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LA COUPURE d'ERICA WAGNER par ARCHIBALD PLOOM :

LA COUPURE est un étrange roman, celui d’une quête dont on ne sait trop où elle va se terminer.  Une quête qui commence pour Janet par l’appel d’un notaire qui lui annonce qu’elle hérite d’une petite maison sur la côte qui appartenait à sa mère.  Rien de très original en somme sinon que Janet n’a jamais connu sa mère, une mère qu’elle pensait décédée depuis fort longtemps.  La voilà donc orpheline d’un père aimant qui l’a élevée et d’une mère inconnue dont la seule nouvelle qu’elle reçoit finalement est celle de son trépas.

La vie est parfois compliquée, vous vivez avec un homme adorable, vous avez réussi à vous construire une existence où les blessures du passé  sont gentiment camouflées sous le vernis  d’un quotidien qui ressemble à des millions d’autres  et voilà que le fantôme de votre mère vient toquer à la porte.

  Janet décide donc de partir seule à la rencontre de la petite maison maternelle.  Et là vous connaissez l’éternel problème des quêtes : vous poursuivez un but et ce que vous trouvez  n’a plus grand rapport avec votre nouvelle vie que la quête a justement initiée. La quête est une purgation qui conduit à une métamorphose individuelle ; c’est la raison pour laquelle je ne crois guère aux quêtes collectives mais ce n’est pas le sujet… La quête conditionne un changement intérieur, peu importe le but, seul compte le cheminement. Et le cheminement  de Janet commence quand elle gare sa voiture  sur le chemin qui mène  au  “Shieling”  nom de la maison  très rustique  que va découvrir la jeune femme.   Pas d’électricité, juste l’eau courante et l’océan à perte de vue…

  A partir du moment où notre héroïne franchit le palier de la vieille bâtisse, le sortilège du roman vous enveloppe de sa brume de bord de mer.  Le lecteur est littéralement aspiré par la poétique wagnérienne qui  va battre la mesure du récit au rythme  des vagues qui s’abattent sur la plage en contrebas de la maison.  Erica Wagner est une styliste qui construit sa narration  à la manière d’un horloger amoureux  des mouvements complexes  ;  le récit  crée sa propre dynamique en s’appuyant sur un mouvement de  balancier où l’alternance  entre le passé et le présent  conduit le  lecteur  juste au bord de l’abyme exactement  là où les mots ne peuvent plus rien dire.  

  Comment peut-on dire ce qu’on n’a jamais  connu ? Comment peut-on parler d’une attente qui a duré une vie ?  Comment  peut-on s’affranchir  d’un passé qui pèse  sur chacun de vos souffles ?   Exercice difficile et périlleux auquel Erica  Wagner s’est livrée  avec une virtuosité  minimaliste qui ne peut  que susciter  l’admiration.

  Je n’ai guère envie de dévoiler  le fond du récit car il doit être vécu, dans sa lecture même,  comme une aventure personnelle. En effet je ne pense  pas qu’il puisse ressortir de ce roman une vérité universelle, bien au contraire et c’est là la grande réussite du travail de l’écrivain.  La quête de Janet devient aussi celle du lecteur, non celle d’un double de l’héroïne mais plutôt le point de vue du témoin à qui le passé qui se révèle à un autre délivre un vertige  de l’âme, une suspension du cours de sa vie  qui peut  l’aider à mieux  sentir les forces  profondes qui l’animent.  Avez-vous déjà rêvé d’assister au spectacle du déploiement des forces insconscientes qui viennent frapper la côte de votre conscience comme les vagues telluriques de l’océan ?  En cela la maison n’est pas suspendue sur une falaise au dessus de la mer par hasard. Décor grandiose pour un huis clos entre deux êtres qui vont se rencontrer au delà de tout ce qu’ils avaient pu imaginer.

Toute maison a ses fantômes, ou du moins retient-elle des lambeaux de notre histoire sans que nous décidions jamais lesquels.  Le “Shieling”   attend  Janet et lui réserve une surprise de taille. En entrant dans la maison la jeune femme entame une traversée qui l’obligera à abandonner  tous les repères qui avaient fait sa vie d’avant.  Tout est perdu désormais des certitudes qui rassemblaient autrefois son existence sous une apparente  mais illusoire tranquillité.  Janet va crier, saigner, pleurer , jouir , pleurer encore   laissant les mots s’échouer les uns après les autres sur la plage  et laissant son corps  plonger  dans  ce qu’aucun discours ne peut décrire.  Tumulte d’une vie meutrie rencontrant une vie blessée. Manifestation  des profondeurs du désir, aspiration d’une énergie vitale devenue absolument nécessaire au moment    le passé s’effondre.  Ne reste plus que le présent dans sa nudité crue. 

L’une des grandes forces du roman d’Erica Wagner tient dans  l’alternance entre le passé et le présent. Alternance bouleversante où la vérité se cherche au coeur des histoires qu’on raconte aux enfants.  Histoires cousues de mythologie, jamais achevées, toujours reprises à travers les mille et une nuits du passé.  Histoires qui donnent un semblant de cohérence à tous les non-dits, les absences, les silences ; histoires qui s’arrêtent quand ceux  qui les racontent disparaissent finalement. Que reste-t-il alors  ? La vérité des corps sans doute. Celle du désir de traverser l’autre pour trouver sa vérité. 

Quand Janet sortira de la maison elle se demandera sans doute qui était la jeune femme qui avait franchi le pas de la porte.

“La Coupure” est un roman bouleversant, sombre et déroutant.  Une oeuvre profondément poétique portée par une excellente traduction.  Erica Wagner pousse l’exploration de ses personnages jusqu’aux limites de ce que peut la volonté des mots .  A la fin le lecteur  découvre qu’aucun mystère  ne peut être totalement dissipé et que l’océan finira sans doute par dévorer les falaises…

ARCHIBALD PLOOM (2012)

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