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PREMIER PALIMPSESTE : BHL OU LE GENERAL SANS ARMEE :

La France est un pays de gros malins souvent gonflés d’arrogance… Je le sais parce que je fais partie du club et, j’ai beau me soigner, je dois constater avec dépit que je progresse peu. J’ajoute qu’ils sont soixante cinq millions comme moi et je dois, à ce titre, saluer parmi mes lecteurs l’unique péruvien, les 5  ukrainiens, les 2 lettons, les 6 vietnamiens,  les 11 japonais et les 3 namibiens qui, évidemment, échappent à cet état démoralisant de supériorité  toute symbolique : être français ! 

Résumons en quelques mots : prétention,  propension au discours héroïque généralement inutile (sauf pour la guerre en Irak), mépris de soi et des autres,  fascination pour les palais où résonne le vide d’un passé glorieux (pour quelques uns), goût pour la chose politique avec une inclination à voter pour des entourloupeurs dépensiers. Avons nous des excuses ? Aucune… D’ailleurs l’équipe de France de football joue avec un coq sur son maillot, c’est tout dire … Orgueil quand tu nous tiens !

Mais nous avons nos princes ! Les meilleurs de la classe, les supérieurs, les doués.  Faut-il rappeler le nom de Jean Marie Messier  qui expliqua à la terre entière ce qu’était un projet industriel. Comment, à partir de la gestion payante de l’eau potable, arriver au lion de la Métro Goldwin Mayer … Ce fut une aventure enthousiasmante, ébouriffante mais finalement déprimante pour les employés … et pour le boss qui, malgré tout, continue à expliquer aux entreprises comment développer une stratégie gagnante.  Vous me direz il sait au moins ce qu’il ne faut pas faire. Mais passons.

Messier a vu sa carrière se terminer par un joli vol plané.  Il  en est un autre qui n’a jamais connu une si triste fin. Messier serait un météore comparé à ce soleil qui brille sur la France depuis 40 ans et qui, hormis une carrière cinématographique qui lui échappa (on se demande d’ailleurs pourquoi ?), a réussi à dominer tous les sujets que le destin soumit à sa sagacité.  Depuis les nouveaux philosophes, les boat people vietnamiens, la cause bosniaque, sans oublier une carrière d’écrivain remarquée,  notre homme n’a jamais cessé de servir des causes en général et la sienne en particulier avec un succès jamais démenti. Vous avez certainement deviné qu’il s’agit de notre BHL national.  Il est notre Prince à tous car il a le verbe haut et ne se laisse pas marcher sur les pieds, un modèle pour tout français qui se respecte. 

Il existe une très belle photo de Bernard Henri Levy entre Sartre et Aron en 1979.  Notre homme a su choisir ses parrains.  C’était l’époque où notre philosophe cathodique tentait, avec d’autres,  de venir en aide aux boat people vietnamiens. Juste cause puisqu’on estime que plus de 200 000 d’entre eux sont morts noyés ou assassinés par les gardes côte Nord vietnamiens. Levy démontra à cette occasion un savoir faire médiatique qui devint rapidement l’une de ses marques de fabrique.  BHL, c’est l’anti Claude Allègre : causes bien choisies, interventions millimétrées, capacité innée à susciter la sympathie. Mais désormais, quand il se rase le matin, il cherche des yeux la caméra, il a passé sa vie à l’apprivoiser, à lui montrer le meilleur de lui même. C’est un combattant des justes causes qui descend dans les meilleurs hôtels et déjeune dans les restaurants où le français qui assiste à ses interventions télévisées à l’heure de la soupe, ne mettra jamais les pieds. On remplace le feutre d’Indiana Jones par une chevelure altière d’un jeune premier et le tour est joué. BHL, c’est un peu de d’Annunzio et beaucoup de Malraux, personnalité qu’il vénère depuis l’époque des bancs de l’école. Là encore aucune faute de goût. On a toujours l’impression qu’il descend d’un avion de la RAF, commandant d’escadrille courageux et évidemment héroïque. Romain Gary, Saint Ex ont laissé eux aussi une trace durant les années de formation du jeune homme qu’il fut et qu’il reste d’une certaine manière.  On ne peut quand même pas lui reprocher de s’être choisi d’excellents modèles.

Dernier succès en date : l’intervention des forces de l’OTAN en Libye.  Là encore BHL est monté au front avec une efficacité redoutable. Sa rhétorique a su convaincre dirigeants français et anglais de régler son compte au vieux dictateur libyen qui, il faut bien le reconnaitre, était totalement indéfendable.  Et puis la présidence française avait besoin de redorer un blason passablement écorné par une visite mémorable du vieux colonel dans les jardins de l’hôtel Marigny. Aléas de la politique internationale…

Quoi qu’on puisse penser de lui, BHL a permis le déclenchement d’un conflit qui, s’il a précipité le renversement du dictateur honni et l’installation d’un nouveau régime dont on ne sait trop ce qu’il vaudra, a surtout évité que l’ire kadhafienne ne transforme certaines villes de son pays en un abattoir sanglant.  Evidemment les pacifistes y verront un conflit de plus, la guerre restant la guerre.  Mais tout de même, il y a un principe de réalité : quand la situation est grave on y va et ou on n'y va pas ! Si BHL peut nous exaspérer pour son côté beau gosse de Neuilly, il faut lui reconnaître d’avoir su mettre sa rhétorique au service d’une certaine idée de la politique internationale. Et puis il n’y a aucune donnée statistique qui tendrait à démontrer que les habitants de Neuilly soient plus bêtes que le reste de la moyenne nationale...

J’ajoute qu’en 1934 la rhétorique BHLienne aurait sans doute favorisé  une intervention musclée de la France durant la guerre d’Espagne avec aviation, troupes au sol  et surtout volonté d’être l’allié déterminé des républiques amies. Les dirigeants de l’époque ne l’ont ni souhaité, ni voulu. On connait la suite…

Au fond Bernard Henri Lévy représente désormais sur l’échiquier des relations internationales une pièce qui n’existait pas jusqu’alors, entre le fou et le cavalier, c’est à dire celui qui tient le discours qu’aucun dirigeant ne peut s’autoriser et dont la trajectoire inattendue parvient à surprendre les diplomates les plus matois. En quelques coups, il parvient à perforer des défenses qui ont tenu des décennies. Ses interventions ont quelque chose du colonel De Gaulle quand, durant l’offensive allemande de 1940,  il poussa ses chars dans les profondeurs des lignes de la Wermarth alors que le reste de l’armée française se délitait. Pour BHL, comme pour de Gaulle, la volonté est tout.  Dans des registres différents, et avec une idée de la place de la France qui leur est propre, les deux hommes ont tous les deux œuvré à mettre en coïncidence la nation française avec la mission qu’ils souhaitaient lui voir assumer. Après tout un pays est composé de la somme de ses volontés qui, il faut bien l’avouer, partent un peu dans tous les sens. Il est donc nécessaire que certaines d’entre elles parviennent à s’élever au dessus de la mêlée pour examiner l’état des forces et lancer les offensives dont dépendra l’avenir. La lecture de Clausewitz ne nous apprend rien d’autre.

La lecture du dernier ouvrage de BHL La guerre sans l’aimer – excellent titre au demeurant tiré des  Noyers d’Altenburg de Malraux – nous fait le récit de cette épopée libyenne dont il fut l’un des acteurs clefs. D’aucun pourront faire la fine bouche, arguant que notre philosophe est un soldat d’opérette à l’épée de bois. Peut être. Mais tout de même notre gaillard pourrait, après tout, choisir de vivre de ses droits d’auteur en sirotant des cocktails avec sa blonde (expression québequoise qui, ma foi, correspond bien dans ce cas à la réalité).  Il pourrait aussi fustiger les chancelleries depuis la terrasse d’un palace de la côte d’Azur. Il pourrait mais il ne le fait pas.  Narcissisme, grandeur, bravoure, chacun trouvera le terme qui lui convient mais, au final, Kadhafi est mort et les cartes sont redistribuées dans un pays où la situation était bloquée depuis près d’un demi-siècle. Levy n’affirme à aucun moment dans l’ouvrage qu’il est celui qui a fait pencher la balance du bon côté mais enfin … la lecture de ces 600 pages ne laisse guère de doute.

Je voudrais souligner deux choses. Une première d’abord : BHL est un vrai écrivain, sa plume tient à la fois du Voltaire de l’affaire Callas et du Kessel  des grands reportages de Paris Soir.  Tombez-lui sur les reins à bras raccourcis, puisque vous êtes français, mais vous ne pourrez jamais affirmer qu’il ne sait pas écrire.

La seconde : BHL est un homme riche qui engage sa fortune dès lors qu’il juge que la cause en vaut la peine. Il embarque avec lui ce qu’il faut d’équipe technique sur le terrain pour couvrir ses interventions.  Manière d’amorcer la pompe à média, une caméra en attirant toujours d’autres, un micro, ses petits frères.  Je le répète, il pourrait consacrer son argent à des investissements plus orthodoxes : villa à Dubaï, collection de Porsches 911,  safari  à balles réelles en Afrique. Ils sont nombreux à faire de la sorte  sans états d’âme. Et bien notre BHL investit sur lui ! A 63 ans il croit encore à son incroyable aventure. Ce type est à la fois complètement mégalomane et totalement génial. Un Arthur Rimbaud qui aurait réussi dans le commerce des images et de la rhétorique et qui ne serait pas mort à 38 ans comme un miséreux dans un hôpital de Marseille. Evidemment, nous autres français faisons  la fine bouche. On préfère Rimbaud… quelques beaux vers et une vie complètement ratée, alors que Lévy, lui, il réussit tout, même à convaincre l’adversaire qui battit sa candidate à la présidentielle de précipiter son aviation contre les colonnes de chars du vieux colonel. Car au fond Levy ne pouvait rien sans Sarkozy et Sarkozy avait besoin de cet aiguillon pour l’accompagner vers la décision qui allait faire de lui le premier président qui a gagné un conflit depuis la première guerre mondiale avec nos plus chers ennemis : j’ai nommé  les sujets de sa gracieuse majesté.

Oui je sais bien,  il est énervant. Cette manière de considérer ses opposants comme des pauvres types qui n’ont rien compris est exaspérante. Mais si nous  devions nous placer de son point de vue, ferions-nous autrement ?  Et bien moi je le dis tout net, à la réflexion je ferais exactement pareil parce qu’en vérité ses détracteurs  ne lui font aucun cadeau. 

A Rony Brauman qui, dans le Monde du 24/11/11, émettait des doutes sur le martyr de Mistrata,  BHL répond : «  Je n'ai rien vu à Misrata, nous dit Rony Brauman ! Eh bien je suis scandalisé. Arriver le 15 juillet, c'était arriver après la bataille. Les lignes de front s'étaient alors déplacées à Derna et Abdoul Raouf, à 40 kilomètres du cœur de la ville. Mais la bataille, avant cela, a été terrible. La ville, avant d'être libérée, a été littéralement ravagée. Et comment osez-vous arguer de l'héroïsme de ces hommes qui ont, en effet, repoussé les chars pour conclure que la menace n'était, au fond, pas si terrible que cela ? Que ces hommes aient résisté, qu'ils se soient héroïquement battus, qu'ils aient rivalisé d'imagination pour inventer des ruses tactiques du type de ces tapis de prière enduits d'huile, disposés nuitamment sous les chenilles des chars pour qu'ils patinent et deviennent des cibles plus faciles, tout cela ne prouve pas la faiblesse de l'armée de Kadhafi, mais l'ingéniosité tactique et la force d'âme et de caractère des insurgés. »

Cette réponse possède tous les ingrédients de la rhétorique BHLienne. D’abord notre philosophe commence par être scandalisé, histoire de bousculer l’autre : « Comment pouvez vous dire ça ?  Nous avons une discussion sérieuse là !  Reprenez-vous ! ». J’adore quand il fait ça. N’allez pas imaginer qu’il n’est pas vraiment scandalisé, il l’est ; mais surtout il sait l’efficacité de la posture qui réduit immédiatement l’autre à sa triste médiocrité. Pour  Bernard Henri Lévy ceux qui pensent comme Brauman sont d’indécrottables pacifistes qui détestent tellement la guerre qu’ils laissent finalement les plus brutaux et les plus inhumains exterminer leurs semblables.  Lévy ne cherchent même pas à les convaincre, il connaît cette dialectique qu’il  découpe immédiatement au hachoir pour les autres, ceux qui regardent, ceux qui écoutent, ceux qui lisent… ceux qui peuvent encore basculer d’un côté ou de l’autre. Ajouter la formule sans appel : « Et comment osez-vous arguer de l'héroïsme de ces hommes qui ont, en effet, repoussé les chars pour conclure que la menace n'était, au fond, pas si terrible que cela ? » Essayez  de vous opposer à un « Comment osez-vous ? » de BHL. Autant essayer d’arrêter un char AMX lancé à fond avec vos petits bras. La rhétorique BHLienne est celle d’un combat qui est déjà engagé et qui ne finira jamais. Ceux qui pensent que BHL n’est qu’un philosophe se trompent, c’est un général décidé à gagner la bataille qu’il a choisi de mener.  Au fond que dit-il à Brauman ? « Tu  dis que les rebelles lybiens ont pu être héroïques parce que le combat n’était pas si terrible ! Quelle abjection prononces-tu là ! «  Reconnaissons que Brauman s’est engagé sur un terrain bien instable. Le nombre de victimes limités du côté des rebelles est sans doute le résultat de l’intervention des forces de l’OTAN ce qui renforcent plutôt la position de BHL. 

Enfin le petit passage sur  les « tapis de prière enduits d'huile, disposés nuitamment … »  Du grand art ! Après avoir assommé son interlocuteur en lui tapant sur la tête avec un maillet de croquet, il l’achève en lui expédiant une bonne poignée de sable dans les yeux.  L’ombre de Malraux toujours.  Je dois avouer un penchant un peu trop littéraire pour ne pas aimer ça. Ce souci du détail, on a presque l’impression de relire Barthes à propos de Flaubert.  Il a tout noté pour tout raconter. A sa façon évidemment…

Au fond BHL est notre général sans armée.  Sa seule arme est la rhétorique, mais elle en annonce d’autres  plus meurtrières. Reste qu’il est aussi une passion française à lui seule : détermination à agir envers et contre tout pour une certaine idée des rapports internationaux.  Après tout, depuis 150 ans la France a fait tellement n’importe quoi dans le domaine internationale, en particulier en colonisant à tour de bras puis en refusant d’accepter l’aspiration à la liberté des peuples que la nation des droits de l’homme avait asservi, que je trouve notre BHL finalement tout à fait raisonnable dans sa volonté d’intervenir ici ou là pour prévenir des massacres. Sur la Bosnie il n’y a pas de doute que l’OTAN a trop tardé.

Je me demande si la détestation d’une partie de l’opinion vis à vis de lui ne tient pas  au fait qu’il n’est rien d’autre que l’expression de l’esprit français : un peu solitaire, souvent entêté et parfois déterminant.  Il nous ressemble trop pour qu’on puisse vraiment l’aimer mais au fond quel importance dans un pays où la détestation est un art majeur…

ARCHIBALD PLOOM (2011)

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