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ARIANE DREYFUS, MARC BLANCHET : EROS ENTRE LES LIGNES - CARNET 25 :

Je n’ai pas pour habitude de lire des textes érotiques. Peur d’être déçue ou simple refoulement ? Que sais-je ? Il vient pourtant de m’arriver d’heureuses rencontres. Je suis allée écouter Ariane Dreyfus, poète. J’avais parcouru quelques uns de ses recueils mais jamais entendu résonner sa poésie. J’avoue avoir été troublée par cette langue épurée qui tente de saisir le corps, cette sensibilité heurtée comme une gorge serrée. Ses pages font place à la chorégraphie des visages et des gestes. La sexualité est montrée du côté de la stupéfaction, de l’étonnement, et pourtant, donnée sur un ton calme. Elle écrit pour résorber la peur, pour savoir ce qui va arriver aux corps avec des phrases aussi évidentes qu’un seul mot. Les amants, chez Ariane Dreyfus, sont heureux dans cet état, constamment réinventé et regardé. Ils apprennent à attendre et n’en sont pas moins pris sur le vif. Lire Ariane Dreyfus nous permet de garder vivantes ces visions fugitives et être rassuré par la voix qui parle d’une présence possible à l’autre, à soi. Beaucoup de silences ponctuent sa poésie pour laisser le temps aux images de s’incruster, de ne pas filer trop vite, pour rester et rendre vie à nos corps, installer des suspensions, des regards, des gestes qui s’impriment en nous. Je sais qu’elle construit chacun de ses recueils avec soin. Leur organisation est méditée et pourtant, quand je lis, chaque poème, chaque fragment, est un îlot qui se suffit à lui-même, une respiration à déposer sur le corps de l’autre.

Je ne me suis pas arrêtée en si bon chemin… Je pourrai même dire que ma route a croisé un objet littéraire non identifié, qui fraie largement du côté de la sensualité. J’avais osé m’aventurer au Salon du livre, avec la crainte de rentrer estourbie. Les nombreux stands de livres me font tourner la tête : je savoure et tout à la fois redoute l’abondance… Tout est là, offert, au même niveau, comme un long fleuve étale aux portes de Paris, grouillant de lecteurs potentiels, d’écrivains, d’éditeurs, d’« acteurs de la culture »… Je reconnais certains visages, certaines allures, mais je ne me sens pas en terre familière… Il me faut sans cesse tenter de retrouver des repères dans cette marée… Soudain est venu un signal : un petit livre bleu, aux allures anodines : sur la couverture, comme en redondance avec le titre, une ondine dessinée. J’étais en confiance car je reconnaissais le nom de l’auteur : Marc Blanchet. C’était lui qui avait questionné habilement Ariane Dreyfus lors de la rencontre précédemment mentionnée. Pas de crainte donc, ce petit objet bleu, je l’achetai, l’air de rien, me disant que le fil continuait de se tisser entre mes lectures. Je sortirai non bredouille de mon exploration marine du salon… J’avoue ne pas m’être arrêtée là car cette première balise en a fait sonner d’autres et, peu à peu, mon filet s’est rempli et mon porte-monnaie allégé, mais c’est une autre histoire…Je rentrai ravie de mon escapade et ne résistai pas à jeter un oeil curieux du côté de l’ondine. J’ai finalement passé la soirée à la lire… ou plutôt à partager les émois de l’ondine et du narrateur… qui m’a rappelé le « Des Esseintes » de Huysmans : son raffinement, son monde retiré, sa recherche esthétique, la sensualité en plus… Bref, j’ai suivi les mouvements ondulants de la créature étrange et fascinante… Je suis tombée sous le charme de cette aventure hors du commun, dont l’écriture navigue entre réflexions, méditations et incarnations. Rarement, j’ai reçu en condensé une telle richesse d’approches… Le style traduit tout à la fois la fluidité des eaux, la retenue de l’ermite, le concret des corps… métamorphosant le livre en un vaisseau… venu d’ailleurs. L’histoire tient en peu de mots : un homme aperçoit dans un étang une ondine. Tombé sous son charme, il met tout en œuvre pour la garder au plus près de lui, dans une piscine construite à cet effet. Allons-nous à rebours de la « belle et la bête » ? Renouons-nous avec l’animalité ? Voguons-nous entre deux eaux ? Peu importe. L’enjeu est dans ce que charrie le texte : une façon de revisiter totalement nos images corporelles, nos élans, notre ambigu rapport au monde ; y être tout en s’éloignant, aimer l’habitude et être irrésistiblement attiré par une nouveauté secrète, savourer les mots et faire une expérience indicible. Rien n’est faussement évacué, les choses se disent simplement lors des étreintes : vulve, sexe, foutre, doigts sont nommés sans détours. Cependant la crudité n’est pas vulgaire, elle participe de l’éveil, de l’acceptation, de cette façon d’être hors de la logique… Tout est tenu dans ce court texte, qui se lit d’un flux et qui, pourtant, est un arrêt sur image, comme aurait pu le faire le narrateur-photographe : un arrêt vital.

MARCELLINE ROUX (2011) 

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