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THÉORIE DES MAISONS de BENOIT GOETZ : CARNET 26 :

J’aime être dans les maisons, dans la mienne d’abord, mais pas seulement. Dans une maison, j’apprends. « C’est dans une maison qu’on est seul. Et pas au-dehors d’elle mais au-dedans d’elle. Dans le parc il y a les oiseaux, des chats (...) On n’est pas seul dans un parc », écrit Marguerite Duras. Habiter une maison, c’est bouger, inscrire des gestes, des habitudes ou les effacer. Le corps prend forme dans son passage d’une pièce à l’autre, orchestre ses mouvements pour prendre les objets, les ranger ou les déranger. Etre chez quelqu’un, c’est observer comment il se meut dans cet espace qu’il a peu à peu apprivoisé par ses allers et retours, ses entrées et ses sorties...Car si la maison offre la solitude, elle donne aussi la force et l’envie de partir. J’ai toujours aimé ces heures passées à découvrir l’odeur, les objets, la tenue et le laisser faire des intérieurs, leurs singuliers agencements. Certaines maisons sont poétiquement habitées, avec des gestes ritualisés et harmonieux, d’autres affichent un tendre chaos, d’autres encore donnent l’impression de n’avoir jamais été investies : ce sont les maisons des gens qui ne font que passer. « Personne n’est chez soi », alerte Levinas. Nous sommes tous des étrangers, des passagers et avons tendance à l’oublier. Le peuple du désert, note Benoit Goetz, se souvient que sur toute terre, il ne sera à jamais que le locataire. Pourtant dans le désert, séjour inapproprié par excellence, l’humanité surgit car le nomade sait accueillir l’autre et recréer partout une maison éphémère, dépouillée de murs. La Suisse pourrait être l’opposé du désert : les habitants s’installent jusqu’aux jardins. Ils y déposent des signes : bougies, constructions naturelles, statuettes, légumes. A la nuit tombée, le passant s’arrête et contemple chaque jardin comme une invitation à rentrer chez soi, à s’y sentir au mieux, comme si le dedans avait approché avec délicatesse le froid du dehors. 

J’en étais là de mes rêveries quand j’ai croisé ce livre au titre séduisant par son absolu : « Théorie des maisons » et au sous-titre énigmatique, « l’habitation, la surprise ». Le philosophe, Benoit Goetz, s’est lancé dans un texte audacieux et fantaisiste : avec l’art du détour, il entraîne son lecteur dans la compréhension de concepts. Apprendre à philosopher l’air de rien, en partant du familier de la maison est l’exploit du livre. Notre ami ne s’arrête pas là. Il me pardonnera cette appellation, tant l’amitié appartient, selon lui, à la maison: « les amis sont les satellites de la maison, ce sont eux qui la font tenir ». Benoit Goetz en lecteur assidu de ses contemporains parvient à un tour de force : nous faire entrer dans la philosophie ardue des Deleuze, Derrida, Levinas, Arendt, Benjamin et Barthes en faisant de la maison un instrument pour mieux voir, appréhender et revisiter leurs abstractions. Pour lui, chacun de ses auteurs a élaboré une pensée structurée avec des contours, limites, passages, brèches, endroits poreux et ornements architecturaux. Pour les atteindre,  il faut regarder leurs écrits comme autant de maisons et savoir ce qu’ils ont dit eux-mêmes du fait d’habiter. Tout cela devient vite passionnant : Derrida du côté de l’espacement, Barthes et la maison comme endroit du travail, Walter Benjamin dans son nécessaire « habiter sans laisser de traces ». On entre chez chacun par la vraie porte et perçoit au fil des pages la complexité de la maison ...

Comment vivre sans avoir réfléchi sur notre façon d’habiter ? « La philosophie, dit Jean Toussaint Desanti, ça consiste à apprendre comment on est logé ; c’est-à-dire à ne pas croire qu’on a trouvé sa maison du premier coup. » L’avoir et l’être s’élaborent dans la demeure et déjà Xénophon dans son traité était attentif à l’économie de la maison, l’ordonnancement des personnes et des choses, la manière d’arranger qui dit une manière d’être. Pour lui, « le spectacle harmonieux des marmites bien rangées peut être une véritable réjouissance ». De la maison à la philosophie, il n’y a donc qu’un pas que Benoit Goetz franchit en simplicité. Nous déambulons derrière lui, circulons guidés dans toutes les pièces de son livre, et enrichissons à notre tour notre maison en devenir.

MARCELLINE ROUX (2011)

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 marcelline.roux@laposte.net

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