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DE LA LITTERATURE ET DE SON COMMERCE par MÉLANIE TALCOTT :

La littérature actuelle, et je ne me tiendrais qu’à celle de mon pays, souffre de troubles neuronaux. Elle est pâle, anorexique, frileuse, sans force pour la porter, déboussolée par l’abîme qui se creuse en elle et devant elle, entre ce qu’elle peut penser et ne pas dire, dire et ne pas penser, ressentir et exciser, bref tous ces éléments subtils d’une censure insidieuse qui la prive du souffle, propre à déployer les voiles de l’esprit et à ouvrir dans les nôtres des territoires psychiques qui malheureusement, se réduisent de plus en plus rapidement à une peau de chagrin, nous laissant au cœur la mutité de tous les analphabétismes.

Pour survivre et mal vivoter, la voilà réduite à faire la pute. Il lui faut faire le tapin pour alpaguer le client, qui dit-on la délaisse de plus en plus, bref se soumettre à la loi du marché, ce fallacieux déséquilibre entre la demande et l’offre. Je dis bien entre la demande et l’offre, et non l’inverse, puisque c’est justement cette équation qui régit ce désormais célèbre et élitiste libéralisme économique, que l’on traduit en termes populistes et culpabilisants par celui de consommation. Il lui faut également rendre des comptes à tous ceux qui prétendent être les garants de sa santé, simple reflet des maux de notre société dont le principal symptôme se résume à avoir, expression en vogue, la tête dans le cul. Dans ce jeu de dupes, rendre des comptes signifie prosaï-quement rapporter de l’argent à ses maquereaux bienveillants, une longue chaîne où l’écrivain est ravalé, comme dans notre société, la masse l’est au rang méprisant de peuple. A la fois levure, farine et eau, c’est pourtant lui qui réalise et produit le pain qui quotidiennement, nous nourrit. De la même manière que sans le paysan, nous n’aurions pas à manger ou que sans l’ouvrier, nous ne pourrions bénéficier de tout ce qui construit notre vie matérielle quotidienne, sans l’écrivain, maillon essentiel, le livre n’existerait pas. Néanmoins, tout comme le peuple, il ne déguste souvent que les miettes de son travail, tandis que ses protecteurs se partagent le gâteau.

Les souteneurs de l’écrit qui font la pluie et le beau temps sur le marché des mots, appartiennent, pour la plupart, à des multinationales, généralement des groupes étrangers, cotés en bourse dont la pérennité est assujettie, comme celle de n’importe quelle entreprise, à une croissance annuelle de 8%. A son tour, celle-ci dépend essen-tiellement et ironiquement – comme dans la vraie vie, celles de nos affables démocraties – de l’immuabilité du troupeau, le peuple des lecteurs. Pour perdurer, il est important que celui-ci ne pense pas. Ne pas l’éduquer donc, mais lui donner à ruminer ce qui essore et paillette la sueur de ses jours à vivre pour travailler. Le faire bander pour qu’il en oublie, au mieux supporte, la crudité, voire l’absurdité. Du sang pour peindre de vécu ses frissons de spectateur passif. Du sexe pour lui donner l’illusion de la justesse de ses érections et des larmes pour le convaincre d’appartenir au genre humain. Bref, lui donner du sens, comme on lui assène. Ripoliner obscène la littérature pour la rendre digestible, une prose verbeuse, et faire reluire les têtes de gondole au hit-parade de la médiocrité promotionnelle, le dernier tour de passe-passe étant de convaincre le lecteur potentiel qu’un iPad, cette Rolls Royce du pauvre, contiendra toutes les bibliothèques. La dépendance neuronale de sa culture ou de son inculture sera désormais de sa seule responsabilité.

Mais un berger, aussi docile soit son troupeau, ne peut le gérer et le contrôler sans l’appui indéfectible de ses chiens de garde, les tenanciers médiatiques, journalistes critiques littéraires fidélisés et bâillonnés par un bon salaire. Anémique du cœur contre obèses intellectuels. D’un côté comme de l’autre, la même envie frustrée de crever l’écran, d’être riches et célèbres comme leur bon pasteur.

Que le propos soit politique, littéraire ou de divertissement, d’un plateau de télé à l’autre, d’une chaîne à l’autre, on a actuellement l’impression d’aller toujours au même fast-food didactique. Les mêmes invités, les mêmes incontournables personnalités, les mêmes spécialistes, les mêmes artistes, la plupart à l’âge ancré dans celui de leurs succès d’il y a quatre décennies, le même discours et le même objectif : réunir ce qui est épars pour progresser ensemble afin d’acquérir une vision plus claire et plus précise du sujet traité. Les formules fusent entre celui qui est frappé par, l’un qui pense que et l’autre qui aimerait quand même dire ou souligner que… Tout le monde parle en même temps, cela fait plus convivial. On se coupe la parole, personne n’écoute son ou ses interlocuteurs. On s’engueule parfois, toujours dans les limites orchestrées par le journaliste-animateur. Chacun a son mot à placer, souvent à promotionner son dernier chef d’œuvre. L’audimat oscille, les statistiques affichent nos conditionnements, le sujet traité gagne des galons en complexité, voire en incompréhension massive et le ras-le-bol prend des tangentes exponentielles.

On écoute donc avec circonspection et non sans un intérêt voyeuriste ceux qui nous éduquent à penser correct en toutes choses et tous domaines. Avec eux, on sème les idées sur le terreau des circonstances, avant de les mettre en gerbe, de les soupeser, de les retourner, de les analyser, les disséquer, de les zapper d’un plateau de télé à l’autre, espérant que de ce rabâchage programmé, de ce démagogique et célèbre Je vous ai compris, jaillira d’un côté et de l’autre du miroir télévisuel ce supplément d’âme, une connivence de la pensée. J’imagine quelquefois, vision virtuelle quelque peu perplexe, ces milliers de gens qui partagent au même moment avec moi cette orgie informative qui gave plus qu’elle ne nourrit et dissimule sous des pantomimes ubuesques, un vide consternant. Un gigantesque banquet de dupes.

Le vocabulaire se fait cisèlement. On ne critique plus, on chronique ou plus facile, on fait une recension, quatrième de couverture enveloppée dans un extrait, en priorité les bouquins recommandés, fabriqués, vendus et distribués par le berger. Les autres, ceux provenant des maisons d’éditions indépendantes, reposant sur la disponibilité du journaliste-chroniqueur, noyé sous sa PAL (Pile à lire), le palpitant branché sur ses coups de cœur, puisque dans ce monde de la bien-pensance, les livres qui ne plaisent pas à ces juges dogmatiques, n’existent tout simplement pas. – Je ne parle pas d’un livre que je n’aime pas, vous diront-ils, oublieux que l’art de la critique est aussi de comprendre ce qui nous dérange dans une œuvre, quelle qu’elle soit, et ensuite de partager avec l’autre ce qui ne nous séduit pas. – Sans oublier ceux, de plus en plus nombreux, qui ont l’affront de jouer les francs-tireurs en étant auto-édités. Ce label signe irrémédiablement un bulletin de naissance vierge et non avenu, puisque impli-citement porteurs du refus du berger.

J’écoute les émissions littéraires et je lis les chroniques critiques des livres que j’ai lus. Conclusion oblige, les tenanciers médiatiques ne sont que ce qu’ils sont, des tenanciers. Trop de clients se pressent dans leur échoppe, ils n’ont plus le temps, ni l’enthou-siasme pour s’occuper soigneusement de chacun. Pour les plus connus, ils délèguent à leurs assistants le soin de leur rédiger des fiches détaillées de lecture et de souligner les passages correspondants dans les livres dont ils reçoivent les auteurs, jeunes poulains issus de la collusion du monopole éditorial et vieux briscards de la plume dont le temps a eu parfois raison du talent, mais pas de la notoriété. Pour les autres, – oublions la recension qui n’est guère plus qu’un copier-coller -, il semble que la lecture en diagonale soit pratique courante, tout comme elle l’est pour les manuscrits, bien que le contraire nous soit dûment affirmé. Je suis lectrice et si j’appliquais le mode d’emploi que j’ai reçu avec le premier manuscrit, grosso-modo une toute petite quarantaine de pages (entre la première et la dernière) devrait être une approche suffisante pour être capable de rendre mon verdict et rédiger une fiche de lecture. Pas vu, pas pris… L’escroquerie intellectuelle a ses jeux d’alcôve.

Pratiquée ainsi, la critique littéraire, qui aujourd’hui n’est guère plus qu’une coterie où l’on s’auto-congratule, ne peut être que périphérique. Elle encense ou brocarde le style, elle résume ce que le chroniqueur a retenu de l’histoire, un puzzle de para-graphes ou de pages effeuillé ici ou là, qu’il pimente dogmatiquement à la sauce de l’intelligence qui le structure, tissu complexe imprégné également de ses opinions comme de ses frustrations. Très rarement, il s’efface devant l’ouvrage et se laisse, tout au contraire, aller à l’exercice jouissif d’épancher son ego, en le ponctuant de réfé- rences et de citations : Ah, cet ouvrage n’est qu’une pâle resucée de tel autre qui, lui, s’est vendu à des millions d’exemplaires… ou encore : A tout prendre, mieux vaut encore relire Le monde de Sophie de Jostein Gaarder… Et l’écrivain récolte les baffes ou les lauriers que ledit chroniqueur distribue comme des bons points au narrateur. C’est que le journaliste-critique littéraire contemporain se doit de vacciner son public contre les livres qu’il juge mauvais et de lui inoculer le goût de la saine lecture, la sienne. Il se doit de commenter, de réprouver, de détester, de mépriser, de railler ou à l’inverse, d’adorer, de louanger, de porter au pinacle l’ouvrage en cause. Pour ce faire, obligation lui est faite de rester dans l’horizontalité, la vision du serpent, celle d’un tâcheron normatif qui a le cul et la plume entre trois mille chaises : ne pas décevoir le berger, écorcher au besoin l’auteur en l’attaquant sur la forme, mais pas trop pour qu’il reste comestible au lecteur. Autour de cette table béatifiante, l’irrévérence n’est surtout pas de mise.

Pourquoi ces foutues critiques qui prétendent nous éclairer, telle la lanterne de Diogène, n’abordent-elles jamais le fond ? Pourquoi un chroniqueur ne nous fait-il jamais partager ce qu’il a ressenti, ce qui l’a bouleversé ou mis en colère ? Pourquoi cette ellipse de tout ce qui est susceptible de nous interpeller, voire de nous faire réfléchir ? Pourquoi ne s’élève-t-il pas dans la verticalité, la vision de l’aigle ? Pourquoi n’a-t-il pas cette intelligence multidirectionnelle qui lui permettrait de décoller de ses charentaises de plumitif appointé ?

Analyser le fond et ne pas s’en tenir uniquement à la forme, le sortir de son emballage cellophane demeure une gageure. Je ne trouve qu’une explication à cela. Dans le pire des cas, notre journaliste-chroniqueur n’a fait que survoler le livre, d’autant plus allégrement si son auteur est un illustre inconnu. Dire du bien ou du mal d’un livre que l’on n’a pas lu, n’est plus alors qu’une question de déontologie personnelle, quand non la justification d’honoraires. Au mieux, s’il l’a lu dans son intégralité, s’impliquer dans sa critique, le force au dévoilement, l’oblige à prendre position, à affirmer ses convictions, à les argumenter, à les défendre en s’élevant, à aller à contre-courant. Or, il est plus facile de se laisser porter par celui-ci. Dire non, je ne suis pas d’accord, je ne trouve pas le dernier Machin génial pour telle ou telle raison, demande du courage quand les louanges chantent à l’unisson dans les chœurs éditoriaux, labellisant des fonctionnaires du Verbe en nouveau Balzac décomplexé.

Que dire ? Après tout, la plupart des critiques qui alimentent ou non nos bibliothèques sont en empathie avec le papillonnage artificiel de nos réseaux sociaux facebookiens, où tout un chacun opine sur tout avec le sérieux dogmatique que procure l’ignorance, s’ébahit à découvrir des choses dont la nouveauté date parfois de plus d’un quart de siècle, confond la générosité, voire l’humanisme, avec l’étalage de ses mucosités intimes et verse facilement dans l’amour facile que procure le simple fait de cliquer sur un pouce bleu, corrupteur de toute sincérité. Mais l’on y déniche quelquefois de véritables perles, quelques îles, rares, qui nous touchent par leur indépendance, leur intelligence, leur cœur, leur sincérité ou leur connaissance.

De même, pour un bouquin. Chaque livre a quelque chose d’intéressant à nous transmettre, ne seraient-ce que ses ratages. Parfois, on n’en garde qu’une phrase, un chapitre ou même l’intention, tel pour moi Le magasin des suicidés de Jean Teulé, dont la génialité de l’idée s’est dissoute dans la narration. Mais puis-je affirmer pour cela de façon péremptoire que ce livre est une merde et priver le lecteur de la découverte de Mangez-le si vous voulez ? On ne lit pas à vingt ans comme on lit à quarante ou à soixante. On ne lit pas les mêmes choses non plus. Je me garde bien de relire certains livres qui ont marqué ma jeunesse, comme Tant qu’il y aura des îles de Jacques Chancel ou La grande beuverie, de René Daumal, craignant de voir s’évanouir le charme dont ils restent empreints. Mais je relis toujours avec le même plaisir d’autres auteurs, devenus compagnons de ma route, même si chez certains d’entre eux – en vrac Drieu de la Rochelle, Céline, Sartre, Beauvoir, Camus, Gary, Onfray, Rimbaud, Dostoïevski, Flaubert, Victoriano Cremer, Henry Miller et j’en passe – tout n’est pas à garder. Mais putain, j’ai aussi appris de leur faiblesse ! On est toujours touché par ce qui résonne en nous, pour chaque œuvre, quelle que soit leur genre et leur appartenance. Chacun s’en nourrit à sa façon ou non. L’acte d’écrire me ramène toujours à l’art de faire du pain. Certains sont meilleurs que d’autres, mais on déguste toujours celui qui nous parle et nous ressemble. Il en va de même pour les critiques littéraires. Il y a les mangeurs de pains congelés, les plus nombreux ; ceux, plus épicuriens, qui aiment ceux faits à l’ancienne, et enfin ceux, très rares, qui les font eux-mêmes et acceptent d’emblée qu’ils ne soient pas parfaits.

Comme le disait justement le merveilleux Witold Gombrowicz : l’homme dépend de l’image de lui-même qui se forme dans l’âme d’autrui, même si c’est l’âme d’un crétin.

MELANIE TALCOTT © L’Ombre du Regard 2012 Auteure du roman   LES MICROBES DE DIEU

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