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VINCENT EDIN pour CHRONIQUE DE LA DISCRIMINATION ORDINAIRE :

Bertrand JULLIEN : Vincent Edin  vous expliquez au début de CHRONIQUE DE LA DISCRIMINATION ORDINAIRE (co-signée avec Saïd HAMMOUCHE) que cette chronique est la première radiographie systématique des discriminations par type, par domaine et par nature. Pourtant c’est un sujet qui fait désormais partie de l’actualité.

Vincent EDIN : Vous dites co-signée, mais c’est en réalité co-pensée, co-maturée, co-écrite. Le livre est impensable à un seul auteur, quel qu’il soit. Le livre est né de cette rencontre et de ce constat paradoxal que la discrimination est très prégnante dans l’actualité, mais qu’elle continue majoritairement à être niée par les Français. Nous en avons conclu que cela tenait au fait qu’elle était combattue de façon trop morcelée, par des personnes désireuses de faire émerger l’une des composantes de la discrimination (sexisme, racisme, âgisme…). Nous avons au contraire voulu adopter une démarche la plus globale possible, en termes de population discriminée comme de nature de discrimination, que ce soit dans l’éducation ou l’emploi.

Bertrand JULLIEN :  Quelle a été votre méthode ?

Vincent EDIN : Nous sommes partis du postulat que sur un sujet aussi vaste, personne ne pouvait appréhender tous les aspects, nous avons donc beaucoup discuté avec des associations, des entreprises et autres représentants de l’Etat. Une fois que nous avons réuni suffisamment de matière, nous nous sommes lancés avec la nécessité impérieuse d’être prêts pour janvier afin de pouvoir inscrire ce sujet à l’agenda des candidats à la présidentielle.

Bertrand JULLIEN : Vous débutez votre ouvrage par un petit glossaire qui n’est pas inutile. On y trouve les mots de la discrimination : phénotype, préjugés,  stéréotypes … Concernant la définition de  la discrimination  elle-même vous distinguez plusieurs types de discrimination : directe, indirecte, systémique, positive. Vous pouvez en quelques mots dire en quoi ces discriminations sont précisément différentes ?

Vincent EDIN : Permettez-moi de renvoyer les lecteurs vers nos définitions pour plus de précision ! Le fait de montrer les différents types de discrimination permet surtout de souligner à quel point elles se diffusent dans la société. Quand on vous refuse un appartement ou l’entrée dans une boîte de nuit à cause de votre couleur de peau, la discrimination est évidente, mais quand on vous pose des questions d’ordre intime au cours d’un entretien d’embauche parce que vous êtes une femme, vous ne pensez pas à la discrimination. Elle est pourtant bien présente, on ne les pose pas aux hommes et les conséquences se font sentir en termes d’embauche ou de rémunération… Idem pour l’orientation, le piège est parfois là : la discrimination sybilline ou systémique est la plus pernicieuse et la plus dangereuse pour la Communauté France.

Bertrand JULLIEN :  Vous faites aussi une série de portraits  de personnes victimes de la discrimination et là j’avoue qu’on mesure l’ampleur  des dégâts car  si cette dernière touche de façon récurrente les personnes issues de l’immigration  elle ne fait pas de  cadeau non plus à ceux qu’on appelle commodément les Français de souche.

Vincent EDIN : C’est le but, tant mieux si cela vous a interpellé ! La discrimination touche tout le monde, c’est là notre message. Toutes les femmes, tous les Français qui dépassent 45 ans ont sept fois moins de chances de retrouver un emploi ; tous ceux qui n’ont pas la bonne couleur de peau, le bon code postal (banlieues bien sûr, mais aussi territoires enclavés), les bonnes préférences sexuelles ou politiques… Nos 6 portraits illustrent des millions de destins de Français qui vont être discriminés car ils ne sont pas des mâles blancs trentenaires hétéros et urbains…. Ces six portraits soulignent l’absurdité du modèle cloniste…

Bertrand JULLIEN : Vous expliquez dans la deuxième partie de l’ouvrage que les discriminations sont dures mais qu’il est dur aussi de pouvoir les prouver.

Vincent EDIN : Notre société est quasi pathologique du chiffrage, mais ne veut pas quantifier la couleur de peau, l’appartenance religieuse ou les préférences sexuelles. Je vous laisse le soin d’en tirer les conclusions que vous voudrez. Par ailleurs, entre inégalités et discriminations le lien est ténu mais nous montrons que les inégalités ont tellement grandi en France ces dernières années qu’elles relèvent pratiquement de la discrimination. A la naissance, votre destin est plus ou moins écrit,  et si vous ne naissez pas au bon endroit, il vous sera pratiquement impossible de faire de grandes études et d’avoir une insertion professionnelle facilitée. C’est dans ce “pratiquement” que s’engouffrent les décideurs pour ne rien faire…

Bertrand JULLIEN : Abordant le thème  des jeunes des quartiers populaires vous opérez une classification intéressante  en nous présentant les revanchards, les résignés, les révoltés, les Bounty,  les esquiveurs, les exilés… autant de  postures plus ou moins conscientes face à la difficulté de l’intégration.

Vincent EDIN : Je n’aime pas le terme d’intégration. Etant blanc et issu d’un milieu aisé, on ne m’a jamais parlé d’intégration, pourquoi en parler d’avantage pour des personnes qui sont françaises depuis aussi longtemps que moi ? Ca n’a pas de sens et on voit à votre simple question, pourtant bienveillante, comment la pensée dominante a pollué de préjugés discriminants notre inconscient collectif… Après, sur notre classification, cela fait là encore partie de recoupements sans matériau statistique suffisant pour nous, mais il nous a été confirmé par tous qu’un nombre croissant de jeunes à la religion et à la couleur de peau non bienvenues en ces temps préféraient l’exil pour cause de convenances privées, mais surtout de facilité d’intégration professionnelle… C’est un gâchis de talents incommensurable.

Bertrand JULLIEN :  Vous parlez de l’inquiétante uniformité des étudiants des grandes écoles issus d’une élite qui se reproduit par discrimination systémique. Bourdieu le disait déjà il y a trente ans.  Le phénomène s’est-il amplifié depuis ?

Vincent EDIN : Le Seuil vient de republier les cours du collège de France de Bourdieu sur le fonctionnement de l’Etat. Sur le raisonnement, rien n’a changé. Sur les chiffres, la réalité est bien pire aujourd’hui : d’une part les écoles sont encore plus fermées en termes de diversité sociale, mais pire encore puisqu’elles ont doublé leur nombre d’étudiants ces dix dernières années ; cela signifie surtout que le phénomène s’est considérablement amplifié et que nos dirigeants sont plus homogènes socialement que jamais.

Bertrand JULLIEN : Quelles sont les discriminations qui vous ont paru les plus graves aujourd’hui ?

Vincent EDIN : Celles faites aux femmes car elles sont majoritaires. Celles liées aux seniors car il y a une contradiction à vouloir nous faire travailler plus longtemps si l’on vous considère comme inemployable dès 45 ans. Celles perpétrées contre les quartiers populaires en général, notamment leur jeunes. Mais pas uniquement, en les enclavant en termes de transport, en leur ôtant des services publics, ce quinquennat inaugure la discrimination territoriale, c’est une hérésie et un suicide géographique intenable.

Bertrand JULLIEN : “Dans les médias, les écrans se mettent à parler” écrivez vous en titre de l’un de vos chapitres. Pouvez vous préciser l’évolution des médias face aux accusations de discrimination.

Vincent EDIN : Ils ont fini par prendre conscience du problème croissant qu’il y a à avoir une télévision non conforme au pays réel pour parler comme Maurras (qui ne s’attendait pas à être cité sur la discrimination). Allez voir, ou lisez “les nouveaux chiens de garde” et vous prendrez conscience du caractère très grave de la consanguinité entre élites politiques, médiatiques et leurs prétendus experts qui ne voient aucune crise arriver… En plus d’être moralement inacceptable, c’est d’une imbécilité économique sans nom.

Bertrand JULLIEN :  Comment peut-on lutter contre tous ces préjugés souvent enfouis au plus profond de nous  et qui  favorisent la  discrimination ordinaire.

Vincent EDIN : Education, éducation, éducation. Pédagogie et prise de conscience collective, diffusion des messages encore et toujours. A l’exemple de ce qu’ont fait les femmes pour obtenir le droit de vote, le droit à prouver leur capacité à exercer tout type de travail. Il n’y a pas de fatalité.

Bertrand JULLIEN :  Votre conclusion ne va guère  dans le sens des politiques actuelles ? 

Vincent EDIN : Ils voudraient organiser une ségrégation sociale qu’ils s’y prendraient difficilement mieux…

Bertrand JULLIEN :  Selon vous la discrimination amplifie-t-elle la crise en France ?

Vincent EDIN : Evidemment ! La discrimination est une pathologie du court termisme. Or, la crise renforce le sentiment d’inquiétude et le cerveau, cet avare cognitif pour parler comme Patrick Scharnitzky se rassure avec ce qu’il connaît, ce qui exclut tous les autres. Ceux qui ont les manettes du changement aujourd’hui étant précisément ceux qui discriminent, le problème ne peut mécaniquement qu'empirer dans un premier temps, à moins qu’une prise de conscience collective  ne s’opère. 

Bertrand JULLIEN :  Quelles mesures un gouvernement devrait-il prendre rapidement pour casser le cercle vicieux des discriminations  ?


Vincent EDIN : Le problème dépasse le gouvernement. Il faut que tous les gens comprennent l’importance d’agir à leur échelle, selon leurs compétences et leurs possibilités. Plus largement, les acteurs économiques doivent s’emparer de cette question: revoir leur manière de recruter pour sortir du clonisme et revoir leur gouvernance qui encourage le présentéisme facteur de discriminations. Enfin, l’Etat doit faire ce dont il n’aurait jamais dû s’éloigner : agir en fonction des territoires et des situations pour rétablir une vraie justice d’accès au tout pour tous en matière d’éducation, de logement ou d’emploi. Concrètement, cela signifie que, dans un premier temps, il faudra plus aider ceux qui en ont besoin plutôt que ceux qui s’en sortent bien avec une exigence fondamentale en ces temps de difficultés financières : toujours se demander quelle est l’utilité sociale du projet soutenu. Elle doit être la boussole des investissements publics. 

 

 

 

VINCENT EDIN (2012) est co-auteur de Chronique de la discrimination ordinaire

 

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