Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
PROUST EN PÈRE NOËL : CARNET 28 :

Il est des temps devenus difficiles : les fameuses fêtes de fin d’année... obligé que l’on est, en ces soirs, d’être festifs... Lutter contre cette obligation sociétale est peine perdue tant on se sent abandonné de tous, honteux de ne pas en être si l’on reste chez soi. Nous manquons en ces heures de bon sens et de simplicité. Nous devrions pouvoir renouer avec des gestes essentiels, ne pas chercher minuit à quatorze heures, et se demander, une fois dans l’année, où sont nos fondements pour ne pas s’en éloigner, surtout ces soirs-là. Le sens religieux ayant presque pour tous disparu, ce qui complique encore la donne c’est que nous n’attribuons plus le même sens au mot « Noël ». Pour certains, la famille devient sacrée, ils ne célèbrent plus la naissance de Jésus mais la sainte famille a repris le flambeau, pour le meilleur ou pour le pire. D’autres iront au théâtre dans un acte salvateur, d’autres marcheront dans la nature pour tenter de créer un nouveau rituel païen ... mais souvent personne ne dit rien de ses espoirs secrets et tous nous nous conformons, de peur de trahir, de crainte de blesser, et rentrons sagement au bercail pour ripailler. Cela peut d’ailleurs donner des fêtes réussies mais souvent c’est l’alcool qui nous aidera à oublier notre incapacité à créer du sens... L’homme moderne se retrouve démuni face à la tradition. La société de consommation a pendant un temps rempli cette vacuité mais aujourd’hui, le nombre de cadeaux, revendus sur e-bay dès le 26 décembre, semble indiquer que le manège s’emballe... Le gavage ne comble pas son homme et le rend même de plus en plus triste en ces lendemains de fête qui ne chantent plus...Ont-ils d’ailleurs jamais chanté ?... La messe de minuit a encore du bon : elle rassemble les esseulés, ne coûte rien et entonne quelques airs joyeux... Il ne faut toutefois pas à la sortie croiser femmes, hommes et même enfants qui couchent dehors, Noël ou pas ... Le maigre sentiment chrétien ressuscité s’effrite alors brutalement et notre petite misère des fins d’année nous éclate à la figure comme un caprice d’enfant gâté.

Quel livre peut sauver ?

Pour moi, c’est le moment idéal de reprendre la lecture de La Recherche du temps perdu... car ce qui fragilise en ces derniers jours de l’année, c’est la conscience du temps irrémédiablement passé. « Les Noëls d’antan » sont devenus lettres mortes. L’univers joyeux et féerique promis n’est qu’un fantasme ou un sursaut régressif d’adulte suivi d’une chute inévitable. Le remède est donc : quelques pages proustiennes pour plonger avec désenchantement et humour dans une société décadente qui croit donner le change... revivre avec délices les affres et questionnements de Marcel pour les choses infimes du quotidien, si essentielles en vérité... Nos atermoiements prennent alors un peu d’épaisseur et notre cafard a belle allure... Rassurée d’avoir retrouvé mes clichés proustiens, je fais toujours d’autres découvertes sur la complexité du monde. La sensibilité extrême permet une lucidité décapante. Ainsi, l’amour porté par Saint-Loup à sa maîtresse est décrit comme l’effet d’une puissance d’imagination, empêchant de voir la réalité connue de tous : cette fille est de petite vertu et pourtant aussi une artiste de génie… De même, la société divisée autour de l’affaire Dreyfus révèle plus des habitudes de penser des milieux sociaux, que de réels points de vue sur l’affaire en tant que telle... Enfin, il est un petit joyau que nous pourrions relire aujourd’hui : l’irruption du téléphone dans la vie. Ces pages pourraient sans aucune modification être reprises pour l’avènement du portable multi-fonctions et expliqueraient le désarroi qui risque de poindre après Noël quand chacun prendra conscience que son nouveau petit doudou n’efface pas la peur de l’absence, de l’abandon ou de la mort. Quelques lignes pour s’en convaincre : « C’est l’être cher, c’est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n’ai pu l’écouter sans angoisse, comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu’il y a de décevant dans l’apparence du rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous pouvons être des personnes aimées au moment où il semble que nous n’aurions qu’à étendre la main pour les retenir. Présence réelle que cette voix si proche- dans la séparation effective ! ». Qui n’a pas ressenti ce vide en raccrochant après une conversation amoureuse, ce trouble de la fausse présence que nous offrent textos, mails, Skipe ou autres moyens de communication ?... Là et pourtant si loin... En ce moment où ont vibré tant d’appareils pour souhaiter la bonne année, combien sommes-nous à avoir ressenti l’absence cruelle ?... Sans compter les sms espérés et non reçus qui ont creusé un vide plus grand... nous empêchant d’être simplement là où nous étions, supputant les raisons de ces absences de messages, imaginant que l’autre nous avait oublié, concentré à faire la fête loin de nous, dans un temps détaché, sur lequel nous n’avions aucune prise… Et ces messages reçus qui nous ont déçus par leur immédiateté, trahissant presque un signe obligé, lancé comme pour se débarrasser au plus vite, et passer à autre chose...

Pas de remède ni de repos pour l’âme et le coeur humains, Proust l’a déjà écrit.

C’est peut-être rassurant après tout : nous sommes restés sensibles malgré toutes nos machines, nos nouvelles croyances et nos faux démons... Nous ressentons l’absence. Tout n’est pas perdu. La preuve du manque est le début du désir... Ne mettons pas trop vite quelque chose à la place ! Et vive Noël prochain !

MARCELLINE ROUX (2012)

marcelline.roux@laposte.net

 

 

 

Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :