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LA GRÈVE, LE PÈRE NOËL ET LE RÊVE DU PÊCHEUR par SIGOLENE VINSON :

Un jour du mois de décembre 2011, des policiers ont remplacé des agents de sécurité grévistes dans les aéroports français. La grève était particulièrement suivie à Lyon, à l’aéroport Saint-Exupéry. J’aime assez ce nom. Il fait sens pour un aéroport. Beaucoup plus que Charles de Gaulle qui est pourtant aussi un porte-avions.

 Les journaux télévisés se sont émus du remplacement des agents grévistes par les forces de police. Surtout sur France 2. Cette fois, c’est sûr, la façon de faire était grossière. Même les voyageurs le disaient, des voyageurs qui redevenaient soudain des citoyens :

« Ce n’est quand même pas normal de casser une grève comme ça », « rallonger les préavis ou instaurer un service minimum, c’est enlever tout sens au conflit collectif », « le droit des travailleurs est tellement malmené ces derniers temps que je me fiche pas mal d’arriver en retard à ce réveillon de Noël qui me fait chier ! »

Ce n’était pas banal de voir ça à la télé. Parce que jusqu’à présent, on n’interrogeait que des voyageurs pris en otage et vraiment en colère. Pas ces bohèmes au sourire tendre qui se foutaient de perdre un jour ou deux sur leurs fêtes de fin d’année.

Peut-être était-ce dû au fait que les salariés grévistes relevaient du secteur privé et que, cette fois, personne ne pouvait mettre en cause ces salauds de fonctionnaires qui pour le coup, étaient au turbin : ces policiers en remplacement qui ne savaient même pas se servir du scanner de contrôle.

En plateau, la rédaction de France 2 avait invité le ministre des transports, Monsieur Mariani. On voulait obtenir de lui des explications sur ce fait historique : l’Etat, le pouvoir exécutif et sa police, qui cassaient une grève. Du jamais vu.

Monsieur Mariani avait une drôle de défense. Pareil que pour le cassage de grève, du jamais vu : « J’oppose au droit de grève, le droit des Français à partir en vacances, le droit de fêter Noël ».

J’ai cherché dans la constitution, dans notre bloc constitutionnel, si l’anniversaire de Jésus Christ relevait d’un de nos droits fondamentaux. Et je n’ai pas trouvé.

Le droit de grève, oui. Un droit particulièrement nécessaire à notre temps. La phrase est drôlement jolie. Comme un poème. Mais aujourd’hui, nos hommes d’Etat tarés (homme d’état taré, c’est du Shakespeare, c’est dans le roi Lear : « Procure-toi des besicles et, en homme d’Etat taré, affecte de voir les choses que tu ne vois pas « ) gouvernent sans poète et sans philosophe. Juste avec des éditorialistes. Et c’est bien dommage.

Quelqu’un à l’Elysée avait dû voir la prestation médiocre de Monsieur Mariani et son droit des Français à partir à la neige et à chanter « Joyeux Anniversaire » au fils de Dieu. Du coup, le soir, rebelote, mais avec un autre. Un autre qui devait se montrer plus finaud. Et ce fut Monsieur Guéant. Normal, Ministre de l’Intérieur. Patron des policiers qui remplaçaient les grévistes.

Le dossier avait dû être retravaillé dans l’après-midi. Parce qu’avant d’évoquer le droit des Français à partir en vacances, Monsieur Guéant a parlé de la liberté de circulation.

Parce que Guéant, il est très : « Circulez, circulez, y’a rien à voir ». C’est le patron de la Police quand même.

Liberté de circulation contre laquelle, on ne peut pas grand-chose, elle est inscrite dans les droits fondamentaux de l’Union Européenne. Voilà, il existe la liberté de circulation des marchandises, des capitaux, des salariés. Des hommes et donc des vacanciers de Noël.

Et devant ma télé, je me disais que c’était peut-être à cause de cette liberté de circulation que tout foutait le camp et la chose publique avec l’eau du bain.

Loin de moi l’idée d’empêcher les Français de partir. Au contraire, je les invite à tout quitter, à prendre la mer pour vivre le rêve du pêcheur. Et pour être en accord total avec la liberté de circulation, on peut même allier celle des marchandises avec celle des voyageurs. Oui, il est aujourd’hui possible de prendre un billet de cargo marchand : vraquier, minéralier ou roulier. Au choix. C’est un tour du monde que j’aimerais entreprendre. A condition de toujours soutenir les grèves des dockers que je rencontrerais.

Dans ce même journal de 20 heures, après l’exposé de Monsieur Guéant, et certainement pour nous faire avaler la pilule, un reportage nous montrait Monsieur Sarkozy en visite dans un centre des restos du cœur. Il faisait la bise à Véronique Colucci. Ou Véronique Colucci lui faisait la bise. C’était pas bien clair. Et je me demandais si Coluche ne se retournait pas dans sa tombe. Quand la liberté de circuler était  aussi celle de faire de la moto sans casque.

L’Etat cassait une grève et remerciait une association vivant de dons privés de faire le boulot à sa place. C’était peut-être parce que les restaurants du cœur existaient qu’il n’y avait pas de révolution en France.

La République me semblait hurler que certains principes étaient particulièrement nécessaires à son temps.

Ils sont inscrits dans sa constitution.

SIGOLENE VINSON (2012) est l'auteure de « J’ai déserté le pays de l'enfance » 

 

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