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FACE A FACE AVEC PHÈDRE : CARNET 30 :

Un jour, j’ai acheté Phèdre en complicité secrète avec le narrateur de La Recherche du temps perdu, en hommage à sa dévotion pour la Berma. Pour quelques euros, j’alimentai en toute légèreté mes affinités électives avec Proust. Je m’étais vaguement souvenue des commentaires élogieux des lecteurs de cette pièce. La femme divisée entre ordre et passion, face au tragique de sa destinée, au dérèglement des sens, les faisait clamer des tirades entières comme des refrains huilés.

 « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue

Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler

Je sentis tout mon corps et transir et brûler. »

J’avais choisi une édition de poche et la glissai dans mon sac à main, confiant sagement au noir la passion illicite pour Hippolyte.

Bien plus tard, dans le RER D, n’ayant pas eu le temps d’acheter un journal au kiosque, je retrouvai le portrait, en couverture du folio, d’une Phèdre, épouvantée et envoûtée, peinte par Pierre-Narcisse Guérin. Je ne pouvais décemment pas lire Phèdre dans le RER. J’ai feuilleté l’ouvrage, espérant trouver un appareil critique conséquent qui m’aiderait à passer le temps mais il était bien mince. Je suis revenue à la scène d’ouverture et étrangement, j’ai lu. J’ai repensé à Marcel, narrateur de La Recherche, qui n’avait pas eu la révélation la première fois qu’il avait entendu la Berma. Alors qu’il avait rêvé, vu en imagination les moindres subtilités de son jeu, il demeura distant devant elle sur scène. Loin d’être transporté, il analysa froidement les caractéristiques de sa voix et de ses mouvements. J’étais de même dans mes approches de Phèdre, intimidée par la langue racinienne, attentive au rythme des alexandrins, bonne élève, comprenant la leçon, sans être touchée.

La banalité du RER, sa crasse légendaire, le bruit de fond des conversations téléphoniques ont-ils provoqué un déclic ? Ce contexte du moins démythifia la lecture, et m’a rendue perméable. Je perçus, au plus vif, la douleur et l’emportement. Au coeur des mots, presque tremblante, je me surpris à ralentir la lecture des vers les plus connus, devenus soudain brûlants. Plus de barrière de langue, la musique parlait. Je n’ai relevé le regard que pour observer un homme, que je soupçonnai être metteur en scène, vu sa précédente conversation sur des contrats à signer. Descendu vers la plate-forme centrale, il remontait l’escalier quand il trébucha à la vue de mon livre, manquant de se retrouver abattu à mes pieds. Sa stupeur de voir Phèdre dans ce RER égalait la mienne. Nous nous sommes souri. Puis, j’ai replongé dans la tragédie malgré le décor inapproprié. Ainsi débuta ma première vraie lecture de Phèdre. Plus question de lâcher Thésée, Oenone, Hippolyte, Aricie, il fallait les suivre, les entendre même si ce jour-là, je rendais visite à une amie. Elle ne pouvait se douter de mon état mais j’ai trouvé, comme par enchantement, l’occasion de lui lire quelques tirades, comme si les mots étaient miens. Elle a lu à son tour. Nous ne disions rien, le texte seul existait et ses yeux embués furent un cadeau.

Il m’aura donc fallu tout ce temps : l’invitation silencieuse lancée par Marcel, un RER en décor incongru, une lecture partagée pour qu’enfin je rencontre Phèdre. Le silence et l’aveu, la chair et l’esprit, la pathétique tentative pour retrouver l’unité, la souffrance d’un mal qui tue mais sans lequel on ne peut vivre, l’ambiguïté fascinante dans sa complexité m’étaient donnés. J’aurai dû avoir honte de mon hermétisme passé mais j’étais trop absorbée par ma présente découverte. J’espère Marcel que tu es fier de mon retour du temps perdu !

MARCELLINE ROUX (2012)

marcelline.roux@laposte.net

 

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