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LA VIEILLESSE, VERSION STIMULANTE - CARNET 29 :

Un visage surgit au milieu d’une bande annonce. J’ai voulu connaître le film qui révélait ce visage, en fait celui de Svetlana Geier, traductrice en allemand de Dostoïevski. Le titre du film « La femme et les cinq éléphants » est, à sa façon, la traduction imagée, de cette enseignante ayant vécu avec ses cinq livres traduits, aussi lourds, pleins, et porteurs de mémoire…que cinq éléphants !

Où voir ce film ? Seules deux salles le diffusaient : l’une à Paris, l’autre en banlieue sud…pas grand choix de jour, ni d’heure…Je pris l’option du dimanche après-midi, dans un cinéma de banlieue, posé sur une dalle de béton, coincé entre un parking et un centre commercial. La poésie ne viendrait sans doute pas de ce côté-là. Pourtant, à ma grande surprise, une file conséquente de gens s’était constituée devant l’entrée du cinéma. Cela me rassura sur l’âme humaine. Ces inconnus, malgré l’austérité des lieux, avaient été bouleversés, comme moi, par un visage, au point de se retrouver là. D’accord, la moyenne d’âge était élevée mais le visage apparu était celui d’une vieille femme : ses yeux bleus et ses cheveux blancs avaient dû faire des envieux. Après tout, les banlieusards n’étaient pas tous des illettrés stigmatisés dans les journaux télévisés. Je me glissai dans la file, fière d’être des leurs.

Après une vingtaine de minutes d’attente, je dus me rendre à l’évidence : j’étais d’une naïveté confondante. Tous ces gens n’attendaient pas la révélation d’un visage. Ils allaient voir le dernier film grand public qui passait à la même heure dans la salle voisine. Je manquai donc d’arriver en retard à ma séance et je me retrouvai avec dix autres égarés dans une salle minuscule pour voir un film resté confidentiel.

Heureusement, j’oubliai vite cette déception pour me livrer à la rencontre. Et ce fut un petit miracle ! Ce film dévoile avec pudeur la vie d’une femme qui traverse la grande histoire, qui vit avec les textes par la traduction, qui enseigne, cuisine, repasse, déambule dans une grande maison de Fribourg. Lors d’un voyage en train vers l’Ukraine, pour un retour aux origines, on reste assis à ses côtés, à méditer sur les paysages, à entrer dans son silence habité, à goûter l’intelligence de sa joie. Tout est hymne à la vie, même ce qui reste sans réponse, ce qui peut être jugé, comme son départ avec l’armée allemande pour fuir les purges staliniennes. Avec elle, nous refaisons le chemin, interrogeons les choix, les capitulations, les forces. Ce documentaire ne donne pas de leçons mais dessine les soubassements d’une vie avec les livres. On perçoit les risques et la richesse de passer d’une langue à l’autre, de se tenir entre deux façons de dire le monde à jamais séparées. Les mains filmées sur les livres ouverts, crayons entre les doigts pour écrire le mot juste, les mains qui repassent les tissus blancs, afin de replacer les fils dans la trame du linge, comme un mot dans un texte, ne sont pas de simples belles images mais de celles qui poursuivent, s’impriment…

A la sortie, la foule de l’autre salle se dispersa sur la dalle en béton. Ces gens vivraient-ils aussi longtemps avec les personnages de leur film que moi avec Svetlana Geier ?

Grâce à elle, je ne repasse plus avec inconscience et je commence la lecture de Crime et châtiment, longtemps retardée. Cette œuvre au poids d’éléphant résonnera donc encore, et le sillon creusé par cette femme n’aura pas été vain. Tel l’oignon qu’elle découpe, qui n’a pas de centre, accueille et accumule presque sans fin des couches successives, je reçois et empile ses expériences comme des épaisseurs dont le poids fera peut-être de moi un éléphant capable de poursuivre avec lenteur et obstination quelques pistes…

 MARCELLINE ROUX (2012)

marcelline.roux@laposte.net

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