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LA GUERRE DU VIETNAM de JOHN PRADOS :

Le livre de John PRADOS est une somme de plus de huit cent pages sur le conflit qui porta, pendant les dix années qu’il dura, le nom de guerre du Vietnam.  Mais ne nous y trompons pas : cet ouvrage n’est pas seulement un relevé scrupuleux des différentes phases du conflit qui déboucha finalement sur le retrait des américains. D’abord John PRADOS possède un vrai talent d’écriture qui fait de son ouvrage un récit enlevé, dynamique et passionnant. Ensuite il s’agit aussi d’un essai car PRADOS ne se contente pas d’examiner les faits sur le terrain, il s’intéresse au retentissement de cette guerre aux Etats Unis et dans le monde entier, soulignant les erreurs des gouvernements américains successifs. Enfin c’est un témoignage personnel car PRADOS s’engagea résolument dans sa jeunesse contre cette guerre.

PRADOS privilégie une approche sur le long terme ; sa mise en perspective historique ne perd à aucun moment ce point de méthode. Il s’en explique dans son avant-propos : “Je crois que cette guerre reste un champ historique controversé pour une large part à cause d’observervateurs qui en ont présenté des visions “atomisées”. Certains décrivent les affres des présidents face à des décisions cruciales, à des moments bien particuliers. Ces récits mettent l’accent sur une réflexion à court terme. Ils évoquent fréquemment les conséquences sur le long terme, mais ne présentent qu’un segment limité de la période historique étudiée.” Volonté donc de brosser un vaste panorama en tenant compte de tous les éléments en jeu afin de répondre à cette question : “… à de rares exceptions près, les Américains ont remporté toutes les batailles . Mais alors comment se fait-il que les Etats-Unis aient perdu la guerre ?   L’auteur réussi cet incroyable tour de force de faire émerger les champs de force qui ne cesseront d’évoluer tout au long du conflit. L’idée centrale du livre, “ c’est qu’en dépit des intentions et des objectifs des dirigeants américains, les Etats-Unis ont agi à l’intérieur d’un canevas défini par des aspects politiques,  militaires, diplomatiques, sociaux et économiques – en fait, “un cadre” - et ce cadre, avec le temps, n’a cessé de rétrécir sous l’effet de changements survenus dans tous ces domaines.  Edgar MORIN qui a travaillé pendant près de 40 ans sur la question de la complexité ne retrancherait rien à cette volonté de ne rien négliger.  

John PRADOS, dès le départ, présente les Nord-Vietnamiens comme une force moins élaborée  que celle des Etats-Unis mais dotée d’une détermination  sans faille : “Ce que Washington pouvait accomplir , Hanoi le pouvait aussi. Et peut-être même mieux. L’armée populaire du Viet Nam était une machine  moins complexe, moins sophistiquée,  et la RDV se heurtait à moins d’obstacles.  Hanoi non plus ne nourrissait aucune illusion sur le caractère limité de la guerre que livraient ses forces. “ Par ailleurs  nous découvrons  que les choses furent rapidement difficiles pour les Américains à l’intérieur même de leurs frontières : “Robert McNamara - secrétaire d’état à la défense américain – eut aussi sa part d’épreuves au plan personnel. Lors de trois incidents distincts, à l’été 1966, des étudiants l’avaient boudé ou tenté de le réduire au silence en le conspuant lors d’interventions dans des campus universitaires, notamment dans des établissements d’élite comme Aherst College et l’université de New York. Cet été-là , à l’aéroport de Seattle, un manifestant l’accosta, et il connut un incident similaire dans un restaurant d’Aspen cet hiver là. Son chalet dans la station de sports d’hiver fut aussi la cible de deux tentatives d’incendie volontaire. Même quand il recevait, il lui fallait encore discuter avec l’activiste Sam Brown et, lors d’un diner avec son amie Jackie Kennedy, elle exigea qu’il mette un terme à la tuerie en lui pointant le doigt sur la poitrine. (…) Il écrivit plus tard : “ Je regrette amèrement de ne pas avoir imposé un débat en profondeur pour savoir si l’on réussirait jamais à bâtir un effort militaire victorieux sur un fondement politique de sables mouvants”

L’opposition à la guerre n’est pas seulement le fait des étudiants ou de personnalités  emblématiques. PRADOS rapporte à ce sujet d’incroyables anecdotes. Ainsi, le 29 novembre 1968, un groupe de 68 soldats recevant leur diplôme d’entraînement de la base de Fort Jackson, en Caroline du Sud envoyèrent une pétition au président des Etats Unis. Selon PRADOS ces jeunes recrues étaient des soldats modèles – pas un seul cas d’absentéisme, de sanction administrative ou de cours martiale. Pourtant cette pétition marquait leur opposition fondamentale à la guerre et rappelait à son destinataire sa promesse d’y mettre fin.  L’auteur insiste par ailleurs sur le fait que la guerre mettait l’unité de l’armée américaine en danger : “Avec le départ à la retraite des vétérans endurcis de la Deuxième Guerre mondiale et de la Corée et un taux de rengagement de leurs successeurs à la baisse, l’encadrement des sous-officiers expérimentés, ce ciment qui maintenait la cohésion des forces, se raréfiait.” Les USA devaient faire face à des difficultés nouvelles auxquels les conflits précédents ne les avaient pas habitués, difficultés qui soulignaient les contradictions évidentes que faisaient ressortir l’engagement des troupes américaines sur un théâtre d’opération  où le corps expéditionnaire français s’était déjà cassé les dents avec des troupes certes moins nombreuses mais plus habituées à ce type de terrain. Les jeunes américains n’avaient pas grand chose à faire dans une aventure dont la décision relevait surtout des élites et qui marquait pour le moins une rupture avec la doctrine de Monroe qui, si elle était formulée à l’attention de l’Europe, n’en restait dans la tête de chaque américain l’un des points clefs d’une politique étrangère américaine relativement isolationniste. La guerre de Corée avait marqué une rupture nette avec cette doctrine, celle du Vietnam allait entériner définitivement une politique interventionniste dévoreuse d’hommes, de matériel et de dollars. Comme le rappelle PRADOS, l’école militaire de West Point ne pouvait pas former le personnel nécessaire à l’encadrement d’une armée de plus d’un million cinq cent mille hommes en 1969, sans compter 310 000 Marines. Et puis il y avait les pertes : “ Les batailles autour de Dak To furent très coûteuses pour la promotion de West Point de 1966.  Ensuite, il y avait les démissions d’officiers qui estimaient ne plus pouvoir continuer (…) Le moral devenait un problème.” On est très loin de l’image d’un Patton bousculant les troupes nazies dans les plaines allemandes…

Cet ouvrage est par ailleurs une extraordinaire galerie de portraits des dirigeants américains et Nord Vietnamiens.  PRADOS tente de percer la psychologie de personnalités aussi emblématiques que Johnson , Mc Namara,  Nixon ou Kissinger durant cette décennie de conflit.  Henri Kissinger, individu d’une intelligence brillante, audacieuse et complexe, fut l’un des personnages clef et omniprésent de l’administration Nixon.  Le Président Nixon était connu pour ses décisions extrêmes et son caractère orageux. Certains responsables de la Maison Blanche adoptèrent une technique consistant à s’asseoir un ou deux jours sur les ordres présidentiels avant de lui demander s'il fallait réellement appliquer ses consignes.  Kissinger passa maître dans l’art de canaliser l’ire présidentielle, en orientant le courant dans la direction qui lui paraissait opportune. “Et les exigences constantes du chef de l’exécutif, qui en réclamait toujours plus – plus de propositions agressives du Pentagone, plus de mainmise de la Maison Blanche sur la diplomatie, plus d’emprise sur la bureaucratie  - devinrent le leitmotiv de chaque crise ou de chaque négociation.” Les précisions de l’ouvrage sur le caractère hiératique de Nixon font froid dans le dos et confirment que la nation la plus puissante du monde peut être dirigée par des êtres qui relèvent presque de l’asile psychiatrique, ce qui renforce aussi l’idée que Kissinger fut finalement et heureusement un supplétif habile et plus pondéré de l’action diplomatique du président.

La conclusion de PRADOS vaut son pesant d’or. Rappelant l’engagement de l’administration Bush Junior en Irak, l’auteur souligne que l’entourage du président pensait avoir évité les erreurs du Viêt Nam et surmonté le “syndrôme vietnamien”. Commentaire lapidaire de PRADOS : “ L’administration américaine a eu de la chance que son adversaire n’ait pas eu la cohérence et l’organisation du Nord Viêt Nam…”

Je dois le reconnaître “La guerre du Viêt Nam” a captivé plusieurs de mes soirées, m’apprenant une foultitude de détails et d’anectotes sur un conflit que je croyais connaître et dont finalement j’ignorais des pans entiers de l’histoire. La guerre du Viêt Nam fut celle d’une génération et elle enterra les illusions du flower power… PRADOS nous rapporte dans ce fantastique récit-essai comment la petite nation pauvre du Nord Viêt Nam mit la première puissance du monde à genoux. Conflit local qui devint par la grâce des médias le premier conflit télévisé du XX ème siècle. Un ouvrage incontournable pour tous les lecteurs que l’histoire passionne.

ARCHIBALD PLOOM

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