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LETTRE À MON FRÈRE :

Je me souviens. Je voudrais me souvenir.

Je me souviens, tu aimais rire avec notre père, notre père qui êtes aux cieux.  Non, je ne t’ai jamais entendu rire, je l’imagine simplement, j’essaie de l’imaginer, un rire ensemble, un rire complice. Moi, j’ai ri avec notre père et j’ai pleuré aussi. En cachette.   Tes vingt ans sont loin depuis le jour où j’ai cessé de te connaître, mais jusqu’à tes vingt je ne t’ai pas vraiment connu non plus.

C’est pourquoi je t’écris cette lettre.

Trente ans que je ne t’ai pas revu. Ce gouffre des années fait une blessure dans ma tête, battements, martèlements qui s’espacent ou se rapprochent selon le temps, les circonstances. Tu réapparais parfois comme un météore, dans les interstices d’un rêve,  je te croise au détour d’une rue, c’est toujours au milieu de la foule que je t’aperçois, en  ombre éphémère et fuyante. Un jour je me précipite vers toi, je t’appelle, l’homme se retourne, je murmure : « pardon, c’est une erreur, excusez-moi… », à Trouville où j’aimais tant aller, au bar de la plage, toi, en train de manger une gaufre. Pourtant, nous ne sommes jamais allés à Trouville.  Nulle part. Ce mot me traverse : nulle part, et c’est dans un no man’s land aride, sans pierre blanche posée, sans une seule pierre sur notre chemin que je t’écris cette lettre. 

A présent, tu joues avec la voix, la voix devenu sans timbre de notre père. Moi, j’écris, je crie, toi, tu parles avec la voix d’un autre, celle nouée de notre père, nouée en méta/stases généralisées et que tu dénoues à travers tes personnages, ces personnages que tu doubles, qui me troublent parce que tu n’es jamais ni tout à fait toi-même ni tout à fait un autre.

Ta voix sur le répondeur.

Voice  is over. 

Je dis : « Mon frère », je prononce : « Mon frère », j’articule : « Mon frère », cela sonne comme un corps étranger, des mots qui tremblent sur mes lèvres, le F dérape, le R trébuche,  je m’adresse à  une inconnue qui passe, je lui demande de prononcer « Mon frère devant moi s’il vous plaît merci » et elle dit : « Mon frère » et je ne te reconnais pas.

De toi, de nous, quels sont mes souvenirs ? Une caméra super 8, une des premières sur le marché que notre père  brandit devant nous tous réunis, la famille,  et interdit de toucher attention, une minute de film où l’on suit tes premiers pas, l’image saute, tu sautilles, on dit que tu es mignon  « C’est mon garçon, c’est mon garçon ! » exulte notre père si fier si fier notre père de toi.

Une promenade au Bois de Boulogne, une des rares promenades faite avec notre père et toi, et pendant qu’il me fait ses confidences d’amour  tu t’en vas sur tes petites jambes, tu trottines, on te rattrape. Je dis : laisse-le courir, papa, s’échapper un peu. C’était l’époque où l’on tenait les enfants en laisse.

Et ces déjeuners chez le grand-père où les enfants sont des pions plantés au  revers de la table.

La bonne arrive dans son beau tablier brodé.

Monsieur est servi.

Silence.

Puis rien, ou presque.

Ce que je sais aujourd’hui, de toi, aujourd’hui mon frère, une photo de ton profil facebook, tu as  la peau un peu blanche, comme taillée dans la craie, le sourire  plaqué dans le vide, peut-être une photo de répétition puisqu’ à 50 ans tu décides de t’inscrire à un cours, de monter sur les planches pour jouer des rôles. Je scrute ton visage et tente d’y déceler des traces du passé, je  te compare au petit garçon au gilet, habillé comme un grand - à présent tu portes une veste en cuir de chez Chevillon  ou un tee-shirt tendance qui te donne l’air d’un adolescent - et au garçon un  peu plus âgé en costume de Zorro qui pose devant l’arbre de Noël.

Je pense à la chanson de Charles Trenet : « Vieille photo de ma jeunesse »

Mais de nous trois ensemble, les enfants de notre père, aucune. Rien.

Une page blanche se tourne.

C’est pourquoi je t’écris cette lettre. 

Les photos de ton album à la fois me fascinent et me rebutent. Elles m’entraînent bien au-delà de ton miroir. Je les interroge, je t’interroge, je n’ai pas de réponse. Ton corps  bien poli, lisse, net, sans aspérité, sans défaut,  où tu mets en valeur tes longues mains que tu tiens de notre père, ton élégance de mannequin de mode, sont autant de silhouettes démultipliées à l’infini comme dans un palais des glaces où tu serais l’unique spectateur de toi-même.

Je ne cherche pas à t’atteindre, à te retrouver puisque je t’ai déjà perdu.  Je voudrais simplement  me souvenir de toi. Tenter de me souvenir…

de quelque chose… un regard…un geste…une parole… une émotion….

Quelque chose de toi, mon frère.

C’est pourquoi je t’écris cette lettre.

Béatrice Courraud (2011) auteure de Non je n'ai rien oublié

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Le facebook de Béatrice COURRAUD

 

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