
Les quelques écrits auxquels Neb s'était essayé avaient rencontré une critique encourageante, charge à lui de modérer sa colère post-adolescente. Il s'était enfin décidé à se mettre au travail en ayant préalablement réuni les conditions optimales de confort, qu'elles soient morales ou logistiques, pas plus d'une chose à la fois sinon moins. En fait de feuille blanche, il avait entamé un face à face oppressant avec une armée de pixels surexcités qui en dessinaient virtuellement les contours, seul contre tous le syndrome restait le même. Il s'agissait bien de narrer son histoire, la chose était entendue, mais l'infinie disparité des commencements possibles le confinait à une terrifiante sensation de vide, souiller de noir ce rectangle d'une virginale blancheur exigeait de conduire les préliminaires avec doigté. La voie royale était requise, celle qui excluait toute forme de compromission mercantile, celle de l'intelligence inattendue, tout le reste n'était que pure branlette. Branlette était d'ailleurs un bon titre. Le prototype de l'idée odieusement géniale, un poil coquine, raisonnablement choquante et délicieusement attachante. Tellement évidente qu'elle survivrait sans conteste à l'examen implacable d'une nuit porteuse de conseils. Ce ne fut pas le cas, il n'y avait guère à attendre d'un cerveau enfumé au cannabis. Cette première tentative tournait à la débandade. La désignation d'un coupable pouvait lui apporter un peu de réconfort, un semblant d'excuse. La mise en examen de la muse devint évidente, mais à quoi bon? La muse infidèle est un pléonasme, on ne la défie pas, on la taquine tout au mieux. Neb sentit qu'il allait devoir baisser son niveau de prétention ou trouver un moyen élégant de sortir du piège qu'il s'était lui-même tendu, du moins temporairement. Non seulement l'inspiration lui faisait cruellement défaut, mais il fut affecté d'une irrépressible fringale qui le poussait à se rendre en cuisine. Le contenu du réfrigérateur ne l'inspira guère bien qu'il y ait trouvé la muse discutant des avantages du compartiment à beurre entre une bouteille de cidre et une boîte périmée de moules à l'escabèche. Accablé, Neb aurait voulu s'allonger à côté des poireaux pour lesquels il ressentait en l'instant une authentique affinité intellectuelle. L'image de ce vaillant végétal potager dont il ne pouvait ignorer la symbolique phallique, lui rappelait l'utilisation qui en est faite dans le langage qualifié de grossier. L'astiquage du poireau n'ayant rien d'une activité savante, Neb se dit que cette perspective était une option conforme à son état cérébral du moment, une expérience vécue ne pouvait nuire à l'accomplissement de son projet. Ça tombait bien, Nébul Astracanché avait la main verte.
AUGUSTIN BROONS (2011)
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Texte extrait de NEB© avec l'autorisation de l'auteur
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