonde le roman moderne, et il est lui aussi le reflet ambigu du narrateur. Si je peux m’autoriser une remarque intime, Melville est un auteur si important pour moi que j’ai ainsi baptisé mon fils, sans hésitation. Quant au conditionnel dans lequel Vincent vit sa vie, il surgit dans le texte à un point de basculement d’ironie, pour décrire une relation sexuelle crue qui n’aura justement pas lieu.

Archibald PLOOM : Il est un peu l’homme sans qualités qui ne parvient à diriger son existence qu’à travers celle des autres… Au fond je me demande s’il ne perçoit pas la vanité des actes que l’on pose dans sa vie. Peut être recherche-t-il un engagement supérieur, presque mythologique ?

Hervé LE TELLIER : Bien sûr, Vincent est un Ulrich, mais un Ulrich plus latin, moins pris dans le tourment de l’histoire. Ce n’est pas par hasard que Vincent cite Gertrude Stein et sa question fondatrice : « If it can be done, why do it ? ». Il trouve de la vanité jusque dans la création, tout en croyant savoir qu’elle lui est nécessaire, qu’il ne saurait être sans créer. Une œuvre, quelle qu’elle soit, viendrait lui donner la preuve tangible qu’il existe. Et oui, c’est vrai, il attend quelque chose du ciel, de l’ordre de cette mythologie, un signe qui le délivrerait d’un questionnement. C’est ce que crie vers le ciel Pineirho, le tueur en série : « Pourquoi, nous qui sommes nés libres, nous faites-vous les esclaves d’un ciel inanimé ? » Vincent se sent l’esclave d’un ciel inanimé.

Archibald PLOOM : Vincent a du mal à se situer mais le romancier a-t-il choisi de situer l’action à Lisbonne par hasard pour son héros ?

Hervé LE TELLIER : Non, Lisbonne est une ville qui s’est imposée à moi. Les raisons en sont nombreuses. J’ai dit la légende fondatrice de la ville, les prénoms des héros, mais il y aussi et surtout la nostalgie - la « saudade » - que dégage cette capitale, ce sentiment qu’elle a de toujours regretter ce qui fut, ce conflit entre passé et modernité, et bien sûr Pessoa et son jeu de masques. J’ai été heureux lorsque mon éditeur portugais, João Rodrigues, de Sextante, m’a dit qu’il n’imaginait cette histoire nulle part ailleurs qu’à Lisbonne.

Archibald PLOOM : Il y a aussi une dimension onirique très importante dans ce roman.

Hervé LE TELLIER : Oui, et pas seulement parce que bien des moments sont rythmés par des rêves. Notre cerveau est une étrange machine qui tente de stocker des images du passé, mais aussi d’imaginer de l’avenir, pour nous préparer à le vivre : tout événement important et prévisible, nous nous en jouons les séquences à l’avance. Vincent passe sa vie sur les deux versants de cet univers mental, à revisiter son passé et à se projeter dans la vie des autres.

Archibald PLOOM : L’histoire d’amour d’António au début du récit éclaire le roman d’une lumière d’été alors que la suite nous plonge dans des tons plus automnaux…

Hervé LE TELLIER : Je voulais dès ce premier chapitre une fulgurance, une scène initiatique éblouissante, pour qu’elle vienne éclairer le roman et peu à peu s’estomper. C’est une scène magnifiée, un souvenir d’amour d’enfant, revisité par le regret, et, on le verra, par le remords. Pour reprendre votre métaphore des saisons – je parlerais plutôt de printemps–, ce printemps de l’amour ne dure pas. C’est – d’une autre manière que chez Gary, certes – une promesse de l’aube qui ne sera jamais tenue. Tout le roman se déroule ensuite et les couleurs vives passent peu à peu. Chaque fois, on garde l’espoir d’un retour du printemps, mais il y a nécessairement une déception. Je confesse avoir écrit un roman déceptif.

Archibald PLOOM : 1985… vous évoquez dans les dernière ligne du récit la mort d’Italo Calvino…

 Hervé LE TELLIER : J’ai placé le déroulé de ces neuf jours en 1985 dans les derniers instants de Italo Calvino. Ils commencent quand Italo Calvino est dans un coma profond, s’achèvent quand le narrateur découvre sa mort dans le journal (c’est aussi le moment du tremblement de terre de Mexico, qui entre en écho avec celui de Lisbonne). Calvino a été l’écrivain de ma jeunesse, pas celui qui m’a donné envie de lire, mais celui qui m’a donné envie d’écrire. Et je suis, d’une certaine façon, entré dans la conscience de la mort avec la sienne, quand j’ai compris, lisant l’article d’Umberto Eco dans le Monde, que son œuvre était close, qu’il n’y aurait plus de « nouveau livre » d’Italo Calvino. En situant le roman autour du 25 septembre, je me plaçais dans le temps de ce basculement, symbolique également pour l’écrivain que veut être Vincent Balmer.  

Archibald PLOOM : Une dernière petite question dans Eléctrico W il y a ce W. C’est une lettre rare… Je me suis demandé s’il avait un quelconque rapport avec le W de Georges Perec ?

Hervé LE TELLIER : Un oulipien ne peut pas glisser un W dans un titre sans que le titre de Perec, W ou le souvenir d’enfance, ne lui vienne à l’esprit. Bien sûr, j’y ai songé. La première scène décisive d’Eléctrico W fait bien sûr intervenir un souvenir d’enfance, et le tramway de la ligne apparaît. C’est la ligne W. En dehors de toutes les autres raisons, ce n’était pas tout à fait une coïncidence.

 


Archibald PLOOM : Il y a une opposition très forte entre le personnage de Vincent qui vit dans un passé souvent rêvé et António qui est profondément ancré dans le présent.

Hervé LE TELLIER : C’est exact, et les clés de cette opposition seront révélées dans le roman. António sait que son passé est à jamais perdu, Vincent voudrait le ressusciter. Ce sont des frères, pourtant. Ils vivent la même vie, aiment la même femme. António devient le double lumineux de Vincent, le double V peut prendre son sens ici.

Archibald PLOOM : Eléctrico W est aussi un roman où les personnages féminins jouent un grand rôle : Canard, Irène, Aurora, Manuela. Là encore l’Odyssée n’est pas loin…

Hervé LE TELLIER : J’ai choisi de donner des noms qui ne sont pas loin, c’est vrai, de l’Odyssée. Veut-on détailler ? D’accord. Canard, c’est Pénélope, et le nom s’imposait car « penelopos », en grec ancien, voudrait dire « oie » ou « canard », car Pénélope, enfant, a été sauvée de la noyade par ces oiseaux. Irène, bien sûr, évoque la sirène, la femme dont le chant, ici charnel, attire et noie les hommes. Aurora rassemble en elle toutes les femmes d’Ulysse. D’abord Circé la magicienne, puis Calypso la nymphe, enfin Nausicaa, la fille d’un roi. Je n’ai pas hésité même à reprendre, détournés, transformés, des épisodes de l’Odyssée. C’était un jeu, qu’un lecteur n’a pas à connaître, mais qui enrichissait le récit et m’interdisait tout premier jet naïf. Manuela est une figure féminine dont j’ai ressenti très vite le besoin. Une femme réelle, issue du roman lui-même et non de la mythologie, qui prenait sa vie « en mains ».

Archibald PLOOM : Finalement les 25 ans qui se sont écoulés entre ces neuf jours débouchent, dans l’épilogue, sur une formule conclusive à la fois très poétique et très évocatrice relativement à la psychologie de Vincent.

Hervé LE TELLIER : Vous parlez sans doute de la carte du delta de l’Okavango, « ce fleuve qui ne sais pas trouver le chemin de la mer ». J’ai découvert voici dix ans l’existence de ce fleuve africain, ou plus exactement, j’ai compris la symbolique puissante de ce destin de fleuve qui vient se perdre et s’assécher dans le désert du Kalahari. Cela m’a semblé une évidence que Vincent devait posséder une carte de ce delta, qu’elle devait l’accompagner, comme une injonction muette à agir avant qu’il ne soit trop tard, à atteindre sa mer. Il y avait dans cette image une poésie, c’est vrai, et un désespoir aussi, qui s’imposaient.

Archibald PLOOM : Au terme de cette lecture je me disais que c’était le roman de la vie par procuration qui nous concerne tous…

Hervé LE TELLIER : C’est en tout cas ce roman que j’ai voulu écrire. Celui qui demanderait à chacun non de créer, ni même de transmettre, mais de vivre. Vincent croit, à tort, que créer le fera vivre. Il a tort et c’est là son aveuglement, qui passera dans l’épilogue du figuré au propre. C’est vivre qui lui aurait permis de créer. C’est bien sûr aussi une autocritique du métier qui est le mien, puisqu’il consiste à créer des vies que je ne vivrai pas, au lieu de vivre la seule vie qui me soit donnée. Il m’arrive même de penser que le meilleur écrivain serait celui qui vivrait au lieu d’écrire, ce qui n’est ni une posture ni une pirouette de dandy.

 Hervé LE TELLIER : C’est exactement cela. J’ai construit prologue et épilogue comme deux collines, la première projetant un éclair sur ce qui doit advenir, la dernière éclairant ce qui fut comme le ferait un coucher de soleil. Ces deux collines sont écrites dans un hypothétique « aujourd’hui » de la lecture (plus encore que de l’écriture), ce qui est aussi une convention. J’aurais pu aussi ne pas « dater » ces deux moments, rester ambigu sur le temps parcouru, cela n’a pas été mon choix. L’épilogue reprend toutes les pistes ouvertes, chapitre par chapitre, les bouclant toutes, sauf une d’ailleurs, presque anecdotique, ce qu’ont remarqué certains lecteurs. Mais c’est ainsi dans la vie : toutes les voies ne sauraient être refermées.

Archibald PLOOM : Le roman avance jour par jour et prénom par prénom. Chaque nouveau prénom devenant une piste narrative.

Hervé LE TELLIER : Ce n’est pas un artifice. Même si des personnages sont moins puissants que d’autres, parfois vraiment secondaires (comme Paul, le frère de Vincent) le chapitre qui porte leur nom les dévoile, eux, et dévoile aussi un aspect de Vincent. Je parle, pour Paul, d’une « lumière noire » qui aurait pu donner du sens à l’existence de Vincent. Pour le lecteur, titrer le chapitre avec un prénom revient à le colorer, à créer une attente, laquelle peut être déçue, si l’irruption du personnage ne résout pas la tension. C’est le danger, mais je ne voulais pas d’un roman attendu, et même cette forme déceptive donne son ordre au propos.

Archibald PLOOM : On commence avec deux personnages qui arrivent à Lisbonne : António un photographe et Vincent le narrateur qui est journaliste.

Hervé LE TELLIER : Oui. C’est un retour. Un homme qui voit les choses et les fige sans y toucher, un homme qui doit les transformer en mots. Il y a en António une force vitale qu’envie Vincent, une force qui lui permet d’être riche d’un passé, passé que lui envie aussi Vincent. António et Vincent sont par ailleurs les deux saints patrons de Lisbonne, et la ville a pour légende d’avoir été fondée par Ulysse. Ce retour est donc pour moi celui d’Ulysse (António Flores), qu’accompagne Homère (Vincent Balmer).

Archibald PLOOM : Vincent possède le privilège du narrateur mais a pourtant bien du mal à peser sur sa propre existence. Il y a une mise en abyme à travers le personnage du narrateur qui tente de réécrire certaines séquences malheureuses de sa vie.

Hervé LE TELLIER : Vincent est un narrateur à la fois actif et impuissant. Il tente plus d’agir sur celle des autres que sur la sienne. Et durant ces neuf jours, qui revisitent de façon métaphorique son passé, il va répéter les mêmes erreurs, parfois en farce, ou revenir en pensée sur d’autres.

 

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