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RICHELIEU : TESTAMENT POLITIQUE :

 Peut-on encore lire le bon cardinal de Richelieu ? On ne se poserait sans doute pas la question si les éditions Perrin n’avaient eu la bonne idée de nous proposer la réédition de ce texte qui fut publié pour la première fois en 1688 c’est à dire près de 46 ans après la mort d’Armand Jean de Plessis, cardinal-duc de Richelieu et de Fronsac.  Ce testament fut écrit, certainement,  dans les moments de répit  de son inlassable action politique, action  qui réclama toute son énergie entre  1624 et 1642, date de sa mort, à l’âge  de 57 ans, sans nul doute épuisé par le service de l’Etat. 

    Travailleur infatigable, doté d’un caractère  que ses ennemis qualifiaient d’intransigeant, Richelieu  fut l’un des précurseurs de l’état moderne et, à ce titre, combattit tout ce qui était susceptible de le mettre en péril. Il fut donc le gardien sévère de l’autorité royale. Les protestants furent souvent les victimes de sa foi catholique, la noblesse de son idéal envers un pouvoir royal incontesté et la Maison d’Autriche d’une politique étrangère ambitieuse. Le début des mémoires d'un autre  cardinal, de Retz, nous rappelle comme Richelieu était craint mais aussi comme il dut constamment se défier d’une noblesse qui n’aspirait qu’à sa chute. Richelieu fut la représentation  jusqu’à la caricature de l’homme d’Etat. Cependant si sa mémoire perdure jusqu’à nos jours c’est sans doute  qu’il a su souvent éclairer l’histoire d’une conscience vive et acérée

Ce Testament Politique est donc bien l’héritage que nous lègue un homme qui servit avec une passion inextinguible une certaine idée de l’action politique.  Dans le chapitre 3eme  de la seconde  partie du Testament,  on peut lire une formule qui résume  fort bien la pensée de son auteur : “ Les intérêts publics doivent être l’unique fin du prince et de ses conseillers ou, du moins , les uns et les autres sont obligés de les avoir en si singulière recommandation qu’ils les préfèrent à tous les particuliers.” Et il ajoute “Il est impossible de concevoir le bien qu’un prince et ceux dont il se sert en ses affaires peuvent faire s’ils suivent religieusement ce principe, et on ne saurait s’imaginer le mal qui arrive à un Etat quand on préfère les intérêts  particuliers aux publics et que ces derniers sont réglés par les autres.”  Pour le coup on a l’étrange impression de lire du Montesquieu alors même que l’auteur de L’esprit des lois n’était même pas né.  L’exercice du pouvoir confèrera  à la pensée de Richelieu un pragmatisme  qui en fait toute sa modernité.

Le chapitre 8  de la première partie  s’intitule “Du conseil au prince”. Richelieu écrit “ Ce n’est pas une petite question entre les politiques de savoir si un prince qui se gouverne en son Etat par sa tête est plus à désirer que celui qui, ne se fiant pas tant à ses lumières, défère beaucoup à son conseil et ne fait rien sans son avis. “  Question vieille comme le monde  qui fait des antichambres du pouvoir des lieux au moins aussi importants  que ceux où les décisions se prennent. Mais quelles devaient être les qualités des conseillers du Prince pour le cardinal  ?  Son avis ne s’embarrasse pas de prétérition, il est direct et sans aucune forme  d’atténuation : “ La capacité des conseillers ne requiert pas une capacité pédantesque. Il n’y a rien de plus dangereux pour l’Etat que ceux qui veulent gouverner les Royaumes par les maximes qu’ils tirent de leurs livres ; ils les ruinent souvent tout à fait par ce moyen , parce que le passé ne se rapporte pas au présent et que la constitution des temps, des lieux et des personnes est différente. Elle requiert seulement bonté et fermeté d’esprit, solidité de jugement, vraie source de la prudence, teinture raisonnable des lettres, connaissance générale de l’histoire et de la constitution présente de tous les Etats du monde, et particulièrement de celui auquel on est.” Définition qui n’aura sans doute pas échappée au général de Gaulle trois siècles plus tard.

Cet ouvrage, à mon avis indispensable à tous ceux qui sont concernés de près ou de loin  par l’exercice du pouvoir, est édité dans l’excellente collection “Les Mémorables” dirigée par Laurent Theis et dont la jolie devise est : “Les plus grands textes d’hier présentés par les meilleurs esprits d’aujourd’hui.” Devise qui prend tout son sens quand on prend le temps de lire la remarquable présentation d’Arnaud Teyssier, historien et essayiste,  qui a déjà publié en 2007 un essai passionnant sur Richelieu  intitulé “La puissance de gouverner”. Il introduit d’ailleurs son propos, d’assez élégante manière, en prenant le contrepied de la tradition politique que représente le Cardinal. Il écrit en effet : “Dans la tradition politique française , il existe une forme de résistance tenace au pouvoir, saisie dans son essence la plus créatrice , comme l’illustre ce propos de Julien Gracq dans Lettrines (1967)  : “Toute forme de gouvernement encore en sève a de quoi faire horreur : le bon usager de ses plaisirs ne supporte l’Etat que faisandé.” Fine remarque qui a le mérite de placer la pensée du Cardinal dans son cadre national.  Celui  qui déclara à Marie de Médicis : “ En la voie de l’honneur et de la gloire, ne s’avancer et ne s’élever pas, c’est reculer et déchoir.” n’appréciait guère le relâchement  et  traversait les évènements  avec  la détermination d’un visionnaire portant le glaive.

Arnaud Teyssier  considère évidemment Richelieu – c’est là le moindre de ses défauts  - comme l’une des grandes figures de l’histoire de notre pays.  Il écrit “ Richelieu nous dit que l’exercice du véritable pouvoir a une dimension sacrificielle, et qu’il exclut la recherche de cette jouissance que procure l’emprise des hommes. Il ajoute que la politique est l’art de maîtriser les passions et les faiblesses humaines pour les orienter  vers le bien commun, que son but est de conjurer la dictature des intérêts privés pour imposer la primauté de l’intérêt général. “ La structure de l’homme , écrit-il, est un raccourci de celle du grand monde.” Ce n’est pas là, on en conviendra, un sujet absolument dépassé.”  On le reconnaitra aisément et on s’interrogera évidemment sur cette pensée appliquée aux temps présents.  La suite de la présentation est un régal de concision et d’érudition bien tempérée avec en particulier la question des écrits théologiques de Richelieu  et l’influence de la pensée chrétienne  sur l’ensemble de sa pensée et de son action politique.   Cette publication est remarquable de bout en bout.  Traversée lumineuse d’une pensée et d’une époque qui aura sa place dans toutes les bonnes bibliothèques.

Archibald PLOOM

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