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VERONIQUE DUCROS FONDATRICE DES EDITIONS " AU DELÀ DU RAISONNABLE" :

 AU DELÀ DU RAISONNABLE est une jeune et dynamique maison d'édition parisienne fondée en 2010 et qui vient de souffler sa première bougie. Elle nous a déjà régalé de quatre excellents romans et ne compte pas en rester là. Véronique DUCROS son infatigable créatrice a bien voulu parler avec nous de cette passion inexplicable et merveilleuse qui consiste à prendre tous les risques pour créer ces objets imprimés d'encre et d'imaginaire que sont les romans.

ARCHIBALD PLOOM : Véronique DUCROS, c'est un projet risqué de créer une maison d'édition en pleine crise

planétaire. C'est un peu Au-delà du raisonnable non ?

Véronique DUCROS : Je considère qu’il est déraisonnable de cesser tout projet, de se couvrir la tête de cendres, de rester immobile le dos rond dans la mesure où ça ne changera rien au fait que la crise est là. L’opportunité de se lancer intervient dans un parcours personnel à un moment donné, que l’on reconnaît immédiatement comme le bon. Ce sont les gens qui ont créé des entreprises il y a cinq ans, avec des prévisionnels, des objectifs chiffrés et raisonnables, qui ont le plus de mérite à tenir le cap. En outre, dans le secteur de l’édition, comme dans celui de la presse écrite que j’ai quittée depuis peu, crise et mutation sont intimement imbriquées. Au final, on peut trouver cette conjoncture désinhibante. C’est mon cas. L’envie, les auteurs, les romans étaient là, les liens entre nous étaient noués, attendre n’aurait pas eu beaucoup de sens.

ARCHIBALD PLOOM : En même temps c'est une belle aventure ! Une aventure humaine qui se construit sur des rapports de confiance entre des êtres qui poursuivent un but commun...

VÉRONIQUE DUCROS : C’est une aventure qui débute puisque la maison d’édition a tout juste un an. Mais cette aventure est déjà riche. Au-delà du raisonnable se construit sur la synergie auteurs-éditeur. Tous les auteurs du catalogue ont déjà publié ailleurs, tous savent à quel point le risque de l’invisibilité d’un livre est grand, a fortiori avec une maison qui démarre… Pourtant, ils sont venus chercher ce qu’ils disaient ne pas encore avoir trouvé ailleurs pour certains… Ils ont aussi, je pense, accepté d’essuyer les plâtres pour soutenir une initiative fondatrice de mon action en tant qu’éditrice : dans la ventilation du prix du livre, auteur et éditeur sont à égalité. C’est la marque concrète d’une place plus juste pour le travail et le talent de l’auteur (le maillon le plus pauvre de la chaîne économique du livre actuelle, à l’exception de quelques stars). 

ARCHIBALD PLOOM : Comment devient-on éditrice ? Quel parcours professionnel vous a amené à finalement

créer Au-delà du raisonnable ?

VÉRONIQUE DUCROS : Le plaisir de contempler le monde avec les yeux et l’esprit de l’autre est inépuisable. Ça dure le temps d’un livre, d’un film, d’une expo, d’un spectacle… J’ai commencé par la scène, la danse, une langue sans mots, puis (finalement assez raisonnable dans ma jeunesse, j’ai fait des études de sciences politiques aussi : on ne sait jamais) le journalisme. Les mains dans le moteur d’un grand hebdo pendant quinze ans… J’ai créé Au-delà du raisonnable pour ajouter au plaisir de lire celui de donner naissance aux livres, pour travailler avec de grands raconteurs d’histoires, dont certains journalistes, qui trouvent dans la fiction un espace de liberté dont ils ont grand besoin. Je suis passée directement de la case presse à la case édition sans aller faire mes armes chez un autre éditeur parce que je ne rêve pas « que quelqu’un m’attende quelque part » (ça tombe bien non ?). Le projet, c’était plutôt de partir avec un bagage bien pensé, donc léger, comme une chercheuse ou une exploratrice, au-delà d’une frontière que la crise, encore une fois (mais la crise est toujours peu ou prou invoquée – quand elle n’est pas planétaire, elle est au minimum « de secteur »), le virage numérique, la présence écrasante des mastodontes avec leurs machines de guerre peuvent faire paraître infranchissable.

 ARCHIBALD PLOOM : Quelle est la marque de fabrique de votre maison d'édition ?

VÉRONIQUE DUCROS : Vous voulez dire à part la maïeutique du roman, les frais de structures réduits au strict nécessaire, et une meilleure cohérence entre le travail des auteurs et leur rémunération ?   Comme toutes les autres petites maisons d’édition indépendantes, nous ne cultivons pas la concession et nous restons sur des choix éditoriaux de conviction. Je ne mets pas là en avant un côté méritoire, plutôt un principe de réalité voire une règle de survie : dans le domaine de la littérature, ultra représenté, il n’est tout bonnement point de salut si on n’est pas sincèrement persuadé d’avoir publié un bon texte. On n'est convaincant que si l’on est convaincu. C’est aussi ce qui fait qu’on trouve proportionnellement autant de bons livres chez les petits que chez les gros éditeurs. La construction d'un catalogue de fond et une politique d'auteurs marquée sont les pierres fondatrices des éditions ADR. D’autre part et pour évoquer d'autres facettes, la petite taille de la structure, paradoxalement, rend libre de s’aventurer sur des terrains qui sont finalement délaissés par les grandes maisons tels que la vente de droits audiovisuels, notamment à l’international (même si, avec leur notoriété, donc la visibilité de leur production, les grands vont attirer des contrats que les petits devront tenter d’aller arracher avec les dents).

ARCHIBALD PLOOM : Vos choix éditoriaux sont très tranchés avec une inclination certaine vers le roman noir…

VÉRONIQUE DUCROS : Nous sommes à la recherche des perles de la littérature de genre : le feuilletonisme, le polar, le roman historique ou d’aventures, la biographie romancée, le thriller, le récit nourri aux frontières du documentaire, l'uchronie,  et comme rien ne nous force à nous ligoter dans

la ligne éditoriale, le terrain d’investigation est immense. Hors de ce périmètre ne restent guère que les autofictions, les romans d’amour et les histoires peuplées de personnages contemplatifs et shootés à l’introspection… Ça peut être très réussi mais ce n’est vraiment pas ma came. Alors oui, souvent ces perles sont noires. Avec les membres du comité de lecture – cinq ou six personnes –, nous sommes bon public et tous gros

lecteurs (ainsi la barre de l’exigence est de fait placée haut). Je tiens à garder la part de l'instinct, et l'enthousiasme qui m’est précieux. Une arme contre le découragement qui peut parfois taper dur.

ARCHIBALD PLOOM : Ce goût pour le roman noir d’où vous vient-il ?

VÉRONIQUE DUCROS : D’un intérêt soutenu pour la société (les sociétés) dans laquelle nous vivons et l’envie de ne surtout pas la voir avec mon seul regard. Je ressens la nécessité de filtrer la réalité telle qu’elle est livrée en surabondance et en continu par les médias d’information. Pour ça, mon outil préféré de compréhension, d’appréhension et d’analyse du monde

actuel et passé est cette littérature qui traite des contextes, plonge dans l’inextricable pelote des éléments dramatiques, des causes violentes, des effets pervers et des conséquences inattendues, et met en scène l’humain à sa juste place de variable, à savoir qu’il n’est ni l’origine du mal ni sa seule cible.

ARCHIBALD PLOOM : Parlez nous de vos quatre premiers auteurs. Comment les avez-vous rencontrés ?

VÉRONIQUE DUCROS : J’ai rencontré Gilles Del Pappas il y a une douzaine d’années grâce au reporter-photographe Sylvain Ageorges, mon associé aujourd’hui, qui réalisait un article sur les auteurs du Sud dont Jean-Claude Izzo était le plus médiatique à l’époque. Del Pappas est un écrivain prolifique, avec des trésors dans ses tiroirs, et c’est lors d’une conversation avec lui que l’idée d’Au-delà du raisonnable a vu le jour. Il avait un gros projet  Attila et la magie blanche  sur lequel il travaillait depuis presque dix ans. J’étais conquise par cette fresque incroyable dans laquelle se baladaient l’anarchiste Marius Jacob et le cinéaste Georges Méliès à la rencontre de dizaines de figures du siècle passé. Del Pappas est un vrai conteur, méditerranéen et universel. François Thomazeau, journaliste à Reuters et écrivain, entre autres – il est éditeur aussi–, avait envie de « participer à l’aventure » selon ses propres mots.

Il écrit peu de romans et j’étais vraiment ravie qu’il me confie Consulting dont j’adore le ton et le côté « tarantinesque ». J’ai rencontré ensuite Catherine Diran dans un salon du livre en province et nous nous sommes revues à Paris où elle m’a apporté son dernier manuscrit Demande à mon cœur , sachant qu’il s’agissait d’une série débutée au Masque chez Lattès.

Nous avons décidé de travailler ensemble sur l’avenir de Victoria Reyne, son héroïne, qui a donc déménagé… Au-delà du raisonnable. Enfin, pour Erica Wagner, j’ai lu Seizure, son premier roman, publié en Grande-Bretagne, qu’une amie, la conteuse Praline Gay-Para, m’a prêté. La puissance de ce texte m’a envoûtée, capturée, comme son titre le promettait… Erica Wagner est journaliste, elle dirige le supplément littéraire du Times et, comme Praline Gay-Para, voyage beaucoup à la collecte des pépites de la littérature orale dans le monde. Cet aspect de son travail d’écrivain est très présent dans son texte tissé de contes celtiques, c’est un levier narratif puissant. J’ai fait la connaissance d’Erica plus tard chez son agent à Paris. Nous avions aimé toutes les deux les mêmes livres et elle était très contente d’être traduite en langue française, qu’elle parle très honorablement. Elle m’a demandé la permission de laisser Douglas Kennedy signer sur la couverture de La Coupure (le titre français) une phrase d’éloge ! Elle ne voyait pas d’inconvénient à être publiée par une toute jeune maison… Ces moments de rencontres font partie des plus agréables de l’aventure éditoriale.

ARCHIBALD PLOOM : Quatre auteurs, quatre romans, quatre combats…

VÉRONIQUE DUCROS : J’ai plutôt la sensation d’un seul et même combat avec quatre partenaires et quatre armes. Et un ennemi : l’invisibilité. Une fois les livres dans les mains des lecteurs, je leur fais confiance. J’ai démarré en autodiffusion, et je trouvais utile de me frotter à la réalité de terrain, de rencontrer les libraires. Je voulais me charger moi-même de la défense du catalogue inaugural et être la première à voir comment les interlocuteurs de la chaîne accueillaient notre travail. Ça me paraissait un passage obligé, initiatique et salutaire (encore plus pour moi, qui ne suis pas du sérail). À la sortie des premiers titres en octobre 2010, je me suis donné un an pour passer de l’autodiffusion à la diffusion déléguée. Depuis septembre, Dif’Pop représente et distribue la production Au-delà du raisonnable. Je suis ravie de la manière dont ils ont considéré mon projet et l’ont accueilli. Et puis j’étais dans une logique de présentation, il fallait qu’une structure dédiée se consacre à la commercialisation pure. Je me rassemble maintenant sur l’objectif principal : pérenniser la structure, construire et enrichir un catalogue de fonds.

ARCHIBALD PLOOM : Et les quatre suivants ?

VÉRONIQUE DUCROS : Les deux prochains titres sortent en février 2012. La paix plus que la vérité, signé Gildas Girodeau, traite de la reconstruction de la paix après une guerre civile, et le prix de cette paix. Le nouveau roman de Gilles Del Pappas, Les Vies de Gustave, se passe à Marseille, en décembre 1945, où les malfrats du Milieu gèrent l’après-guerre. Une histoire de rédemption par l’art alors que la French Connection se met en place. Au mois de mai 2012, Thierry Crifo signe Lignes croisées : à travers les écrits de deux femmes, une sombre fiction sur l’autofiction. Et enfin, toujours en mai, Elena Piacentini, la créatrice du personnage de Pierre-Arsène Leoni, nous rejoint avec Carrières noires, la quatrième enquête du commandant corse avec son équipe de la PJ de Lille. Les deux derniers romans Au-delà du raisonnable pour l’année 2012 paraîtront en octobre. J’espère avoir l’occasion de vous en parler avant l’été.

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