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OLIVIER BORDAÇARRE POUR SON ROMAN "LA FRANCE TRANQUILLE" :

Avec  LA FRANCE TRANQUILLE Olivier BORDAÇARRE  nous propose un néo polar qui pousse jusqu’à leurs termes certaines idées extrêmes.  L’auteur en excellent laborantin  suit scrupuleusement la méthode scientifique en isolant  une petite ville de province bien tranquille avant d’inoculer le virus qui va tout déclencher.  Une série de crimes inexplicables qui met la gendarmerie sur les dents et  ne tarde pas à révéler  tous les stigmates  d’un mal être qui  mine la bonne ville de Nogent-les-Chartreux. Jusqu’alors la crise ne se manifestait que par l’ordinaire des chômeurs en fin de droit et des minorités rejetées au delà des zones industrielles mais l’effroi ne va pas tarder à obliger chacun à dévoiler son jeu et c’est bien connu la peur est la pire des conseillères surtout quand l’idéal républicain ne se résume  plus qu’au nom d’une place du 3ème arrondissement de Paris . Un roman qui vous secoue sacrément la carcasse et nous oblige

finalement à nous poser  les bonnes questions…

Pierre BRETAN-BERGER : Olivier BORDAÇARRE on ne peut faire l’économie du début, c’est à dire du titre…. LA FRANCE TRANQUILLE … on comprend vite que cette France là ne va pas rester tranquille longtemps mais surtout on pense à 1981 et à la  campagne de François Mitterrand et le fameux slogan “La force tranquille” avec le petit clocher au loin … très loin maintenant …

Olivier BORDAÇARRE : Effectivement, le petit clocher est bien loin. La force capitaliste a eu raison de lui. Nous parlerons des responsables une autre fois ! En choisissant ce titre, j'ai voulu créer d'emblée un contraste tragi-comique avec ce qui se passe dans cette bonne ville de Nogent-les-Chartreux et, pour élargir le champ de l'examen, sur l'ensemble du territoire français. On peut lire le titre de deux manières : comme un clin d'oeil anecdotique (ce qui restreint le sens) ou comme l'introduction d'une critique à suivre dans le roman.

Pierre BRETAN-BERGER:  Vous avez fait le choix d’un incipit  “in medias res” qui met le lecteur immédiatemment dans le contexte et le laissera épuisé à l’autre extremité du roman … C’est aussi une manière de faire les présentations, en particulier celles du serial killer qui va terroriser  la ville pendant plusieurs semaines.

Olivier BORDAÇARRE : J'ai choisi de prendre le lecteur à la gorge et de ne pas le lâcher. Une manière de dire : voilà ce qui va se passer, voilà ce à quoi vous pouvez vous attendre mais je ne vous en dirai qu'un morceau, pour vous faire saliver de frayeur. Donc la suite est un long flash-back sous la forme d'une descente aux enfers. Il faut trouver la forme la plus adéquate pour raconter une histoire. Là, je veux que la corde soit tendue du début à la fin. Le suspens est une tension qu'il faut respecter.

Pierre BRETAN-BERGER: Intéressant contrepoint avec  votre commandant de gendarmerie , Garand, qui lui tourne plutôt au diesel …

Olivier BORDAÇARRE :

Le héros d’aujourd’hui est principalement américain. Le cinéma américain et ses agents veulent nous faire croire que le monde a besoin de héros. Or, nul n’est plus terriblement conformiste que le héros américain. Le héros américain est un collabo. Il est la pointe de la pyramide du système, son phare dans la brume des incohérences politiques. Le héros américain se conforme aux diktats du pouvoir. Il est courageux, travailleur, séduisant, brillant. Il défend la veuve et l’orphelin, collabore avec la police et le pouvoir. En sauvant le monde, il lave le pouvoir dont il est un zélé serviteur ; le lave de ses obscénités, de ses mensonges, de son véritable objectif : se succéder à lui-même. Je ne parle pas ici bien sûr, de héros tels que ceux, par exemple, de Lawrence Block ou de Jim Thomson. D’ailleurs, le roman de ce dernier « Des cliques et des cloaques » a été adapté au cinoche par Alain Corneau (« Série noire »), un Français. On est loin de James Bond et de ses missions impossibles…

Paul Garand est pleutre, feignant, sombre. Il est gros et malpoli. Il a des emmerdes, il ne sait pas comment faire, il est maladroit et bourré de contradictions. Il est anormal. Je veux dire humainement anormal, c'est-à-dire qu’il ne peut pas se contenter de la norme. Il est en dehors. Du système et de lui-même, de ce qu’il doit représenter : l’autorité, la rigueur, la soumission aux codes en vigueur. Il n’est pas une puissance, comme Superman ! Alors il est broyé. Les dominés (qui sont la majorité) sont broyés.

Comme disait Louis Calaferte : le monde est divisé en deux parties : les crocodiles et les lapins. Les lapins ne mangeront jamais les crocodiles. Mais si un million de lapins sautent à pieds joints sur un crocodile, il n’y a plus de crocodile.

Paul Garand est un lapin. Seul. 

Pierre BRETAN-BERGER : LA FRANCE TRANQUILLE démarre un peu à la manière d’un roman d’Herbert LIEBERMAN  mais revient rapidement s’ancrer dans un environnement plus national. D’ailleurs le personnage de Garand y est pour beaucoup .

Olivier BORDAÇARRE : Le choix de situer l’action dans une petite ville de province, un territoire limité, une zone microcosmique où chaque habitant se connaît me permet d’éviter un certain nombre de clichés liés au fonctionnement fourmillant d’une métropole (ses rues mal famées et ses quartiers huppés, ses bandes et ses mafias, ses nuits glauques et ses trafics…). Sous ses dehors paisibles et proprets (on pensera peut-être aux maîtres du genre, Simenon ou Chabrol, dont les descriptions de l’univers provincial dévoilent ses aspects particulièrement obscurs), Nogent-Les-Chartreux est une sorte de grande famille aliénante. Chacun se connaît (on est chez soi, on est né ici, on n’est pas le produit d’un mélange), chacun peut donc exprimer librement ses opinions, y compris à un représentant de l’ordre qui vient acheter ses croissants à la boulangerie du coin. L’entre-soi permet même certaines illégalités (petits arrangements, mensonges et falsifications...). La limitation du territoire et le petit nombre d’humains permettent une forme de solidarité de façade. Des groupes s’affrontent dans une sorte de mesquinerie toujours renouvelée. On défend son bout de terrain, son commerce, ses frontières, son bon droit, ses racines, sa culture. Le nouveau, l’étranger, celui qui n’est pas d’ici devient le suspect, celui qui tentera en vain de s’intégrer et, même au bout de l’assimilation, restera de souche inconnue. Souche louche... La ville, bourgade de province de vingt mille habitants, est un personnage multiple dans le roman qui ne sait comment lutter contre son cancer. Ses métastases se multiplient, l’envahissent, le colonisent. La ville se rabougrit, se replie, se ride de partout, elle devient une vieille pomme flétrie et farineuse dans le jus épais de laquelle les habitants pataugent sans savoir vers quelle cible pointer leurs fusils, vers quel autre diriger leur haine. Au lieu de s’ouvrir vers l’extérieur, de s’emplir de nouveaux souffles, de laisser pénétrer en elle les lumières d’ailleurs, elle se barricade et, clôturée, vigilante, à l’affût, folle de ce qui pourrait venir la polluer, elle pourrit de l’intérieur. Ses habitants donne l’impression de constituer une sorte de communauté puissante qui les protège de l’horreur mais ils ne sont que massifiés en une sorte de paquet grouillant de sensations contradictoires, de peurs mal dirigées, d’individualismes mortifères. La frange bourgeoise de cet embrouillamini tire ses marrons du feu en attisant les égoïsmes. Les mesures prises sont toutes plus inutiles les unes que les autres mais les élections approchent, il faut être efficace et pragmatique.

Pierre BRETAN-BERGER: Ce commandant de gendarmerie vit sur les ruines de son passé et semble partager les blessures d’un bon nombre de Français.

Olivier BORDAÇARRE : Que faire de ces blessures ? Les panser ? Ou les penser ?

Pierre BRETAN-BERGER : Les noms  des personnages  sont  un vrai régal …  c’est assez jubilatoire de voir surgir dans la narration Jacques Fricot , Fabien Dumerche ou Gérard Gravaud…  Je suppose que vous en avez une petite collection  d’avance…

Olivier BORDAÇARRE : oui : Odile Prunier, Bruno Grattard, Yvan Drobat et bien sûr Clothilde D'Axoy, une des héroïnes de "Régime sec" (Fayard)

Pierre BRETAN-BERGER: Quand je dis que le roman commence comme un polar américain il bifurque tout aussi sec vers l’examen des mauvais penchants français.

Olivier BORDAÇARRE : Il n'y a pas plus de mauvais penchants que de bons. Il y a des choix et des erreurs. Parfois on se trompe de colère.

Pierre BRETAN-BERGER:  Le personnage de Garand est singulier sur de nombreux points. Si l’on fait abstraction de son nom de famille qui en dit pourtant long, c’est un gendarme profondément républicain, sa femme Nadine l’a quitté mais il reste profondément amoureux d’elle, enfin il se bat comme un beau diable pour conserver une vrai relation  avec son fils unique malgré la difficulté de la tâche.  C’est aussi un solitaire qui doit faire face  à une situation hors norme.  Il donne un peu l’impression d’être le dernier résistant au milieu d’un monde de fous furieux.

Olivier BORDAÇARRE : Paul Garand, en porte-parole d’une infime minorité, tente de relativiser, de rationaliser, d’éviter les débordements violents d’une population prise au piège par le manque de solidarité, d’écoute ou d’entraide et par le désir réactif de désigner des responsables, des coupables, des boucs émissaires. Paul Garand, flic local, fatigué et dépressif, voit son énergie d’enquêteur se déliter, désespère, abandonne, trop investi qu’il est par ses soucis personnels (son fils qui s’éloigne, sa femme déjà loin, la routine d’une vie sans attrait). Il grossit à vue d’œil. Fin de carrière d’un homme sans illusion. Mais, oui, il résiste tant bien que mal, à la bêtise. Il est peut-être philosophe, qui sait ?

Pierre BRETAN-BERGER:  L’intrigue est remarquablement menée mais comme souvent dans le roman noir le propos est ailleurs. La France tranquille tourne salement au brun à mesure que la narration avance...

Olivier BORDAÇARRE : J'emprunte ceci à Michel Foucault : « L’ennemi majeur : le fascisme. Et non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini – qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses –, mais aussi le fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite. »

Pierre BRETAN-BERGER: Ce qui est ennuyeux c’est qu’on se prête à voir dans vos descriptions bien des similitudes avec  la situation actuelle.  Vous savez quand dans la conversation quelqu’un vous dit  “Je ne parle pas comme ça d’habitude mais là …”

Olivier BORDAÇARRE : oui, "Je ne suis pas raciste mais...", "J'ai même un ami arabe...", "Les immigrés, quand il y en a un, ça va. C'est quand y en a plusieurs que ça pose des problèmes...". Le bruit et l'odeur, quoi...

Pierre BRETAN-BERGER:   LA FRANCE TRANQUILLE  c’est un peu aussi le roman des illusions perdues, illusions du couple, de la famille, illusions sociales, politiques. On cherche un peu d’espoir et là on tombe sur un sérial killer …

Olivier BORDAÇARRE : Dans un système qui tue le désir, il est difficile de poursuivre la construction des utopies. Nous sommes au bout de quelque chose. Le capitalisme s'autodétruit et entraîne les hommes dans sa chute. Résister à cette chute suppose de désirer à nouveau, autrement que comme des consommateurs, comme des orphelins. Désirer l'autre, le lien, le social, l'aventure humaine donc le collectif. Non pas la masse indifférenciée mais le groupe, l'ensemble des individualités libres et solidaires au sens premier, c'est à dire attachées, co-fondatrices d'une nouvelle forme de relation. Cela passe par une renaissance de notre capacité naturelle d'aimer.

Pierre BRETAN-BERGER : Finalement le commandant Garand  est un peu – comparaison n’étant évidemment pas raison -  le Docteur Rieux de Camus dans LA PESTE. Les éléments se déchaînent mais il tient la baraque jusqu’à la fin.

Olivier BORDAÇARRE : Jusqu'à la fin ? Motus... La lumière vient de son fils et de l’amour qu’il éprouve pour Elise, une étrangère à la commune, une rebelle au travail, une cible pour le tueur. Grégory Garand est un passionné. La passion, c’est ce qui manque cruellement aux Nogentais qui pour la plupart ne vivent que de fantasmes, de désirs factices et de divertissements. Le fils de Paul se passionne pour les étoiles (une manière de fuir vers des cieux plus sereins que ceux, si bas, de la région qu’il habite). Grégory Garand est celui par qui le bonheur arrive, la libération, l’action, le choix, l’énergie, la passion. La complexité des relations entre ce jeune homme et son père accentue chez l’un la déprime mais l’envie d’être un père acceptable et attentif, chez l’autre le désir de se sortir de ce bourbier, d’aimer, de voyager, de créer. Lors de leurs rencontres, les deux personnages s’expliquent toujours, s’engueulent, se heurtent parfois violemment. Cela permet à Grégory de se construire au-delà d’un modèle qu’il refuse (il le dit) et ainsi de consolider son identité d’adulte.

Pierre BRETAN-BERGER : Vous êtes conscient qu’on sort un peu sonné de cette FRANCE TRANQUILLE ? 

Olivier BORDAÇARRE : Oui, secoué, sûrement, donc vivant et potentiellement réactif. Tout n'est pas perdu !

Pierre BRETAN-BERGER : Heureusement vous avez saupoudré la fin d’un peu d’espoir.  Mais on ne dira rien.

Olivier BORDAÇARRE : Il n'y a que l'amour...

Pierre BRETAN-BERGER : Votre roman préféré ?

Olivier BORDAÇARRE : La question la plus difficile ! Heu... ce qui me vient, là, tout de suite... "La métamorphose"...

Pierre BRETAN-BERGER : Votre prochaine victime ? 

Olivier BORDAÇARRE : Le stade ultime de la consommation...

 

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