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FRANÇOIS THOMAZEAU POUR SON ROMAN "CONSULTING" :

 CONSULTING est l’un des meilleurs romans noirs de l’année 2011.  François THOMAZEAU,  son auteur  a fait de l’écriture une seconde nature. Curieux de tout, il a déjà publié des dizaines d’ouvrages sur des sujets aussi divers que les jeux olympiques de 1936, le mouvement Mod (ouvrage que je tiens personnellement pour une référence),  un guide du promeneur de Marseille sans oublier des traductions  et 13 romans noirs ou policiers.  Si vous ne connaissez pas l’oeuvre de François THOMAZEAU il est temps de vous y mettre, le talent ne manque pas et les heures de lecture non plus. 

ARCHIBALD PLOOM :   La consultation de votre bio donne le vertige. Comment vous définiriez vous du point de vue de l’écriture ?

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Je n’ai pas vraiment de définition. Disons, comme vous le dites si justement, que l’écriture est une seconde nature.  Avec la marche, ce sont deux choses que je fais sans y penser, sans fatigue apparente et qui sont aussi nécessaires à mon bien être que manger ou respirer. Je n’imagine pas un monde où l’écriture aurait disparu. Je serais un handicapé.. ou un conteur.

ARCHIBALD PLOOM :  CONSULTING n’est pas votre première tentative du côté du roman noir …

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Non. J’ai commencé en 1995 par un roman très noir qui se passait à Marseille dans les milieux du rock avec des tas de références aux Jam, mon groupe fétiche. Ça s’appelait La Faute à Dégun et c’est classé, dans les articles sur la question, parmi les précurseurs de ce qu’on a appelé le « polar marseillais ». J’y traitais déjà de thèmes récurrents dans ce que je découvre être mon univers : le rock, l’amour déçu, le polar et l’imposture.  

ARCHIBALD PLOOM :  Votre héros  - enfin on va l’appeler comme ça – est en quelque sorte un homme de ménage  d’un nouveau type. 

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Oui. Mais qui fait plutôt dans le nettoyage industriel style Onet, mais en malhonnête. Lui vous dirait plutôt qu’il est consultant parce qu’il est imprégné de cette culture du faux-semblant qui refuse d’appeler un pauvre un pauvre, un enfoiré un enfoiré et la dette souveraine du racket.

ARCHIBALD PLOOM :  Vous poussez  la logique ultra-libérale jusqu’à  ses limites.  Antoine en est finalement le bras armé.

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Oui. J’ai eu, quand j’ai fini d’écrire ce bouquin  il y a déjà quelques années (2005 ou 2006),  des lectures très négatives de certaines personnes qui trouvaient que j’exagérais, que je forçais le trait. Ce n’est pas totalement faux, et pourtant… Je sortais moi-même d’un licenciement « à l’amiable » après avoir passé vingt ans dans une boîte anglo-saxonne où seule la logique de l’actionnaire était prise en compte, au détriment des salariés, bien sûr, mais aussi des clients. Et j’avais autour de moi des tas de collègues très sympathiques dans la vie, souvent de gauche, qui étaient de bons petits soldats d’une boîte à la politique ultra-libérale. J’ai croisé pas mal de DRH qui étaient des tueurs, peut-être pas au sens strict du terme, mais pas loin. Après, quand les suicides ont commencé chez France Télécom, lorsque la crise du système est devenue plus nette, ces premiers lecteurs ne m’ont pas trouvé si parano que ça !

ARCHIBALD PLOOM :  Quand on commence  le roman, on se dit qu’il s’agit d’un roman  noir bien enlevé mais plus on avance dans la narration plus on s’aperçoit que vous dressez le tableau des souffrances générées  par le modèle économique  occidental :  stress, souffrance au travail,  explosion de la famille,  faillite du couple...

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Oui. Avec toujours le décalage de l’humour. C’est mon influence britannique. Mais oui, le travail productiviste tel qu’il est mis en place depuis des années à coups de slogans bien connus est une aliénation formidable. On a fait croire à toute une génération qu’ils étaient heureux d’appartenir à « la classe moyenne » alors qu’en réalité, les inégalités se creusaient et que les français moyens d’hier sont devenus les précaires, les paumés, les névrosés d’aujourd’hui. 

ARCHIBALD PLOOM :  Antoine,  celui que nous appellerons le héros,  ressemble fort à ces spécialistes des ressources humaines  qui préparent ces fameux plans de restructuration, il a juste une petite spécialité  en plus, c’est un finisseur. Tous ces gens n’éprouvent pas grand-chose à l’égard de leur prochain parce que s’ils éprouvaient le moindre sentiment, ils ne pourraient pas se comporter comme il le font ? 

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Comme les capos dans les camps, comme tous les petits soldats. On leur dit que c’est bien, qu’il n’y a pas d’autre voie et ils y croient. Et puis il y a le pognon, le meilleur chloroforme à scrupules. J’ai connu un responsable d’une ancienne entreprise pour laquelle je bossais qui touchait7 000 euros à chaque poste qu’il supprimait (on parle de « poste », mais c’est un homme ou une femme à chaque fois). Le licenciement est devenu un mode de « bonne gouvernance » obligatoire. Pour un « manager », dégraisser c’est toujours bien pour la ligne. C’est la gestion slim-fast. 

ARCHIBALD PLOOM :  La rencontre  d’Antoine avec Pascal le syndicaliste  désespéré est une sacrée trouvaille.  Le cocktail à base de méfiance, d’efficacité  et d’humour noir  finit par nous les rendre sympathiques.

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Oui. Et pourtant (attention spoiler !), ce sont deux belles ordures ! Mais je pense que dans tous les bons romans noirs, en tout cas ceux que j’aime, personne n’est sympathique. Il n’y a ni méchant, ni gentil, que des victimes. Je voulais montrer que le système, tel qu’il nous est vendu, nous transforme tous en marionnettes et en salopards, quel que soit le bord pour lequel on milite. On m’a parfois reproché le manque de psychologie de mes personnages. Mais je ne pense pas qu’un DRH en exercice ou un capo a une psychologie. Toute la réussite du système repose précisément là-dessus.

ARCHIBALD PLOOM : Le roman  n’exhale pas vraiment les valeurs  de droite mais on sent un fond d’anarcho syndicalisme. Je me trompe …

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Un peu. L’anarchosyndicalisme renvoie immanquablement à la Guerre d’Espagne dans laquelle il est hasardeux de désigner des anges et des démons, côté républicain. Ça dépend des jours,ça dépend des lieux. Je voulais surtout montrer que les combats individuels sont perdus d’avance et que les syndicats, s’ils perdent le sens de leur mission, peuvent devenir des collabos. C’est que, malheureusement, le système profite à des gens de tous les bords, sinon à tout le monde.

ARCHIBALD PLOOM :  Comme je l’ai expliqué dans ma chronique, c’est un roman qui fait du bien. On sourit, on rit, on s’amuse des situations mais en vérité la réalité que vous décrivez  n’a rien de  tordant.  Ce serait comme s’amuser de l’état d’un grand malade et au fond ce grand malade c’est le monde des entreprises et ce qu’il génère depuis les années 80. 

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Oui. Je suis un grand partisan de l’humour, de la dérision comme arme de dénonciation. Sinon, ça fait prêchi-prêcha. Je n’ai pas de grande vérité à asséner. Je pense que l’humour est nécessaire ne serait-ce que pour prendre le recul qu’il faut pour arriver à sortir du système. Parce que c’est la seule issue.

ARCHIBALD PLOOM :  CONSULTING est édité  par les éditions  AU-DELÀ DU RAISONNABLE  qui vient juste de souffler sa première  bougie.  Petite maison d’édition avec à sa tête  une grande dame tout à fait atypique dans ce milieu : Véronique Ducros.

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Oui. Elle aussi a monté sa maison d’édition avec ses indemnités de licenciement. Et l’intitulé de sa maison résume bien la démarche. Qui est la plus raisonnable ? La Véro qui gâchait sa vie, ses nerfs et sa santé dans un boulot bien payé mais usant ou l’éditrice épanouie et fauchée d’aujourd’hui ? La question reste posée.

ARCHIBALD PLOOM :  Vous êtes marseillais.  Quelle influence a Marseille sur votre travail, votre oeuvre ?

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Comme tout écrivain, j’évolue dans le terrain de jeu de mon enfance et de mon adolescence. La ville m’inspire par ses contradictions, parce qu’elle est un bon résumé de l’état du monde actuel, une sorte de poste avancé de la connerie, de la misère et de la mort ordinaire, mais aussi de la résistance à ce qui précède. 

ARCHIBALD PLOOM :  La question bête – mais je me suis dit que vous aviez peut-être quelque chose à dire sur le sujet : pensez vous qu’il soit souhaitable que l’OM soit racheté par une principauté pétrolière comme le PSG ? 

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Pourquoi pas ? Quitte à dilapider leur pognon, les émirs peuvent aussi bien le faire chez nous. Quoique un mafieux russe ou kirghize se sentirait peut-être plus à la maison chez nous… 

ARCHIBALD PLOOM :  Grand scripteur, c’est certain… mais quel genre de lecteur êtes vous ? 

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Moins vorace depuis que l’écriture me prend trop de temps, mais oui, j’ai toujours deux, trois lectures de front, mes deux trois magazines de chevet (Uncut, Mojo, la revue Marseille, l’Equipe), un roman en anglais, un roman en français, et les bouquins qui me servent de source pour les bouquins en cours. 

ARCHIBALD PLOOM :  Vos grands écrivains ?

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Norman Mailer, Joseph Conrad, Dickens, Dostoïevski pour les très grands. Dans le polar, beaucoup les comiques déjantés, Carl Hiaasen, Kinky Friedman. Ou les très noirs, comme Kem Nunn. Comme tout le monde, récemment, j’ai été bluffé par les bouquins de RJ Ellory. Eduardo Mendoza. Plein d’autres que je vais regretter d’avoir oubliés. 

ARCHIBALD PLOOM :  Votre grand livre .

FRANÇOIS  THOMAZEAU : Crime et châtiment.  

ARCHIBALD PLOOM :  Vous travaillez certainement sur deux ou trois projets ? 

FRANÇOIS  THOMAZEAU : En ce moment, essentiellement des projets sur Marseille. Une petite histoire de la ville pour un éditeur ami, David Gaussen, et un projet plus complexe, un genre de roman mosaïque que j’ai appelé : « Marseille, une autobiographie ». Côté docu, je rédige comme chaque année le Guide touristique du Tour de France, qui devrait pour une fois être vendu au grand public, et je planche sur un projet Sport et Cinéma et un autre sur les Faces B.

 

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