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LA GROSSE BÊTISE ! :

Je suis né à Cambrai (59). Combien de fois l’ai-je écrit sur des formulaires. Combien de fois le mentionnant à haute voix me suis-je entendu dire : « Ah ah la grosse bêtise ! ». Est-ce qu’on dit aux gens qui sont nés à Bayonne « Ah ah le jambon ! ». A ceux de Loué « Oh oh le poulet ! » ; de Tokyo « Hu hu le sushi ! ». On peut s’en marrer des heures. Jouer au jeu du con qui est né là. Comme si les vanneurs étaient nés à nulle part sur incognita. Mais peu importe ça fait partie des petites fatigues qu’il faudra se trimballer jusqu’au bout, sans avoir à jouir de la dernière fois, hélas. Certificat de décès : « Il était né où ? » J’espère que de l’autre côté il ne se trouvera pas des importuns pour vous dire : « T’es mort où ? ». Avec le bol que j’ai je pourrais aussi bien casser ma pipe à Meaux. « Hon-hon l’andouillette ! ». Je suis donc né à Cambrai (Nord), ah ah la bêtise ! Là où c’est drôle c’est que oui, je suis le fruit d’une bêtise. Même si papa et maman m’ont conçu à Paris, rue Joseph de Maistre, hors mariage. J’adore le « m’ont conçu », terminologie de notaire et de bedeau. Papa et maman ont fait l’amour, et même avec un peu de chance ils ont niqué comme des sauvages. Personnellement je n’en ai aucun souvenir. Je suis le souvenir. Ils avaient vingt ans et des poussières, c’était l’amour, vous savez ce que c’est. Sauf que il a fallu dissimuler le ballon (moi in utero, très beau) sous la robe de mariée. Et fissa. La voilà la bêtise. Un beau secret de famille que j’ai appris incidemment quand un mien cousin, m’a balancé la patate chaude, à l’adolescence, avec un rien de condescendance. Mon Dieu un enfant quasi naturel. Et moi j’ai aimé ça, un enfant quasi surnaturel (j’étais déjà prétentieux). Toute la famille s’était ingéniée pour que je ne me rende pas compte que, né en novembre avec des parents mariés en juin, ça fait un coup de mars ou d’avril. J’avais rien soupçonné, mais pour le coup j’ai refait mes comptes. Et ça m’a plu. J’avais beaucoup de griefs contre mes parents, mais cette étreinte avant l’heure je l’ai bien aimée. D’abord parce que si ce n’était pas arrivé à cette heure là, ce mois là, je m’appellerais peut-être Josette et je serai écrivaine ou plasticienne ou pire juge écologiste. Ensuite parce que j’aime l’idée d’être né hors, à une époque où il fallait naitre in. Papa et Maman qui n’ont jamais cessé d’être des conservateurs ont commis par amour cet unique geste révolutionnaire. Je suis un geste révolutionnaire. Aujourd’hui quand on me dit « bêtise » je réponds : « geste révolutionnaire ».

DENIS PARENT (2011) 

Tiré de "Mémoire d'un amnésique"© 

Lire la chronique sur le roman de Denis Parent : Un chien qui hurle                                                                 

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