
On aimerait bien être surpris par la mort en plantant nos choux comme le suggérait Montaigne à la fin de ses Essais. Mais voilà on ne choisit souvent ni notre fin, ni notre fin de vie. Vous allez vous dire, là ça commence mal , je ne vais pas tarder à changer de chaîne ! Et pourtant vous auriez tort. D’abord parce que je n’ai pas l’intention de faire pleurer dans les chaumières, ensuite parce que je viens de découvrir un petit roman bien malin, bien touchant et drôlement plein d’humanité dont la lecture m’a réjoui au point que j’ai eu tout de suite envie de vous en faire partager la découverte.
Moi je suis comme beaucoup d’entre vous. Il m’arrive de plus en plus souvent de traîner dans les couloirs d’une maison de retraite pour rendre une petite visite à un parent, un ami . Et je suis bien persuadé que nous avons tous la même sensation désagréable de n’être pas à notre place. C’est vrai quoi, pourquoi stationner autant de vieillesse, de douleur, de tristesse au même endroit ? Ce n’est pas humain ! Et on sort en se disant qu’on ne mettra jamais les pieds dans un endroit pareil pour son compte personnel . Ah ça non ! Plutôt sauter du Pont Neuf dans une eau glacée ou avaler toutes les boites de vitamines de notre pharmacie, histoire de mourir en pétant la forme … Mais bon on se doute bien que tous les gens qu’on a vus se traîner derrière des déambulateurs, poussés dans des fauteuils roulants ou avancer tout seuls à la vitesse d’un escargot flappi, oui tous ces gens là se sont sans doute dit la même chose au même âge que nous et pourtant ils sont toujours là à repousser l’instant fatidique avec les moyens du bord. Il va sans dire qu’écrire sur la vieillesse, les maisons de retraite et les ravages de l’âge relève de l’expérience limite sauf si … si vous avez un peu d’humour, que vous êtes définitivement amoureux de la vie dans tous ses états et que vous avez envie de raconter une fable humaniste à l’usage de tout un chacun.
Performance que vient de réussir Viviane Chocas à travers son roman JE VAIS BEAUCOUP MIEUX QUE MES COPAINS MORTS. Le titre plante le décor. Réalisme et humour. Non pas noir l’humour, je dirais plutôt un humour tendre, un humour profondément respectueux du combat de ceux qui vivent malgré toutes les raisons qu’il y aurait de mourir.
D’abord reconnaissons à Viviane Chocas d’avoir su construire un récit très habile du point de vue narratif. Blanche est une jeune femme amoureuse de la vie qui anime un atelier d’écriture dans une maison de retraite. A travers les récits des pensionnaires, leurs histoires se succèdent au fil des pages. C’est habile d’ailleurs parce que nous autres lecteurs, planqués derrière notre petit capital d’années qui nous permet d’envisager la grande vieillesse avec une certaine distance, et bien on se dit tout simplement que la vieille dame qui raconte son histoire qui se déroule dans les années 70 et bien, elle avait notre âge à l’époque… et soudain on fait beaucoup moins les malins … C’est fou comme le temps passe vite même pour nous….
Blanche va découvrir, à mesure que les séances se succèdent, les évènements heureux, les échecs, les abandons que vécurent autrefois les participants à l’atelier. Certains ont la mémoire qui flanche alors elle les aide un peu, elle se transforme en enquêtrice, elle recompose le puzzle . Elle est formidable Blanche, elle ne se décourage pas, elle reformule, elle demande des détails. On imagine qu’elle a une jolie voix. Et puis elle a sa vie en dehors de son travail. C’est une fille qui aime faire l’amour. On ne peut pas lui en vouloir, c’est bien agréable de se donner un peu de joie de vivre non ? Viviane Chocas sait d’ailleurs décrire les gestes de l’amour et pour le coup c’est un vrai plaisir de se laisser submerger par ces étreintes parfois inattendues qui nous surprennent au détour d’une page. Blanche ne refuse rien au désir qu’elle a de partager le désir qu’on peut avoir d’elle. Elle y trouve l’énergie de ce combat qu’elle mène contre l’oubli, le désespoir, la mort. C’est d’une grande habileté d’ailleurs de nous proposer la rencontre des corps après celle des coeurs car Blanche est la reine de coeur de ce roman.
Bon et puis il y a ces sacrés vieux qui se battent avec les moyens du bord ! Au point que leur résistance au cours des choses va en conduire certains à tenter un putsch contre le destin, embarquant Blanche dans une aventure où elle perd un temps le contrôle des évènements. Après tout rien n’est gravé dans marbre enfin si mais ce qui y est écrit ne doit pas forcément être appliqué à la lettre … enfin si mais … En vérité ces vieux là sont des résistants qui veulent garder la main sur le volant même si c’est Blanche qui conduit. Je n’en dis pas plus car il faut lire ce roman qui au fond parle moins de la vieillesse que de la vie, de la vie envers et contre tout. Qu’on soit jeune ou vieux on doit faire face à l’existence, avec l’âge on a juste moins d’énergie mais de là à imaginer qu’on perd le désir ce serait aller un peu vite en besogne. Et puis Viviane Chocas nous rappelle entre les lignes qu’au fond nos vies ne tiennent qu’aux liens qui nous unissent aux autres , liens familiaux, amicaux et intergénérationnels. JE VAIS BEAUCOUP MIEUX QUE MES COPAINS MORTS est un roman où l’espoir des mots croise la nécessité de se battre jusqu’au bout. De l’art de faire passer un bon moment aux autres en abordant un problème de société qui n’avait rien de très engageant au départ, c’est tout l’art de l’écrivain et il faut reconnaître que Viviane Chocas fait preuve dans ce domaine d’une grande maîtrise pour le plus grand plaisir du lecteur ….
ARCHIBALD PLOOM (2012)
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