ONFRAY, FREUD ET LES AUTRES :

C’est drôle comme Onfray est l’exact reflet de ce qu’il dénigre. Je ne suis pas un grand fan de l’église freudienne réformée (plusieurs fois) et je me méfie de ce prêt-à-penser mais sur cette affaire on voit bien à chaque ligne qu’il s’agit d’un livre de passion, d’un livre de dépit amoureux. Onfray déteste tellement Freud de lui ressembler si fort. Pour autant c’est une lecture revigorante parce que l’intelligence, même dévoyée, les plaidoyers tordus, les charges névrotiques ne valent que ce que valent leur prose. Et là, c’est une lecture quand même réjouissante. J’aime aussi cette pensée du coup de sang, même si je la sens suspecte. Pourtant il est difficile de prendre un artiste ou un penseur français au sérieux de nos jours. A cause de la télé bien sûr. Ou l’animal passe à la télé et il devient un animal du zoo, ou il n’y passe pas et donc comme écrivain il n’existe pas. C’est pourquoi j’aime tant les auteurs anglo-américains qui paraissent si lointains. Ne nous arrivent que leurs livres. Martin Amis, Mc Innerney, Mc Carthy, Roth et tant de bons auteurs de polars. On voit vaguement une photo dans Libé ou le Nouvel Obs, on apprend qu’ils vivent dans tel ou tel état et qu’ils aiment le base-ball, ou la marche en montagne, mais on s’en fout. Ils viennent de loin, ils n’arrivent pas jusqu’à nous en tant qu’individus. L’écrivain reste un rêve lointain, presqu’autant que London ou Twain ou Hemingway qui ont tant fait pour moi. Les écrivains français on les voit, ils signent dans les pages rebonds de libé, ils vont se faire étriller par des chroniqueurs nains, ils se montrent. Modiano le bègue, l’empêché. Djian le pur. Houellebecq, sa mèche, sa cigarette entre l’annulaire et l’auriculaire. Images. Moi qui écrit des livres et qui n’ai pas encore la prétention de me prendre pour un écrivain je suis allé faire un peu de télé, dans une émission culturelle. Pas grand-chose. J’étais comme le tableau d’une exposition. Je faisais vitrine dans l’espoir aussi que mes lecteurs, les gens qui ont aimé mon travail sache ce que j’étais. Pourquoi ce vertige ? Parce que la fête foraine de la promotion l’exige, parce que la notoriété adoube le talent, parce que les écrivains, moines solitaires veulent aussi un peu bronzer au soleil. Au stade d’Onfray évidemment on est dans le coup de soleil et il lui faudrait de la biafine. Je ne pense pas qu’il soit sain qu’un homme de lettres (j’aime cette périphrase) veuille être le premier dans sa catégorie. Je ne crois pas qu’il faille une Star Academy pour ceux qui travaillent avec une plume. Mais comment faire pour exister, si ce n’est se montrer, forcer le trait, espérer faire le zapping ? Construire une œuvre est un long, très long travail. Livre après livre, années après années, c’est comme une nouvelle croissance, comme une longue introspection, la découverte de sa propre Amérique, et une vie n’y suffit jamais. Comment peut-on vouloir réduire son œuvre à soi, à l’image de soi, au théâtre de son ego ? On le sait les livres sont plus grands que leurs auteurs. J’essaie tous les jours de calmer l’auteur, la bête, le guerrier que je suis. J’essaie toujours de revenir au livre. Malgré la solitude, malgré l’indifférence, malgré le déni, malgré la politesse et la fuite de certains. Parce que le livre un jour m’amène un lecteur. C’est lui, le livre, qui choisit, pas moi. Et quand un lecteur vient jusqu’à moi, c’est après un long chemin et nous n’avons que des pudeurs et des embarras. Il y un livre entre nous. Forcément on ne peut pas se dire grand-chose. Tout a déjà été dit. Mais il y a une forme d’amour inintelligible. Parce que seul compte le chemin. Le chemin pour faire le livre. Le chemin qui mène à lui et à sa lecture. Le livre est la source et il est l’embouchure. Un monde clos où auteurs et lecteurs se retrouvent tête baissée, absents, immobiles, happés, satellisés peut-être. Un monde où tout est lu et rien n’est dit. C’est ce qui fait la différence entre la connaissance et la vulgarité.

  

DENIS PARENT (2010)
 
Cette chronique de Denis Parent est tirée des "Mémoires d'un amnésique" prochainement publiées chez Stéphane Million Editeur

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