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LES FIANCÉES DU DIABLE de CAMILLE LAURENS : CARNET 27 :

Que les femmes aillent au diable !

Camille Laurens dévoile à travers un très bel ouvrage richement  illustré un effroyable musée : celui des fiancées du diable. Que la femme soit l’origine du mal, bête, créature fatale, méduse, continent noir, mère, ou incarnation de la mort qui évidemment ne pouvait manquer d’être du genre féminin... elle est présentée depuis des siècles comme un être terrifiant. Ce beau livre est disposé comme un chemin de croix original comptant 13 stations au lieu des 14 vécues par le Christ, il fallait bien que la femme se distingue ! Il est vrai que les deux dernières étapes, la mort et la mère destructrice, ne donnent guère envie d’attendre une quelconque résurrection. Que ces images finissent par mourir vraiment et nous serons sauvées.

Chaque chapitre mêlant mythes, peintures, essais littéraires et psychanalytiques, décrit paradoxalement un terrain connu. Je redécouvre ces visions pour m’apercevoir qu’elles ont constitué secrètement et solidement d’intimes références. Bien sûr, j’avais oublié tel épisode de la bible, tel tableau, telle déesse, mais tout est singulièrement familier. On évolue avec l’étrange sensation de nager comme un poisson en eau trouble à travers ces strates de significations plus inquiétantes les unes que les autres.

Camille Laurens nous propose de refaire le parcours, de remettre tout bout à bout, comme un romancier qui va de l’avant dans son récit : ne rien omettre, tout montrer, même quand le monstre n’est pas loin. Ainsi exposés, textes, commentaires, tableaux, ne laissent aucune échappatoire. C’est un salutaire tour d’écrou. Camille Laurens synthétise avec virtuosité le savoir, ne perd jamais le fil, glane tout et partout, sans jamais être engloutie par ce soi-disant gouffre féminin. Elle avance à grands pas, ne nous laissant guère le temps de respirer. Il ne faudrait surtout pas s’arrêter en chemin, faire un pas de côté, batifoler, chercher tranquillité, douceur, passivité...humeurs féminines, du côté des sens et loin de la raison. Il faut tourner les pages, voir encore et encore, dévorer ce texte qui par sa clarté et sa vigueur ne manque jamais sa cible même si l’on peut se demander qu’elle est t’elle exactement ? Je fais taire ces résistances pour plonger dans l’enfer avec les femmes et frayer avec le diable : boire la coupe jusqu’à la lie, jusqu’au dégoût.

J’arrive haletante à la dernière page. Je relis l’avant-propos : elle se cache peut-être là ma quatorzième station ? Je souris. Camille Laurens, savait-elle ce qu’elle faisait ? Encore un bon tour de l’éternelle perfidie féminine ? Ne rien commenter, laisser sa voix dans l’ombre, rester dans le creux des pages, Camille Laurens accorde ainsi joyeusement à la femme lectrice la place qui lui revient. Elle chemine d’égale à égale. Femmes, lisez, avancez, allez donc  voir du côté du diable, les hommes vous ont ouvert la route ! L’auteur n’est pas là pour vous tenir la main, pour vous dire ce qu’il faut en penser. Camille Laurens ne fait que passer, dire et montrer cette incroyable collection, ce terreau collectif conscient et inconscient. J’en ressors ébahie et pleine de doutes. Quelles images colporte-t-on encore aujourd’hui ? Quelles peurs les hommes contemporains emmènent-ils dans leurs bagages et moi dans les miens ? Il faudrait sonder pour cela chaque conscience…  Belle performance de l’auteur car malgré la thématique je quitte le voyage à regret. Je referme le livre en me demandant dans quel état l'auteur a pu sortir d’une telle aventure éditoriale ?

MARCELLINE ROUX (2011)

marcelline.roux@laposte.net

 

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