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JUDITH GAUTIER OU L'OBSCUR OURAGAN par Mélanie TALCOTT :

Au cimetière de Saint-Énogat, il est une tombe portant une date, 1917, un nom, Judith Gautier et une épitaphe en chinois, La lumière arrive, hommage qui fut, dit-on, rédigé par l’empereur d’Annam. Je me rappelais une autre femme, qui avait croisé sur cette même plage bre- tonne, George Soulié de Morant, alors qu’il n’était qu’un enfant. Plus de trente-cinq ans les séparaient, mais elle redonna à ce fils adoptif sur qui elle veilla toute sa vie durant, ce qu’un autre lui avait un jour transmis en l’initiant aux rudiments de la langue chinoise, bien longtemps avant que diplomate et sinologue accomplis, son magnifique Précis d’Acuponcture chinoise ne lui confère la célébrité. Il me suffit de quelques recherches pour me rendre compte qu’il s’agissait de la même personne. C’est ainsi qu’à mon tour, je partis à la décou- verte de cette femme complexe et secrète, libertaire dans ses choix et sa vie, une Acrate à qui la rumeur publique prêta en son temps bien des amours scandaleuses, élevées au rang du mythe post-mortem, et le soupçon de Sapho dans sa vieillesse et qui avait coutume de dire : Indépendante j’ai vécu, indépendante je vieillis, indépendante je mourrai.

Je lus donc ses souvenirs, quelques-uns de ses romans et essais orientalistes, me plongeant pour un instant dans la vie d’une autre, celle d’une femme du XIX° siècle, lecture qui donna un bon coup de balai à la vanité humaine qui nous étreint si fort aujourd’hui, que l’on oublie bien légèrement tous ceux qui nous ont précédé et lutté pour des convictions, hélas, toujours en germe de devenir. Car à l’époque, être femme était déjà en soi une gageure et être née dans une classe aisée ne garantissait aucune- ment la liberté d’être. Il fallait du courage et de la ténacité pour s’affronter aux tenan- ciers des lettres qui assimilaient la femme écrivain à une pute, attifée du surnom de bas-bleus, – une allusion aux bas de laine portés par celles qui peu soucieuses de leur féminité, les préféraient aux bas de soie -, ou à une écervelée hystérique à la sensibilité exacerbée.

Pour comprendre qui fut Judith Gautier, on ne peut faire l’impasse ni sur cette donnée ni sur l’univers bourgeois et libertaire de son père, Théophile, qui la protégea autant qu’il lui rogna les ailes.

Le Sachem ne pouvait vivre sans sa tribu ni sans son clan ni sans ses maîtresses. Débordant de vie et de talent, il envahissait l’espace, écrivait ses histoires n’importe où, n’importe quand et sur n’importe quoi. Chroniqueur, journaliste, feuilletoniste, poète, homme de théâtre et romancier, il lui fallait un public intime qui partage ses enthousiasmes et ses coups de gueule. Celui-ci était-il encore endormi douillettement à l’aube à peine naissante, qu’il chantait à tue-tête pour le réveiller. Etait-il absorbé par des tâches ordinaires qu’il lançait son cri de ralliement : Tout le monde sur le pont! Son appétit de vivre étant aussi gargantuesque que généreux, il avait l’empathie facile, les largesses d’un seigneur et la mélancolie profonde d’un humaniste.

Être l’enfant de ce père qui se reconnaissait comme vénéré maître Victor Hugo et avait comme disciple Baudelaire, qu’il appelait affectueusement Baldelarius, ne devait pas être chose facile. Il en eut trois, un fils naturel surnommé Toto, fruit de ses brèves amours avec Eugénie Fort, et deux filles, Judith et Estelle, avec celle qui fut son épouse, Ernesta Grisi, cantatrice, dont il aima passionnément la sœur, Carlotta, pour qui il créa Giselle, un ballet inspiré d’un recueil de nouvelles de Heinrich Heine. Si quasiment plus personne ne lit, à tort, les œuvres de celui qui fut à l’origine du Parnasse, si Estelle a traversé la vie sans laisser d’autres traces que celles de sa propre histoire, tout le monde ou presque a oublié Judith, qui fut pourtant la digne fille de son père, Théophile Gautier, qui disait orgueilleusement d’elle qu’elle était son dernier espoir et le plus parfait de mes poèmes.

Le jour de sa naissance, le 25 août 1845, son voyageur de père était en Algérie. Premier abandon qui fut suivi de quelques autres et lui traça une enfance douloureuse où l’absence quasi constante de sa mère fut compensée par son amour tyrannique envers Marie Damon, sa nourrice, avant d’être ensuite recueillie par sa famille paternelle, grand-père et grands-tantes, puis placée dans une institution catholique sur ordre de sa famille maternelle italienne qui la désirait épouse de Dieu, et de réintégrer enfin l’ubuesque chaos familial. De cette enfance et adolescence qu’elle raconte dans les deux premiers tomes du Collier des jours, souvenirs de ma vie (1904), Judith Gautier laisse deviner, non sans une certaine indulgence envers cette petite fille, une person-nalité complexe dont elle taira toujours jalousement les méandres, le troisième tome de ces souvenirs étant entièrement consacré à son séjour chez Richard Wagner, à Tribschen. Une volonté implacable couplée à une obstination maladive, le besoin d’être un leader, le refus d’être touchée et de toucher, éludant ainsi toute démons-tration affective, se faisant un devoir de n’obéir à personne, de ne jamais se plaindre ni pleurer, devenant très violente dès que l’on veut lui imposer quelque chose, inclus une punition méritée, un désir forcené d’indépendance et de se différencier de l’autre, de tous les autres dont elle se méfie tant…, autant de traits de caractères que son père résumera en deux surnoms : Ouragan et Epilepsie-catalepsie… Du premier, Baudelaire lui prédira qu’il causera des orages et du second, elle dira: Epilepsie-catalepsie avait coutume de dire mon père pour définir mon caractère d’alors qui me faisait tantôt exaltée et enthousiaste, tantôt morne et dédaigneuse. Il m’incitait, charitablement, à choisir un terme entre ces deux extrêmes. Mais je lui répondais que c’était là une idée digne d’un classique, et qu’un romantique comme lui savait bien que rien n’est plus bourgeois que le juste milieu.

Le juste milieu… Rien n’était justement plus étranger à ce père libertaire pour qui l’apprentissage de la lecture et de l’écriture était la chose la plus merveilleuse qui soit pour un enfant, et qui absolument convaincu que si les livres étaient dangereux, il fallait les lire tous ou n’en lire aucun, laissa bibliothèque ouverte et livres offerts à ses deux filles qui dévorèrent en compagnie de Marianne, la domestique alsacienne amoureuse elle aussi de la chose écrite, l’œuvre de Georges Sand, de Walter Scott, de Victor Hugo, de Baudelaire et d’Edgar Poe. Professeur improvisé de Judith, pensant que la science abrégée et l’histoire ramenée à un point de vue général n’intéressent pas, et que pour cela, tout ce que l’on apprend en classe est vite oublié, il décida que la matière la plus utile à connaître était l’astronomie, science pour laquelle Judith se passionna. Maîtrise acquise, Théophile Gautier lui donna à lire Eurêka d’Edgar Poe, traduit par Baudelaire, et demanda à sa fille de lui expliquer cet ouvrage qui selon lui était une cosmogonie transcendantale d’une lecture laborieuse. C’est ainsi qu’elle publia son premier article, à un âge précoce, (1864) dans le Moniteur Universel, sous le pseudonyme de Judith Walter.

La maison de Neuilly bruissait de visiteurs, les uns, amis intimes de Théophile Gautier, les autres, nombreux également, quémandeurs de ses faveurs. Là, entre une fête improvisée et un repas entre copains, elle découvrit un Flaubert conteur et acteur de talent, un Gustave doré magicien, un Baudelaire cynique, friand de ses propres extravagances programmées où il voulait clamer sa différence, un Villiers de l’Isle- Adam, dit Mathias pour ses amis, hypocondriaque à l’extrême ou encore la froideur certaine des frères Goncourt, anatomopathologistes enthousiastes de l’humain, dont père et fille se méfiaient. Elle y fit connaissance de Dumas Fils, de Victor de Madarasz, peintre hongrois ténébreux et de Charles-Simon Clermont-Ganneau, alors du même âge qu’elle, orphelin de père et protégé par le sien. Disciple d’Ernest Renan, il devien- dra diplomate, chercheur, enseignant et un orientaliste émérite. Plus tard, Judith Gauthier lui dédicacera Le Vieux de la Montagne (1893). Elle mesura également à travers Bœuf de chambre, surnom du comte Olivier de Gourjault, ami de son demi- frère Toto, l’utilité d’avoir un Paysage, à savoir un faire-valoir qui sait se contenter de votre ombre pour exister, un abnégant qui comprend tout, absorbe tout et s’y entend sur tout. Elle retint sans doute la leçon, car si Boeuf de Chambre fut le Paysage du père, Louis Benedictus, dit Boni, musicien spécialiste des musiques orientales, compositeur et descendant de Baruch Spinoza, fut celui de la fille, jusqu’à sa mort.

Elle y rencontra aussi, en 1861, celui qui allait lui permettre de s’émanciper en littérature de son père, en devenant l’élève d’un transfuge de la Grande Muraille, un Taiping rescapé de divers supplices, ramené en Europe par un archevêque, Mgr. Callery, désireux d’élaborer un dictionnaire franco-chinois. La mort de ce dernier ayant enlevé toit et couvert à Ting-Tun-Ling, le jeune Clermont Ganneau le présenta à Théophile Gautier, qui l’adopta. Avec ses yeux retroussés et sa robe groseille – tel le décrit Le Journal des Goncourt -, il devint le précepteur de Judith, le mandarin de Théophile et l’éminence jaune du Parnasse. Théophile Gautier y retrouva, en compa- gnie de Flaubert, de Baudelaire, de Mallarmé ou de Maupassant, le goût des chinoi- series qu’il avait commises dans sa jeunesse (Celle que j’aime et Le Pavillon sur l’eau), tandis que sa fille s’initiait aux secrets de la langue, de l’écriture et de la culture chinoises. Quelques années plus tard, en 1867, toujours sous le nom de Judith Walter, elle publia Le Livre de jade, un recueil de poésies regroupant des textes, parfois très librement interprétés, de célèbres poètes chinois dont Li-Taï-Pé (701-762),un Omar Khayyâm version asiatique, du moins fougueux Thou-Fou (712-720) ou de Su Dong-Po (1037-1101), paysan et poète, exilé politique qui devint premier ministre, avant d’être à nouveau banni. Chaleureusement accueilli par la critique, traduit en plusieurs langues, plusieurs fois réédité et illustré par Lucien Pissarro, peintre comme son père Camille, la jeune poétesse fit avec ce livret son entrée en sinologie, bien qu’aujourd’hui ses pairs en la matière dressent un sévère inventaire des nombreuses inexactitudes de ses traductions.(1) Pourtant, dans ses Notes sur la Chine, Judith Gautier témoigne d’une profonde connaissance de ce pays où elle n’alla jamais, si ce n’est en le rêvant. Mais selon certains sinologues, analystes de son œuvre, certains de ces poèmes ne furent rien d’autre que prétexte à des messages amoureux déguisés à l’adresse de Catulle Mendès.

Rien ne me donne l’idée de l’infériorité de la femme comme l’aveuglement bête et bas de ses coups de cœur, écrivirent méchamment dans leur Journal les frères Goncourt à propos d’Emile Bergerat, homme conventionnel et époux d’Estelle. Est-ce l’incroyable beauté et la forte intelligence de Judith qui adoucit leur plume? Toujours est-il que cette phrase assassine pourrait s’appliquer parfaitement à l’amour aveugle que celle-ci porta à ce bellâtre, un mec fun comme on dirait aujourd’hui, qui trempait allègrement sa verve et son sexe dans le milieu parisien branché de l’époque, que Baudelaire aimait pour avoir tous les vices, dont Jules Renard traça un portrait peu flatteur : la pédérastie dans le geste, un ruffian en lettres, un être malfaisant, qu’André Gide résuma en une phrase : il avilissait tout ce que touchait sa plume et qu’un journaliste de l’époque, Maurice Coste, décrivit comme une beauté troublante… une sorte de christ, mais d’un faux christ, d’un christ suspect, d’un christ de cabaret qui pour- suivait – à travers ses nombreux écrits – une infatigable propagande de démora-lisation, l’espèce d’apostolat pornographique auquel il s’était voué… Affublé du sobriquet de Crapule m’embête par Théophile Gautier qui l’exécrait, ce gargantua médiocre des lettres, alcoolique, éthéromane et trousseur obsédé de jupons, tour à tour journaliste, critique, romancier, nouvelliste, auteur dramatique qui excellait néanmoins dans le conte libertin et le plagiat, signa la rupture entre le père et la fille, qui défiant la désapprobation paternelle, devint Judith Mendès en 1866, en ayant pour témoin de ses noces malheureuses, Flaubert.

Ironie de la vie ? Ce fut Catulle Mendès qui le 23 octobre 1872, contresigna l’acte de décès de Théophile Gautier. En 1874, trompée et dernière informée, Judith Gautier entama une procédure qui se conclut par un divorce en 1896… Entre temps, Catulle Mendès avait eu deux enfants avec Augusta Holmés, musicienne que l’on disait être la fille d’Alfred de Vigny. Judith Gautier ne dira jamais rien de ses blessures ni ne parlera haineusement de ce mal-nommé compagnon, mais on peut se demander si son refus d’être touchée enfant ne s’était pas transmutée, à l’âge adulte, en une sexualité pauvre, ou du moins farouche, bien qu’elle ait suscité de nombreuses passions dont celle de Victor Hugo (2), de Jean Lorrain (3) ou de Richard Wagner, qu’elle soutint, défendit et inspira et dont elle trace une magnifique étude, tendre et lucide, en 1882, dans Richard Wagner et son œuvre poétique, depuis Rienzi jusqu’à Parsifal.

Cette femme étrange, dont la grande beauté subjuguait les uns, tandis que son intelligence et son indépendance d’esprit la faisaient haïr des autres, qui dans sa jeunesse tomba sous le couperet d’Edmond Goncourt (4) : On n’est pas plus grue, plus bécasse que cette femme de talent. Elle jabote de manière imbécile sur un tas de choses qu’elle connait par ouï dire, et qui en 1910, devint la première femme admise à l’Académie Goncourt, succédant ainsi à Jules Renard qui en février 1908, la qualifia dans son journal souvent truffé de réflexions mesquines, de vieille outre noire, mauvaise et fielleuse, couronnée de roses comme une vache de concours, n’eut jamais l’âme aventurière, sinon aventureuse. Jamais en effet, elle n’alla en Extrême-Orient, ni nulle part ailleurs, avouant qu’elle n’avait pas voulu courir le risque d’en revenir désenchantée. (5)

Elle appréhenda les héros des ses livres, la Chine et le Japon, la Perse et l’Inde,  par l’apprentissage besogneux de leur langue, de leur culture, de leur histoire et de leur littérature. Elle les rêva donc avant que de leur donner vie et voix par les mots. Ses enfants furent ses écrits. Au nombre de ceux que j’ai lu, romans, contes, essais ou simples textes, concernant la Chine et publiés sous le nom de Judith Walter, Le Livre de Jade (1867), ensuite sous le nom de Judith Mendès, Le Dragon impérial (1869), sorte de conte de cape et d’épée, ouvrages encensés par Anatole France, Victor Hugo, Flaubert et Mallarmé (6), et enfin signés du nom de Gautier Les Peuples étranges, recueil d’articles sur la Chine (1879), L’empereur de Chine (1908), En Chine, ouvrage de vulgarisation (1911). L’Exposition universelle de 1862 (Londres) où elle se rendit avec son père, marqua son premier contact avec la culture japonaise, dont elle célébra plus tard les rites et les coutumes dans L’Usurpateur (1875), un roman qui fut couronné par l’Académie française, et la poésie dans Les poèmes de la Libellule (1885), illustrées par le peintre japonais Hôsui Yamamoto (1850-1906). Rajoutons à cette liste, Le Vieux de la Montagne (1893) – titre d’un ouvrage que son père garda à l’état de projet – drame amoureux sur fond de manigances politico-religieuses, entre templiers, croisés et secte des Assassins au propos très actuel, et enfin La Conquête du Paradis, chronique romancée de Pondichéry au XVIII° siècle.

Des textes à la fois évanescents et tangibles, extrêmement minutieux dans les des- criptions, moins vigoureuses cependant que celle de son père, regorgeant d’infor-mations historiques et culturelles, obtenues de première main auprès de ses nom- breux amis orientalistes. Puisant dans son intériorité la douceur cruelle, parfois violente, de chacun de ses personnages qui recherchent souvent dans un absolu inaccessible, une perfection qui se dérobe sans cesse, quel que soit le genre abordé, ses livres sont estampillés de ses douleurs secrètes. La beauté, atout favorable à la liberté, est aussi un poison. Ainsi cette fillette chinoise qui semble avoir déjà le sentiment confus qu’il suffit de deux beaux yeux longs et brillants, d’un sourire pourpré, qui découvre deux rangs de perles, pour faire oublier les leçons des moralistes, et que en Chine comme ailleurs, en dépit des lois et des écrits, les femmes savent réduire leur maître en esclavage. (En Chine) Apprendre donc à en jouer pour mieux asservir et se libérer, d’autant plus que la femme est prisonnière de la condition qui lui est octroyée par l’homme : … ne m’as-tu pas dit souvent qu’il fallait se ployer devant la destinée, être comme le colimaçon qui prend la forme de sa coquille? Oui, nous sommes prisonnières ; mais les femmes musulmanes ne le sont-elles pas toujours ? (Le vieux de la Montagne). Quant à l’amour, il est pure impossibilité, une désillusion assurée, dont la mort dénoue la tragédie par le suicide ou le meurtre.

La mort de son père semble libérer sa parole. Quoique timidement, Judith Gautier se permet quelques confidences. Dans Isoline (1882), la nourrice porte le nom de celle qui fut la sienne et l’héroïne Isoline ressemble à la fillette qu’elle fut : Pauvre enfant ! Vous l’avez vue presque gaie tout à l’heure, c’est rare, elle a des accès de désespoir affreux, des colères où elle est comme une Furie. Elle veut savoir les raisons qui la condamnent à vivre ainsi en dehors de l’humanité. Le  père est  absent, la mère a disparu : il vient seulement huit jours tous les ans et n’adresse pas la parole à sa fille. Les exemples abondent. Peu à peu, elle se laisse découvrir, presque en silence.

Il y a quelque chose de terriblement pathétique chez cette femme que l’on porta aux nues autant qu’on la traîna dans la boue, dont les mésaventures conjugales furent la risée du Tout Paris, avant que le bouche à oreille de la médisance ne cherche à savoir si elle couchait ou non avec Wagner ou à quelle heure Victor Hugo, vieillard encore vert, était son amant. Mais personne ne trouva rien à redire lorsque Pierre Loti fut le seul à recueillir les lauriers de La Fille du Ciel (1912), un drame chinois qu’ils avaient écrit à quatre mains.

La solitude est là, tapie dans son ombre. La souffrance de ne pas être au monde comme on l’attend de vous ou on le désire pour soi-même, la révolte contre la fragilité humaine qui enserre dans son étroitesse, la pureté des sentiments, et peut-être ce refus du sexe qui est souvent soumission plutôt que partage. Et pour échapper à ces turpitudes de l’être, celles qui nous renvoient à nos médiocres nécessités physio-logiques, le besoin de s’inventer un personnage, d’être une splendide princesse chi- noise avant de se laisser gangréner par l’âge et ses obésités, celles du corps et celles de l’âme, où les souvenirs deviennent l’ultime source du rêve.

Une fois de plus la voilà ridiculisée. Ses animaux autour d’elles, son chat Satan, les canaris, le perroquet, le corbeau Wotan, jusqu’à une chauve-souris. Et son profil de médaille syracusaine, son masque de Junon, sur un corps dont l’obésité noyait, dans une masse informe, les contours jadis harmonieux, avec ses mouvements torpides et son air ennuyé, Judith Gautier donnait l’im- pression d’un être vaniteux, outrecuidant et affecté… Cette manière distante n’aidait pas à nouer avec elle, même pour une heure, les pre- miers fils de l’intimité – comme l’écrit cruelle- ment Laurent Tailhade en 1919 dans Quelques fantômes de jadis (7). -  Que ce fût dédain, roideur ou léthargie, une personne, lointaine à ce degré, manquait un peu de vertus attractives. On admirait la belle idole, trônant de haut et comme assise en rêve sur le lotus de Çakya-Mouni, sans éprouver le désir de pousser l’entretien plus avant. Elle semblait avoir adopté et fait sienne la phrase attribuée à Théophile Gautier, son père, que d’ailleurs, il n’a jamais écrite mais qui le synthétise avec une si rare perfection : Rien ne sert de rien. Néanmoins, tout arrive. Au surplus, tout est bien indifférent.

Peut-être… Mais c’est oublier un peu vite qu’elle fut aussi généreuse de son savoir, de sa table, de l’argent qu’elle n’avait pas et qu’elle secourut plus d’un, artiste ou non, dans la mouise. C’est oublier un peu vite que tout amour défait, elle préféra peut-être également l’affection platonique qui la lia à Wagner et à ce personnage dont tout le monde se gaussa, Benedictus, son Paysage si érudit qu’on pouvait le feuilleter comme un dictionnaire (8), ami de Fargue et de Ravel, qui veilla sur elle jusqu’à son dernier souffle, un soir d’hiver et de tempête où ses mains d’aveugle se posèrent une dernière fois sur son visage, pour la guider vers cette Lumière qui arrive. La pureté des sentiments était sans doute là, à portée de ce cimetière du cœur, le diamant que l’on cache et qu’il nous faut polir. Mais seule, Judith Gautier en connaît le secret.

Il y a qu’une œuvre ne devrait pas se juger pas uniquement sur ses qualités littéraires, mais aussi sur la qualité humaine de celui qui les écrit. Et sûr et certain, qu’il y en aurait plus d’une et plus d’un qui y perdrait au change.

MÉLANIE TALCOTT (2012), © L’Ombre du Regard Ed.

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