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ENTRETIEN AVEC LA ROMANCIERE CHLOE ALIFAX :

 

Il y a actuellement une romancière française qui fait son petit bout de chemin littéraire tranquillement, discrètement, sans avoir l’air de trop y toucher… Elle s’appelle Chloé Alifax  et possède deux particularités d‘importance : elle n’a que vingt cinq ans et possède un talent littéraire indéniable… La valeur n’attendant pas le nombre des années Chloé Alifax est devenue un véritable phénomène littéraire « underground » après la publication de son roman « Saleté ! » . Phénomène que ses prochaines publications risquent de priver de son adjectif anglo-saxon. Mademoiselle Alifax a plus de la romancière à l’américaine, travailleuse et discrète,  que de ces créatures littéraires germanopratines  dont la prétention est égale à l’inanité de leurs propos. Chloé se fout de ce qu’on peut penser d’elle et de sa littérature, elle écoute les voix qui l’habitent et écrit en regardant pousser les piments rouges au fond de son petit jardin…
Je tiens à remercier son éditeur Stéphane Million qui m’a permis de rencontrer une écrivaine aussi discrète que talentueuse. Chloé Alifax ayant accepté l’idée de l’interview, elle a tenu à en fixer les conditions. Cet entretien a donc été réalisé au cœur de l’été 2010 pour partie dans un snack bar, une gare désaffectée et sur un pont métallique surplombant une rivière dont nous tairons évidemment le nom pour entretenir le suspens… mais au bord duquel nous étions assis laissant nos jambes suspendues dans le vide, interrompus parfois dans nos échanges par le passage d’un train de marchandises.
 
Archibald Ploom : Chloé Alifax, vous avez publié il y a peu un roman intitulé "Saleté !" chez Stéphane Million éditeur, pouvez-vous nous expliquer ce titre suivi d'une exclamation ?
 
Chloé Alifax : Ce titre m’est venu à la fin du roman. Je l’ai parcouru, rapide, et puis je me suis dit que tout cela n’était pas juste, je veux dire cette histoire, ces personnages dans cette histoire. Non, l’existence de ce monde-là était loin d’être merveilleuse, ni pour les quatre gamins ni pour la Chloé du texte. L’existence, la vie, une vraie… part du dégoûtant, une saleté. J’ai repensé à la fillette Alice dans le roman, celle qui jure sans arrêt parce que… Oui, elle aurait pu être la première à le dire, à jurer de la sorte contre ce qu’elle avait subi et qu’elle continuait à subir à cause de la perversité de certains adultes, de cette vie-là, la sienne, la leur. J’ai ajouté le point d’exclamation pour le cri, la détermination, le combat d’être plus fort, malgré tout. « Saleté ! » identique à «Saleté de vie ! ».
Archibald Ploom : La moyenne d’âge en France du premier roman publié est de 48 ans. Vous allez faire drôlement baisser la moyenne !
 
Chloé Alifax : Je ne connaissais pas la moyenne d’âge pour un premier roman. Je n’ai jamais eu la mémoire des chiffres. Mon prochain personnage a dix-sept ans. Je les aurai aussi. Et la moyenne chutera, chutera…
 
AP : Comment travaillez-vous Chloé ? Etes-vous dans un processus d’écriture permanent ? Je veux dire par là, pensez-vous toute la journée au récit en cours, aux personnages ? Ou bien organisez-vous vos séances d'écriture selon un plan défini à l'avance ?
 
CA : Je n’ai pas de plan défini, j’essaie seulement d’avoir une certaine rigueur, d’écrire le plus possible parce que j’ai la trouille que tout s’en aille du jour au lendemain, j’ai peur du néant. L’écriture est donc permanente, dès que je pose le pied sur le sol et aussi avant de m’endormir. C’est une obsession, mes personnages sont en moi, continuellement, nous nous parlons beaucoup, à l’intérieur, il faut que je les vois, que je les analyse, que je sache comment ils vont se conduire après et après et encore après. J’aime réellement mes personnages, je suis… amoureuse d’eux. Chacun d’eux est une naissance puis des instants de vie que je propage en mots et situations. J’ai trois… racines avant d’écrire un roman : un visage qui ne me quittera plus, une musique qui se fond dans l’histoire, des effluves de parfum d’existence. Oui, je dois sentir tout cela, m’en imprégner au plus profond. Je suis eux, donc moi. Ils sont eux dans moi.
 
AP : Si je vous comprends bien, vous êtes un écrivain habité !
 
CA : Il y a du monde, oui, effectivement. Et je me refuse de décevoir tout ce monde-là. Il me rend visite, je le laisse entrer et nous faisons un long et long chemin ensemble. Ensuite, un nouveau monde arrive. Enfin… c’est ce que j’espère à chaque fois.
 
AP : La manière dont vous parlez de cette expérience qui consiste à vivre avec vos personnages renvoie finalement plutôt au verbe « hanter » du scandinave « heimta » qui signifie « retrouver ». Le dictionnaire Quillet propose cette définition : Hanter – Fréquenter une personne ou un lieu. Au fond, il reste à se demander si ce sont eux qui vous hantent ou vous qui les hantez ?
 
CA : Je crois que l’on se partage l’obsession, la possession. Je crois que l’on fait corps les uns dans les autres. Si je sens qu’ils me lâchent, je les bouscule et je leur rentre dedans. S’ils sentent que je m’écarte d’eux, ils me rappellent à l’ordre et ils m’envahissent de nouveau, plein visage, esprit. Nous sommes… indissociables. Dedans, pas à l’extérieur, à la vue des autres. Mais dedans, nous sommes si liés et nous ne nous faisons pas de cadeau. Souffrance et plaisir sont de mise. Il y a tout l’avant, l’avant écriture. Je ne rédige aucun brouillon, ne prends aucune note, après oui, au fur et à mesure que l’histoire avance, mais avant l’écriture, je ne consolide rien, je leur parle beaucoup, tous les jours, et ils font de même. « Hanter »… Fréquenter une personne, etc… Je ne sais pas, fréquenter : « Avoir des relations suivies avec quelqu’un. ». Peut-être, avec tout ce que le mot « relation » implique. Des relations secrètes et puis… l’explosion, une vie dévoilée aux yeux des lecteurs. Là encore, j’ai la trouille. A ce moment précis, j’ai l’estomac désertique, le ventre tombe, une peur mélancolique de les voir s’éloigner, qu’ils tentent d’être forts, robustes, mes petits cœurs qui battent, battent
 
AP : Dans votre roman "Saleté !" vous avez fait le choix d'une narratrice interne qui nous plonge dans un récit à la première personne. Est-ce le résultat d'une longue délibération où ce choix s'est-il fait naturellement pour vous ?
 
CA : Je l’ai souvent écrit par la suite, mais « Saleté ! » a été un accident. Je reconnais que très vite, l’écriture a pris une autre ampleur, mais au tout et tout début, je ne pensais pas réaliser un roman. J’ai commencé sur un site communautaire, un blog de site communautaire. J’ai créé la page Alifax à un moment où j’ai démissionné d’un emploi qui me pesait depuis 5 longues années. Au départ, je chipais des vidéos, quelques images rock de chansons archi connues, puis j’ai publié des textes courts, très courts, une dizaine de lignes à peu près avant de dériver vers des textes plus longs dans lesquels je me suis mise en scène. C’est-à-dire que j’ai creusé ce que je suis, ma façon d’être, mes réactions, ma manière d’observer. Une fois encore, pas de plan défini, ni de brouillon, etc… Les personnages sont arrivés d’eux-mêmes, les enfants, le docteur Pamplemousse, Madame Liège… Je me suis donc retrouvée au milieu de cette histoire qu’ils m’offraient et j’ai décidé, oui, je crois que j’ai décidé, de laisser le nom et prénom de Chloé Alifax sans me poser la moindre question. Aujourd’hui, j’ai conscience que les lecteurs prennent la Chloé de « Saleté ! » comme la véritable Chloé derrière « Saleté ! ». Mais « Saleté ! » est un roman, accidentel certes, mais un roman, une fiction, une histoire… inventée. Au risque de décevoir, je n’ai jamais kidnappée quatre gosses, je ne sors pas d’un asile et mon enfance n’a pas été poignardée. Je suis immature, c’est vrai. Je ne bouge pas quand j’écoute un cd, c’est vrai. Je chante comme une cheville, c’est à cent pour cent vrai. Pour le reste, je laisse les lecteurs à leur propre analyse. Il faut toujours une part de mystère, une part de liberté dans ce que l’on veut bien voir, croire. Tout ne doit pas être dicté, révélé. C’est… c’est si ennuyeux autrement. Quelle horreur ! Maintenant, pour répondre rapide à votre question : oui, le « choix » s’est fait naturellement, parce qu’il a été imposé par mes personnages et que je ne déçois jamais mes personnages. Donc, c’est effectivement na-tu-rel.
 
AP : Je voudrais revenir un instant sur le processus de travail de l’écrivain. « Saleté ! » est votre premier roman. Vous venez de nous expliquer qu’il a été un peu le fruit des circonstances. Je suppose que pour le suivant, « Lolita Gun », qui paraitra dans quelques mois les choses ont été un peu différentes car là vous saviez que vous alliez écrire un roman !
 
CA : Oui, complètement. Il y a eu entre la fin de « Saleté ! » et le début d’écriture de « Lolita Gun », un temps de transition assez important. J’ai repris à publier sur mon ancien blog, des textes qui ont donné de vrais labyrinthes, des textes très saturés, électriques. Zoé (le personnage cible de « Lolita Gun ») a mis des heures et des mois à venir jusqu’à moi. C’était assez stressant parce que l’accident de « Saleté ! » devenait avec Zoé un carambolage sans survivant. C’est-à-dire que je m’attendais au virage, que je savais qu’il y avait un mur robuste et que je ne devais pas foncer dedans tête baissée. Ne pas répéter l’univers de « Saleté ! ». Donc, moins d’insouciance, davantage d’analyse, de construction textuelle ( ?) mais toujours à l’intérieur, jamais sur papier. C’est horrible, ça, moins d’insouciance ! J’ai même failli tout effacer, en plein milieu du roman, j’ai manqué appuyer sur la touche « supprimer » parce que j’en pleurais presque de la difficulté de cette histoire. Zoé m’a aidée, oui, elle m’a réellement aidée. Désormais, je fais cela : je trouve le visage d’une fille en photo et tous les jours, je l’observe, me fond dans ses yeux, m’en imprègne totalement. Zoé est un personnage que j’aime par dessus tout. Zoé est un amour pour moi. Il y a des tonnes de ressemblances entre nous, des ressemblances caractérielles. Je n’en menais pas large lorsque j’ai envoyé « Lolita Gun » à Stéphane, j’avais vraiment la trouille (décidément c’est un leitmotiv chez moi, la trouille !) qu’il ne l’aime pas, qu’il n’aime pas Zoé. Le roman en général, mais surtout Zoé, oui, elle. Je me suis dis : « S’il la rejette, s’il ne l’adopte pas… », et puis non, j’ai rencontré Stéphane et il m’a déclaré : « C’est ok pour « Lolita Gun ». Il ne l’a pas vu, bien sûr, mais mon cœur l’a embrassé plein et plein de fois. Maintenant, il le sait. De toute façon, l’éditeur a l’œil aiguisé, il voit au travers. Ça va le faire sourire cette réflexion… je pense.
 
AP : En même temps, dans l’histoire de la littérature, les occurrences où le personnage principal et l’auteur portent le même nom sont plutôt rares. Il est peut-être normal que cette situation engendre une confusion chez le lecteur. D’ailleurs, vous êtes bien trop maligne pour ne pas jouer sur cette ambiguïté…
 
CA : Maligne qui joue de l’ambiguïté… Vous aussi, vous êtes malin. C’est une interview pirouette où l’animal doit retomber sur ses pattes s’il ne veut pas finir en animal tronc. Mais qui est l’animal ? A qui sont les pattes ? Qui use du trampoline ? Non, je ne peux que vous répéter ce que je vous ai dit précédemment. Par contre, il m’est possible de vous raconter une toute petite histoire, un petit poème. Vous êtes d’accord ?
 
AP : Oui, oui, une petite histoire !!!
 
CA : La fille fixait les violettes, les trains, les voitures et les gens. Elle fixait aussi les allumettes, les nuages entraînés par le vent. Les chats, les poissons, les horloges, la sale musique du temps. Elle fixait les immeubles, les orages et les cieux. Les choses immobiles, celles qui bougent, les feux rouges comme les verts, les oranges comme les citrons. Pressée à fixer les objets, elle n’en démordait pas de toujours vouloir regarder. Mais la fille, qui ne vivait que pour voir tout autour, ne fixait jamais son amour, et son amour en a eu marre, et c’est pour cela qu’il est parti, laissant la fille seule dans ce monde, à fixer le vide, le néant et l’obscurité.
 
AP : On a le sentiment, à vous lire, que votre monde intérieur est extrêmement riche. Petite, vous étiez certainement une enfant rêveuse, un peu à part des autres… Vous deviez vous suffire à vous-même…
 
CA : C’est très cliché, mais oui j’étais une enfant sauvage. Je me cachais sous les tables et aussi dans une grande armoire penderie. J’avais besoin d’endroits clos, d’endroits où je pouvais m’évader tout en étant entourée par des choses qui délimitaient ma recherche d’évasion. Les tables étaient des grottes, et l’armoire : une plaine immense. Je l’écris dans « Lolita Gun », Zoé a cette recherche identique, même si elle provient d’autres soucis, propres à Zoé. M’évader, c’est ça. Un besoin constant d’aller voir ailleurs mais à l’intérieur, dedans, toujours, me raconter des histoires pour prendre l’air, m’inventer des ami(e)s, ennemi(e)s, des endroits neufs, tout neufs. La Chloé de « Saleté ! » a deux personnages imaginaires à qui elle parle tout le long du roman : Charly et Lucie. Zoé est aussi accompagnée, là-haut. Je ne suis pas très à l’aise dans la réalité, je suis assez verrouillée. Avec les mots, les phrases, c’est différent. Je peux aller très loin, excessivement loin, et paradoxalement en huis clos, souvent. Je ne sais plus qui disait : « J’ai l’élocution difficile mais la plume rusée. ». Oh, non ! Vous allez encore dire que je suis maligne. Après…. Après, je ne sais pas si je me suffisais à moi-même. Et aujourd’hui ? Non, j’ai du vrai qui est à mes côtés, du réel contre lequel je me blottis, et puis hop ! Je ferme à double tour la pièce C, et je m’évade, je retrouve mes personnages et on court ensemble, partout, partout…
 
AP : Dans « Saleté ! », en plus de Lucie, Charly, Hector, Maxime, Alice, Madame Liege, le vieux Georges, il y a – si j’ose dire… mais je l’ose - un personnage omniprésent. Comment faut-il l’appeler, le désir, la sexualité, la libido ? Tout ça à la fois…
 
CA : Ah, ce thème-là ! Ce… personnage, oui. C’est assez étrange tout ça, parce que… « Saleté ! » est un cri contre une certaine vie, contre certaines vies et puis aussi, par rapport au sexe, à une sexualité bafouée, une sexualité écartelée, mise à terre, assassinée par le monde adulte, le monde pourri de quelques adultes. La Chloé du roman meurt à petit feu. Elle n’a pas été violée à « proprement » parlé, c’est-à-dire qu’il n’y a pas eu de rapport physique non voulu mais… pourtant, si. Les rapports ont été visuels, plusieurs et plusieurs fois, des rapports ancrés dans ses rétines, son esprit, même dans son odorat. C’est ultra violent, c’est l’enfance de Chloé dans la maison qu’elle appelle « La maison de la mort », la maison après le décès de son petit frère et puis de son père, la maison où sa mère devient une sorte de démon accompagnée d’un autre démon bien plus puissant qu’elle. Chloé est bancale, c’est la fille à une jambe. Une fois encore, c’est un paradoxe. Un paradoxe que l’on retrouve chez les enfants, celui d’avoir peur de quelque chose qui leur échappe et qui en même temps les attirent sans qu’ils puissent contrer cette attirance. Il y a en elle un dégoût profond, un dégoût qui arrive par flash. Ce n’est pas continuel. C’est selon des instants précis, lorsque… lorsqu’elle doit aller vraiment dans l’univers du sexe, c’est-à-dire que tout cela devient effroyablement vivant, que ce soit adulte pour de vrai. Chloé est une séductrice, elle attise les regards, aussi bien des hommes, des femmes et aussi des enfants. Chloé est un flirt constant, un flirt dangereux et destructeur, pour elle et les autres. C’est le résultat du viol visuel, de ce qu’elle a vu et senti. C’est un désir avant tout, un désir identique à un jeu. Quand le jeu prend de l’ampleur, quand il passe de l’autre côté, celui qu’elle a du mal à contrôler, elle perd les pédales et réagit avec violence, la violence de la maison de la mort. Chloé est une enfant dans un corps de femme, c’est… invivable. Une enfant perdue dans un corps de femme qui n’arrive pas à grandir, à trouver son équilibre. Sans cesse, durant toute l’histoire, Chloé tente d’affronter sa peur, d’abuser de ses charmes qui eux-mêmes ont été abusés, d’une manière certaine et… dégueulasse, comme tout abus. En fait, non, ce personnage ne s’appelle ni désir, sexualité ou libido. Ce personnage sournois s’appelle : Revanche. L’action de rendre la pareille pour un mal que l’on a subi. C’est la définition exacte. Une revanche à l’aveugle qui ne peut que conduire vers la folie, la fin de tout. Devenir aussi démoniaque que le mal qui l’a détruite et qui continue. C’est en vain, incurable, fichu d’avance.
 
AP : L’un des thèmes du roman est justement la difficulté pour notre héroïne de se construire. La monstruosité de certains adultes salit définitivement le futur de leurs enfants. Il y a dans votre roman des scènes très dures à ce sujet. Des scènes où la mère de Chloé franchit des limites – en vérité des tabous - qui feront basculer la vie de sa fille dans un gouffre cauchemardesque… Ici, c’est la mère qui commet l’irréparable. Dans nombre de romans, c’est plutôt le père qui commet ce genre d’actes…
 
CA : La mère de Chloé est vouée à la solitude, à l’abandon et à sa disparition dans la solitude et la peur névrotique. Pour ma part, je ne vois aucun tabou là-dedans. Aux yeux des lecteurs, peut-être, mais pour moi, je ne vois que de la perversité, l’incapacité de faire face à une vie qu’elle regrette, rejette même, une vie qui l’étouffe et puis la déchéance psychologique, l’esprit qui vire du côté des ténèbres, être emportée par la lubricité de l’autre jusqu’à en avoir les yeux et le cœur crevés. Elle ne commet pas l’irréparable, rien n’est totalement dévoilé quant au petit frère de Chloé. Chloé a sa version, elle retient les gestes saccadés de sa mère, seulement sa mère n’a jamais été accusée de quoi que ce soit de condamnable. Ensuite, c’est le gouffre, le puits boueux pour la mère. Tout cela n’est pas naturel pour cette dernière, elle est happée par un homme démoniaque et violent et lubrique, mais elle est déjà déséquilibrée, il y a trop et trop de mort autour d’elle. Pourtant, son instinct de mère reprend le dessus à l’instant où le mal veut franchir les limites qu’elle a souhaité imposer. Cela paraît complètement aberrant, impossible, ce revirement de situation. C’est ce que les personnes dites censées imaginent. Mais c’est juste imaginé, ce n’est pas la réalité, c’est une morale, un tabou cette fois-ci. C’est vrai que dans beaucoup de romans, etc… c’est le père qui porte le chapeau de la folie, de l’épouvantable. Là, également, c’est sûrement une question de tabou, d’image établie dans la tête des gens. Les femmes peuvent être à l’égal de l’homme dans la monstruosité. Aujourd’hui, les exemples font légion, ils sont de plus en plus dévoilés. Il n’y a pas d’ange sur terre, il y a des êtres qui se battent contre eux-mêmes, contre le grain de poussière qui peut tout faire dérailler, du jour au lendemain. Et puis, il y a ceux qui se laissent couler, qui s’enlisent dans la boue du puits. Oh non, il n’y a pas d’ange sur terre, nulle part, ça n’existe pas les anges.
 
AP : Mais alors, si les anges n'existent pas... les démons... que faisons-nous des démons ?
 
CA : Mais vous êtes démoniaque ! ! ! J’ai dit : Il n’y a pas d’ange sur terre, nulle part, (Ce qui sous-entend sur terre) ça n’existe pas les anges. (Sur terre). Soit ils sont au ciel, ou alors… dans l’intersidéral. Ici, sur terre, c’est l’Enfer. J’insiste : Pas d’ange sur terre, des êtres qui se battent contre eux-mêmes, et puis ceux qui se laissent couler, qui s’enlisent dans la boue du puits, la lave des fleuves de l’Enfer. Bon, cela reste très imagé. C’était surtout pour appuyer sur le fait que la femme est à l’égal de l’homme dans la monstruosité, qu’elle est capable de barbarie identique à l’homme. Cette réflexion ne concerne que moi. C’est étrange, les fantômes, spectres et démons m’ont toujours plus attirés. Je dis : Pas d’ange, et effectivement, je parle de l’existence des démons. Sorcière, sorcière ! C’est déstabilisant. En même temps, je croise les doigts pour conjurer le mauvais sort. Vous voyez, nous ne sommes que paradoxes et c’est sûrement ce qui nous permet d’avancer. Cette réflexion nous concerne tous. C’est… humain (!).
 
AP : Il y a une scène très réussie dans votre roman, lorsque Chloé laisse le cuisinier la caresser puis l’embrasser avant de lui mordre cruellement la langue !
 
CA : C’est le problème de la maison de la mort, les flashs qui reviennent. Le cuisinier est une triple image pour Chloé : celle de la vieillesse frustrée, celle de la perversité qu’elle ose provoquer et également celle du père, de la disparition du père. Toujours sur le même fil si fragile, la fille à une jambe, au bord du néant, à flirter avec, puis, au moment d’y goûter, se rétracter, paniquer et user de la violence afin de contrer ce qu’elle a tenté d’engendrer : La revanche. La langue de l’autre qu’elle ressent tel un serpent, un boa, le sexe, le tuyau sexe de la maison de la mort, le reptile froid, le serpent qui rampe, rampe, et qui saccage l’intérieur, qui est… poison. Bon, c’est une analyse. Je veux dire que… au moment de l’écriture de « Saleté ! », je n’ai pas eu une vision aussi… « pointue » sur le sujet Chloé. Ici, maintenant, j’ai un recul assez important, mais… au moment de l’écrire, les scènes s’emboîtaient d’elles-mêmes. J’écrivais un chapitre par jour et je publiais en blog. J’ai eu vraiment cette sensation (impression ?) d’être guidée par les personnages, leur liberté était complète et je ne leur faisais pas de croche-pied ou n’essayais pas de les diriger là où ils ne souhaitaient pas aller. Cela paraît fou, compliqué, absurde pourquoi pas. Le fait est que l’histoire s’est construite selon eux et non réellement selon moi. Vous ne me croyais pas ? Vous avez de la chance. Moi, j’y crois dur comme fer et c’est troublant. A cette période, c’était ainsi. Je n’étais pas hantée, j’étais habitée. Je leur murmurais : « Ok, faites ce que vous voulez ! ». Dans leur souffrance, ils se sont amusés. Ils avaient des plaines et des plaines de touches clavier pour semer le désordre. Ils ne se sont pas gênés.
 
AP : Je confirme après lecture qu’ils ne se sont pas gênés… Une petite remarque cependant. Je me suis dit, au moment où j’ai lu cette scène qui finit sur cette terrible morsure : « C’est une métaphore intéressante parce que Chloé Alifax, l’écrivain, mord aussi dans la langue des mots ! »
 
CA : Je vous retourne le compliment. Votre phrase est très poétique, très… imagée, très mé-ta-pho-rique. L’image, les images. Un mot véhicule un autre mot, c’est-à-dire qu’il ramène à une autre définition, qu’il est comparable à… une image, un mot contraire qui pourtant ne fait que renforcer le premier mot, je lui trouve une compagnie, ils cohabitent puis s’enlacent. Des histoires d’amour mortelles jusqu’à l’étouffement, la passion plutôt, la passion qui se déchire. Les mots sont passionnels, les mots font n’importe quoi si on les laisse agir. J’aime les phrases qui dansent à toute vitesse, les phrases qui ne s’essoufflent pas. Le rythme, le rythme. Les personnages de « Saleté ! » couraient dans tous les sens, mais ils étaient nus. Je les habillais, j’étais leur couturière. Chacun avait sa garde-robe. C’était très plaisant de jouer la styliste. Là encore, aucune question sur l’écriture de ces mots-là, de ces phrases, de ces métaphores. Pour vous citer, je mordais sans me méfier, à l’instinct, « Saleté ! » est un roman animal, j’espère que l’on sent cela à sa lecture : Un roman libre et sauvage, barbare dans le langage, parce qu’il n’y a pas de respect à proprement parlé. Il y a une farandole lumineuse qui conduit aux ténèbres. Oh punaise, je me fais des fleurs ! Des fleurs pour Alifax. Mais je les laisse vivantes, je ne les coupe pas, ces fleurs. J’ose espérer qu’elles vont continuer à s’étendre, s’étendre. Qu’elles vont s’ouvrir encore et me faire découvrir d’autres parfums, d’autres mots senteurs, prêts à s’enchevêtrer.
 
AP : Vous me disiez, au début de l’entretien, que vous aviez commencé à écrire sur votre blog en partant de morceaux de rock. Vous avez dit aussi que lorsque vous travaillez sur un personnage, il y a une ambiance musicale qui lui est directement associée. Pouvez-vous nous parler de votre rapport à la musique et nous dire aussi ce que vous écoutez ?
 
CA : Oui, enfin, j’ai publié en tout et pour tout deux vidéos de… des Clash et d’Iggy Pop. Je ne suis pas calée en musique, ma culture musicale est plutôt limitée. Je fonctionne simplement aux mélodies, j’entends quelque chose et si ce quelque chose me transporte dans des situations romanesques, je le garde dans un coin de ma tête. Il y a très très peu de temps, une personne m’a fait découvrir Emily Jane White que je conserve pour l’écriture de mon prochain roman. J’écoute la musique, la voix, et je vois mon personnage principal évoluer, des décors naître, des mots phrase apparaître. Pour « Saleté ! », je n’avais pas de musique à proprement parler, c’était un peu, beaucoup le désordre. C’était plutôt… rapide, nerveux, saturé. Je me souviens de Nirvana, et puis… oui, Nirvana. Laquelle ? Je ne sais plus mais… Il y a un contraste dans le roman, un contraste avec la réalité de Nirvana. C’est une comptine, la chanson du roman est une comptine. Elle arrive dans un chapitre où tout commence vraiment à dérailler pour Chloé, les quatre enfants et les souvenirs atroces de plus en plus présents. Elle contrebalance ( ?) l’instant tragique, s’installe telle une petite lueur de légèreté entourée par l’obscurité grandissante. Cette comptine s’intitule « J’habite une maison citrouille ». En fin de compte, elle a sa place dans ce chapitre, parce que la maison de la mort est toute proche et que c’est une lutte, un combat pour Chloé. Les enfants chantent (Rapetipeton, le soleil est rond…) et Chloé conduit une voiture jaune soleil, et Chloé se dirige en direction des ténèbres, et la lueur de l’enfance fait ce qu’elle peut, fragile, en pleine lutte, elle aussi. Presque à chaque fois, il y a dans mes histoires, une comptine ou un poème de l’enfance. En ce qui concerne « Lolita Gun », et là, vous allez sûrement sourire, je n’ai cessé d’écouter la même et même musique. Une musique de jeu vidéo : « Silent Hill 2 ». Une boucle dans ma tête et une boucle pour le morceau : « Tears of… » je ne sais plus. C’était obsessionnel, je l’entendais avant d’écrire et ensuite, Zoé se mettait à galoper, clac clac ! Alors, quelle sorte de musique j’écoute, et mon rapport avec la musique ? Un rapport qui donnera sûrement le ton de l’histoire et puis… le genre oreille cassée, sans goût défini, le genre je m’en fiche, du moment que… ça transporte.
 
AP : On dit que les romanciers lisent beaucoup. Que lisez-vous, Chloé Alifax ?
 
CA : On » dit beaucoup de choses mais « On » croit également des vieilles idées toutes faites. A une période, j’ai lu quelques auteurs, pas énormément. Je veux dire, le fait de m’attacher à l’œuvre d’un écrivain, cela a été rare chez moi. Je ne me considère pas comme quelqu’un de littéraire, je me raconte des histoires et puis après, ces histoires voyagent ou pas. C’est identique à une mère ou à un père qui s’assoit sur le lit de son enfant et qui l’aide à s’endormir en inventant une histoire. Là, je le fais pour l’air, pour tout l’air que cela m’envoie. De l’oxygène à foison. Prenez ma main, regardez les cinq doigts, coupez en deux et il vous restera : Charles Bukowski, John Fante et Bret Easton Ellis. Le majeur est Charles Bukowski pour le rythme, l’index : John Fante pour l’humour mélancolique et le pouce : Bret Easton Ellis pour l’écriture dépouillée. L’autre main est intacte, elle me sert à taper taper taper sur les touches clavier. Donc, pour l’instant, je ne lis pas. Je feuillette, relis au hasard certains passages, chapitres, je me donne des coups de fouet avec ces trois auteurs lorsque j’ai du mal à démarrer. Le rythme, la romance, l’accessibilité à tous. Arturo Bandini priait ses écrivains fétiches quand il avait peur que son talent se meurt et disparaisse. Il les appelait au secours ! Je le fais aussi, sans prière, mais en leur parlant des heures et des heures, cela me rassure. Parler à l’intérieur, avec eux trois, avec mes personnages. Une véritable volière, tout ça. Un capharnaüm où chacun a sa place. Main aux doigts coupés et main aux doigts intacts. Oreille cassée pour la musique. Fille à une jambe pour la Chloé de « Saleté ! ». Tout est bancale, et pourtant, tout semble tenir debout. Lorsque le vent se lève, je me calfeutre. Au cas où il arriverait à s’engouffrer et à briser l’essentiel. La trouille, encore
 
AP : Chloé Alifax fait-elle des vœux quand elle voit une étoile filante ?
 
CA : Oh oui, mais bien entendu, je ne peux pas vous dire lesquels. Des vœux, mes doigts que je croise derrière mon dos pour conjurer le mauvais sort, de l’espoir de l’espoir, mes boîtes arc-en-ciel où se mélangent vœux, « magie » des doigts croisés, l’espérance… Voilà, je crois en l’invisible, aux petits signes de l’invisible. C’est l’invisible que j’observe, que j’essaie de détailler, c’est l’invisible qui nous entoure, qui m’intéresse. Une photographie de visage pour un personnage de roman, et les yeux de ce visage, et chercher, chercher l’invisible derrière ces yeux, l’histoire camouflée. Je suis une rêveuse, c’est sûr. Une rêveuse ancrée à une certaine réalité, celle que l’on ne prend pas de plein fouet, celle qui nous frôle et qui demande davantage d’attention si l’on souhaite la côtoyer, même un minimum. Des vœux arc-en-ciel qui se doivent d’être rapides derrière la chute des étoiles. J’ai donc des choses, des actes et des gestes à réaliser, encore. C’est tant mieux ! Parfois, je demande juste un peu d’aide aux astres qui tombent, qu’ils me guident et après, je me débrouillerai. Juste une ouverture afin que je puisse m’y glisser. La suite, c’est à moi de l’inventer...

Archibald PLOOM (2010)

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