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CONTRE LE VIDE MORAL : RESTAURONS LA SOCIAL-DEMOCRATIE de Tony JUDT :

La peste de la mort quand elle vous enlève à 62 ans un esprit remarquable au moment où le combat des idées réclamait sa lumineuse présence !  La peste du destin quand on sait le temps qu’il faut à l’humanité pour accoucher d’êtres lucides capables d’éclairer leurs prochains !  Tony Judt était de ceux là. L’un de ces élus dont l’acuité de la pensée démultipliait l’intelligence autour de lui.  

  Voilà un homme au destin exceptionnel  : né à Londres en 1948,  ses parents sont des immigrants juifs de l’Est qui l’encouragent à suivre les cours d’une école d’Hébreu à Londres ce qui lui permettra de s’imprégner de la culture Yiddish. Dans les années 60 il s’engagera dans l’aventure israélienne avant de prendre ses distances avec la politique de l’état hébreu qu’il jugea par trop intolérante. Il obtint son doctorat d’Histoire à Cambridge mais il fit également une partie de ses études à Paris où il fut élève à l’Ecole Normale Supérieure.

   Francophile, Judt  s’en prit parfois aux deux vaches sacrées de la littérature française  - fallait-il être anglais pour oser  un tel crime de lèse majesté ? - que furent Jean Paul Sartre et Simone de Beauvoir, leur reprochant un verbiage révolutionnaire de mauvais aloi et une amitié coupable  envers le parti communiste français qui justifia toutes les dérives et interventions anti démocratiques de l’URSS.  Il leur préférait – à juste titre - Camus et Aron à qui l’on ne pourra jamais  reprocher  une quelconque compromission envers le totalitarisme stalinien.

   Judt était un homme intègre qui était capable par honnêteté  intellectuelle de porter la lumière sur les zones d’ombre de son propre camp. Cela lui valut d’être violemment attaqué en Israel et par les pro-sionistes-américains après la parution d’un article en 2003 dans leNew York Review of Books  à propos de la politique d’Israel.  Il arriva la même mésaventure à Edgar Morin et Danielle Sallenave , un an après en France, qui furent eux aussi  trainés dans la boue pour des positions qu’on peut juger aujourd’hui  encore d’une grande probité intellectuelle. Le fanatisme de tout crin perdra l’humanité en voulant éradiquer  tout ce qui ne lui ressemble pas… Mais peu importe, au moins pour aujourd’hui, laissons aux simplistes  le goût des procès  en inquisition  pour revenir à Tony Judt.  Hormis son travail autour de  la pensée marxiste (Le marxisme et la gauche française, Hachette ) signalons deux ouvrages  qu’il faut absolument avoir lu pour bien saisir la dimension historique de son œuvre : Après-guerre. Une histoire de l’Europe depuis 1945 (Armand Colin, Paris, 2007). Et Retour sur le XXe siècle. Une histoire de la pensée contemporaine(Héloïse d’Ormesson).

   L’éditrice Héloïse d’Ormesson a eu la bonne idée de publier récemment  Contre le vide moral : restaurons la social-démocratie le dernier essai de Judt qui dirigeait depuis plusieurs années à New York l’institut Remarque qu’il avait fondé  et qui se consacrait à l’histoire de l’Europe contemporaine. Judt était un social démocrate convaincu et la publication de cet essai tombe à point au moment où la France s’engage dans le grand round des présidentielles.  A ce titre les forces de gauche semblent bien dépourvues d’idées fortes face à une crise sans précédent qui pourrait précipiter le monde dans un vortex  dont l’ampleur parait bien difficile à mesurer.  Je dois avouer que je n’écoute plus la gauche révolutionnaire depuis l’âge de 7 ans quand les chars soviétiques sont entrés en Tchécoslovaquie et qu’ils ont fait pleurer ma mère.  Les larmes d’une maman ont parfois plus d’influence que tous les discours du monde. Je continue cependant de croire aux valeurs de la Gauche  dite de gouvernement  qui est en vérité essentiellement  social-démocrate. Que disent ses dirigeants aujourd’hui ?  Un jour il faut rajouter des fonctionnaires à l’éducation nationale mais pas trop tout de même,  le lendemain on va revenir à la retraite à 60 ans et puis finalement non,  on veut relancer l’industrie mais bon c’est difficile,  et les 35 heures … que faire avec les 35 heures ?  Bref tout ça fait un peu désordre… Devant cette valse hésitation je peux donner un conseil  à nos futurs ministres de gauche c’est bien de lire Contre le vide moral  !

   Judt part d’un constat que nous connaissons tous. D’abord nous savons que nos enfants auront peu de chance  de faire socialement et professionnellement mieux que nous.  Ensuite nous avons assisté depuis les années 90 à des tentatives de démantelement de l’état providence avec à la clef  une stigmatisation systématique des aides sociales. Enfin le fossé des salaires s’est creusé démesurément  entre les plus modestes et les plus hautes rémunérations : en 1968 le PDG de Général Motors touchait 66  fois le salaire de l’un de ses ouvrier. Aujourd’hui le PDG de Wall Mart l’équivalent  de Carrefour aux Etats Unis touche 900 fois le salaire d’un employé.  L’ambiance générale est donc à la dérégulation,  à l’individualisme  généralisé et à l’ultra capitalisme. Le consensus keyneisien s’est rompu sous la poussée d’habiles stratèges qui préférèrent le profit de quelqu’uns à l’intérêt  général.

   Pourtant il y a 60 ans, après deux guerres mondiales, l’Etat était revenu au premier  plan. Le symptome le plus évident  du changement pris la forme de la « planification » permettant de compenser les lacunes tangibles des marchés.  Pour la même raison, le niveau élevé des impôts n’était pas considéré en ces temps là comme un scandale. Judt souligne « Dans la population l’idée s’était largement répandu qu’une redistribution modérée de la richesse, éliminant les extrêmes de la richesse et de la pauvreté était bénéfique à tous. » Le consensus social démocrate l’avait largement emporté dans la plupart des pays développés ou l’intervention de l’état était l’un des leviers que les gouvernements de droite ou de gauche n’hésitaient pas à activer.

   Judt démontre, à ce titre,  qu’une grande société requiert la confiance de toute la communauté qui  la compose  car selon lui «  les êtres humains ne sauraient travailler ensemble à moins de suspendre leur méfiance mutuelle ». A ce titre  la fiscalité est une illustration révélatrice de cette vérité  car  l’impôt suppose suffisamment de confiance envers les citoyens qui doivent le payer mais aussi envers ceux qui doivent le percevoir, enfin c’est un gage de confiance envers l’avenir car l’impôt d’aujourd’hui sert à payer les infrastructure de demain.

   Notons qu’à l’époque  les sociaux–démocrates n’étaient pas exclusivement ni même essentiellement intéressés par l’économie. Pour les sociaux démocrates, surtout en Scandinavie, le socialisme était un concept distributif.  Il s’agissait de veiller à ce que la richesse et les actifs ne fussent pas concentrés  de manière disproportionnée entre les mains d’une poignée de privilégiés.  Il faut d’ailleurs noter  que même à leur apogée, les Etats-providence laissèrent l’économie au secteur privé. Ce qu’ils offrirent à leurs populations ce n’étaient pas la propriété collective, mais une protection collective garantie qui avait pour fonction de tenir l’insécurité en respect.

   Margaret Thatcher, Ronald Reagan et Valéry Giscard d’Estaing furent les premiers politiciens à prendre le risque de rompre avec les consensus d’après guerre. L’Etat n’était plus la solution, c’était le problème…

   On entre alors dans une période historique où les autorités  vouèrent un véritable culte au privé. Il fallait rendre au secteur privé  les transports, les hopitaux, les écoles, les postes, les armées, les prisons, mais aussi les entreprises autrefois nationalisées. Selon les économistes libéraux  les privatisations feraient rentrer  de l’argent dans les caisses des Etats et  puis, pensaient-ils,  une entreprise qui quittait le secteur public pour retourner entre des mains privées serait certainement gérée sans perdre de vue  l’investissement à long terme et l’efficacité de la tarification …  La suite  fut moins  proche de la théorie  qu’on ne l’avait imaginé.  Transmettre  la propriété  à des hommes d’affaire permet à l’Etat de délaisser ses obligations  morales. En éviscérant  les services publics  et en les réduisant à un réseau de sous traitants privés, on commença à défaire le tissu de l’Etat.

   Judt souligne que  la cause économique a une conséquence éminemment morale. Pour lui le résultat frappant de la désintégration du secteur public  a été « une difficulté croissante à comprendre ce que nous avons en commun avec les autres. » Dans notre vie tant politique qu’économique, nous sommes devenus des consommateurs.

   Pour Judt après l’effondement du communisme et la privatisation des services publics  il faudrait  revenir aux fondamentaux  sociaux–démocrates qui permettent de protéger une majorité faible d’une minorité forte et privilégiée.  Judt ne se contente  pas d’un constat historique il propose aussi dans ses deux derniers chapitres des pistes de réflexion qui permettront d’éclairer l’avenir. 

  Pour lui il est urgent de redonner  à la jeunesse le goût de l’engagement politique car les démocraties n’existent qu’en vertu de l’implication des citoyens de la gestion des affaires publiques.  Judt  souhaite que nos sociétés retrouvent un nouveau point de départ . Combien sommes nous prêts à payer pour une bonne société ?  La question sociale doit être largement rouverte. L’idée  que ceux qui ne peuvent trouver de travail régulier sont, dans une certaine mesure, responsables de leur infortune fait courir de grands risques pour la stabilité civique et politique.  Si nous restons inégaux nous perdrons tout sentiment de fraternité.  Judt écrit avec lucidité  qu’on lui connaît  « Tout indique que même ceux qui s’en sortent bien dans des société inégales seraient plus heureux si l’écart qui les séparait de la majorité  de leur concitoyens était sensiblement réduit. Ils seraient certainement plus en sécurité… ». Il est impératif que nous reconstruisions les digues que d’autres ont  abattu depuis trente ans. L’héritage  social-démocrate  garde toute sa pertinence dans des sociétés où l’Etat peut encore peser. Et comme le faisait remarquer Joseph Chamberlain : « Mon but, dans la vie, est de rendre  la vie plus agréable à la grande majorité ; peu me chaut que, ce faisant, elle devienne moins plaisante pour la minorité aisée. »

   Cet essai, outre les pistes de réflexion qu’il nous propose, est tout à fait  vivifiant car il nous permet de comprendre la genèse de la social–démocratie  et  nous offre parallèlement la possibilité  de réfléchir aux solutions  que cette dernière peut proposer face à la crise que nous vivons actuellement et qui est, au fond, la conséquence du renoncement coupable aux valeurs communes  qu’un certain libéralisme imposa aux sociétés occidentales.  Ouvrage  brillant  par le regard lucide qu’il pose sur l’histoire européenne mais aussi  testament d’un homme qui jusqu’à la fin lutta pour les valeurs humanistes qui fondèrent  le modèle social-démocrate. Le lecteur y trouvera des raisons d’espérer alors même que certains commentateurs laissent supposer que les Nations ont perdu le contrôle de la situation et que le véritable pouvoir économique  se situe désormais ailleurs. Judt  nous a quitté mais sa pensée, elle, reste bien vivante…

ARCHIBALD PLOOM  

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