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ADIEU FALKENBERG de Jesper GANSLANT :

 « Adieu Falkenberg  » est le premier film de Jesper Ganslandt, suédois âgé de 27 ans, cinéaste autodidacte, il a fait ses premières armes sur des clips musicaux et des courts métrages. Son récit se déroule à Falkenberg, une petite station balnéaire située dans l'ouest de la Suède. Ma critique dévoile l'intrigue du film dans le souci d'explorer ses pistes réflexives, réservez-la donc comme un embrun, après avoir posé votre propre regard sur l'œuvre.

L'été touche à sa fin. Cinq amis écoulent leurs derniers jours de vacances ensemble dans leur ville natale. Les inquiétudes de la rentrée prochaine, l'avenir, le décalage générationnel, l'alanguissement et l'abandon des journées qui défilent, donnent l'impression d'un éternel dimanche. Ils se rendent sur la plage, nourrissent des chevaux, se baignent nus dans des rivières ; les rapports familiaux réduits au strict nécessaire, à discuter de la pluie et du beau temps dans une âpre sécheresse sentimentale ou à s'offrir le témoignage bouleversant de ne plus savoir se regarder, en compatissant à la distance qui s'installe.

Au fond de la fresque hédoniste de cette jeunesse, une voix nous relate les évènements, la vérité au-delà des images, et le pourquoi de cette nonchalance superficielle. Le geste vain ne sert pas forcément le beau geste. Le souvenir, la narration part de cette abstraction pour au final y revenir, ce n'est pas un cycle qui se veut infini, mais juste l'interrogation d'un homme qui finira par trouver sa réponse. Les souvenirs sont trompeurs, l'âge d'or de leur enfance ne sera plus jamais. Comment se relever d'un avenir déjà connu, il n'y rien à venir. Et les deux grands amis du groupe dans leur première scène de dialogue à réponse ouverte, se démêlent les habitudes que septembre et le prochain été après l'université de Gothenburg aura institué, les questions auxquelles ils auront des réponses préfabriquées et communes à tous ainsi que la tonalité prévisible qui les rattrape déjà.

David et Holger regardent la même direction mais non du même point, le premier se gausse de ce futur scabreux et son orientation inéluctable. Holger compose l'inexorable comme sa propre finitude. Le premier nage dans la mer, le second brouille son visage sous l'eau. Ils vont de concert, mais la volonté du détachement s'affirme peu à peu, et l'on voit Jörgen très tôt en juillet travailler consciencieusement son journal intime. Les vêtements élimés, et la culture du costume d'Adam représentée à plusieurs reprises n'incite point à un traditionnel retour à la nature, que les décors luxuriants de simplicité florale pourraient suggérer. Non, nous sommes dans le règne de la vacuité, tout perd consistance, et le rien apparaît déjà comme un programme. Frères dans la nature, mais distincts de l'éducation et des intentions. Même lorsque l'on connaît par avance ce qui se profile, la raison s'agrémente tous les motifs plausibles pour s'en accommoder et rassurer l'emprise que l'on ne pourrait de toute façon lâcher puisqu'elle nous est ancrée en partant et donc en changeant.

Ils doivent quitter cette ville. Ils ne peuvent faire autrement, mais se repoussent toujours au plus tard la concorde de cette réalité. David patauge dans l'éden de ses premières années, Holger se refuse à partir, et tous fuient le futur vers tout ce qui est à leur portée, un grillage est un paysage à escalader en deux dimensions, les maisons cambriolées pour s'occuper. Mais l'on y ferait plus volontiers un somme, on s'y installerait davantage que l'on se croit vouloir les piller. Ainsi Jörgen se figure un projet de livraison de petit déjeuner à domicile, jusqu'à ce qu'une autre idée farfelue vienne le tirer de son désœuvrement. John constamment amer et irrité, voit dans sa tranche de bacon la porte de tous ses bonheurs. Et Jesper retourne à son foyer comme un automate, rien ne change, son père nettoie chaque pièce depuis toujours selon le même rituel, suit les mêmes trajets de transports en communs, et finit par sembler un être n'ayant rêvé depuis toujours, qu'à rien.

Comment agir quand le mouvement fait défaut ? Ils sont comme une vague qui passionnée d'inaction déserterait la mer, ils vivent au seuil du couvent que le manque de foi leur empêche de franchir. Il y a le relent d'un temps qui faute de promesse, ensevelit tout. Holger constate avec flegme que rien de nouveau ne se produit, et que les générations vont s'entretenir, la leur remplacera celles de leurs pères et confortera, bon gré, mal gré, l'apathie qu'ils observent autour d'eux et qui étouffe du manque de volupté à se sentir vivre. Tout est désert, seule la jeunesse est présente dehors, les adultes se terrent alors que le soleil plane et n'est plus le phare de la ville quand notre groupe déambule et tue ses jours à ne savoir jamais vraiment où aller.

La logique moraliste voudrait que je poursuive mon développement par une pointe lyrique caressant le tragique tournant du film et le choix d'Holger de se supprimer en se brûlant la bouche au canon d'un fusil. Mais la morale ne serait que la contrainte perpétuée de ce qu'il a justement refusé de toucher. Il expédie son journal intime à David la veille de sa mort, et bien évidemment, on découvre ce dernier dévasté qui s'enfuit de chez lui poursuivi par son frère dont le pantalon ne cesse de descendre et qui mime un peu notre regard sur sa fuite, dans le malaise qui nous habite, à compatir de la souffrance de cette nouvelle. David court et rejoint la mer en hurlant, mais au bout de celle-ci, il n'y a rien, il n'a pas d'autre choix que de prendre la décision qu'Holger s'était refusé et partir de la ville.

L'enterrement défile comme un album photo des plus classiques, sous les commentaires des pensées d'Holger lus par David. Oui, la mort d'un jeune est si tragique, et ici guère monnaie courante, comment pourrait-on s'en relever ? Mais l'hypocrisie ne pose pas la vraie question, comment pourrait-on ne pas s'en relever ? L'ignominie absolue habite tous les faciès mielleux des personnes présentes, cela finira par s'oublier, on vivra avec ; et Holger l'a parfaitement anticipé, il exprime avec une objectivité terrifiante toute la planification de ses funérailles. Le lieu où ils vont se retrouver pour boire un café et qui déliera de nouveaux souvenirs, à presque se rappeler que ce jour-là les tartelettes furent délicieuses pour ne point se remémorer qu'on a mis sous terre un jeune homme qui avait décidé « de vivre son dernier été et plus d'hiver ».

Holger est, toutefois, sincèrement affecté pour ses amis, dont il ne sait quelle sera leur réaction. Il se légitime en arguant sur son choix personnel. On vit tous avec la mort, on l'abrite, il avait le choix de refuser ce qu'on lui apporte. Son suicide choquera tout individu voyant l'idéal de la vie selon son prisme de beauté inégalable, d'autres verront de la lâcheté, mais nous avons affaire à un pur acte de stoïcisme, il refuse de vivre pour la vie elle-même, il ne le fait pas sous couvert d’afflictiion, détresse amoureuse, dette ou douleur quelconque. Non son choix est neutre, et son geste alors redouble de violence, mais on ne peut décemment pas invectiver quelqu'un qui agit dans le cadre d'une telle raison. La vie n'est guère si précieuse qu'on doive la conserver coûte que coûte, surtout si cette conservation se paie du prix de se mentir et de se devenir étranger. Pour vivre, il lui fallait quitter sa ville et donc se quitter. Ainsi que l'illustre Sénèque dans ses Lettres à Lucilius (104ème) « il faut se plaire à la vie sans rechigner à mourir », dès lors si vivre l'éloigne de son idéal, soit il l'accepte, soit il précipite sa fin.

Le plus sordide s’incarne dans les dernières minutes du film. Le spectateur se rend compte combien les protagonistes vont oublier Holger ; ces derniers s'y essaient via l'alcool ou à se rendre sourds de musique plongés dans un humour las et une familiarité exacerbée pour conserver une certaine politesse à leur désespoir. Mais, la rentrée universitaire se dessinant, David discute avec une habitante de son village et devient l'homme dont il se moquait au début du film. Il répond reprenant quasi-symétriquement ses répliques d'alors. Il oublie. Il s'oublie.

STEPHANE PIHAN (2012)

 

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