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OUVRIERE de Franck MAGLOIRE par VINCENT EDIN :

J'aurais aussi pu titrer "le sens du peuple, le roman" en écho au livre de Laurent Bouvet qui me semble plein de bon sens à ce que j'ai pu en lire, mais je vais d'abord le lire réellement avant d'en parler. Cela reste préférable, n'en déplaise à Pierre Bayard. 

"Ouvrière", donc, est un roman de Franck Magloire, daté de 2002. A l'époque, je votais Besancenot et tout le monde me tombait dessus en me traitant de jeune imbécile, de fossoyeur de la gauche et de responsable de l'accession de le Pen au second tour et je ne sais plus quelles carabistouilles. Tous ceux qui me disaient cela avaient généralement voté pour des candidats ayant signé toutes les décisions de Jospin avant de partir au dernier moment contre ce bilan qui était le leur (Hue, Mamère, Taubira, Chevènement). On l'a un peu oublié, pour fusiller Laguiller et Besancenot, mais Mamère et Chevènement, deux candidatures à la légitimité proche de zéro ont totalisé 3 millions de voix quand moins de 200 000 séparaient Jospin de Le Pen. On a l'amnésie confortable chez les redresseurs de torts libéraux.

Bref, nous voici dix ans après et le roman paraît en édition de poche. Espérons qu'à six euros, il trouvera nombre de lecteurs pour comprendre que le sens du peuple demeure, pour d'obscures raisons, un sens interdit au PS. A Solférino, on croit à tort que c'est une voie sans issue, on emprunte les ronds-points de la langue de bois "le politique ne peut pas tout. Parfois, il s'agit de savoir fermer des usines aujourd'hui pour recréer de l'emploi demain" et on fonce en sens inverse, sur l'autoroute de la doxa libérale sans gueux. Comme disait avec mansuétude un journaliste de France 3 interrogé dans "Les nouveaux chiens de garde" sur l'incroyable violence verbale des Calvi/Pujadas et consorts à l'égard des leaders syndicaux (les Conti, en l'occurrence), "pour ces éditocrates, les habitants des quartiers populaires sont comme une réserve d'indiens, ils ne savent pas qui ils sont, ne veulent pas le savoir et quand ils en parlent c'est pour leur dire de se taire". Voilà, assez parlé politique, mais le candidat du changement ne changera que le personnel des cabinets ministériels, pour le peuple et les travailleurs, circulez y a rien à voir. Retournons à la littérature, puisque c'est de cela qu'il s'agit. 

"Ouvrière", c'est un sujet dur à la rencontre d'une plume délicate. Le cocktail demeure brutal mais s'avale d'un coup. Ce mince roman ne se repose pas. Trop dur. Car la plume ne vous lâche pas, elle est lancée comme une rapière de duel à mort. Elle a ses raisons de vouloir tuer : c'est de sa mère qu'il s'agit. Frank Magloire raconte l'histoire de sa mère, trente ans de Moulinex qui se sont arrêtés comme on tranche un cou de poulet, tchak. Si la haine ressurgit à gros bouillons, c'est à cause de la fin. Car au début, elle a aimé son boulot : qui lui a permis d'avoir une paye, "un habitat décent". On sent que la bombance était rare, mais elle n'en fait pas tout un plat, la mère. Elle a sa camaraderie d'usine, ses copines de vestiaires et ses petites récompenses comme lorsqu'elle atteint l'objectif de rendement deux heures avant, en fin de semaine et qu'elle rentre plus tôt faire une surprise aux mômes. Et puis les objectifs des années 80 arrivent et avec eux, les intérimaires. Pas mauvais bougres, mais poussés à être ennemis par des contremaîtres sournois qui les humilient et les chouchoutent en même temps. Ainsi les filles, les anciennes, voient cette armée de réserve et savent qu'il ne faut plus moufter. On ne parle plus au vestiaire. La peur s'engouffre dans l'usine. Un jour, une gamine court pour rattraper des plaques, défiant les consignes de sécurité. Elle ne veut pas arrêter les machines car les deux minutes de productivité perdues lui seraient imputées. Elle se casse le tibia et a de multiples brûlures. On ne l'a jamais revue à l'usine, qui n'a pas cessé de tourner. Et elle s'arrête sans signe avant-coureur. Les filles de Moulinex se battent, mais personne ne les entend. Personne ne les sauve en tout cas. Elles sont dans cette Normandie moyenne, banale, pas assez triste pour être télégénique. Ce Caen que Florence Aubenas a arpenté pour son « Quai de Ouistreham » pendant un an. Pour cette raison, c'est la France moyenne. Les filles n'ont pas des blessures moyennes, on leur a tenu ce discours dégueulasse et intenable "tes problèmes perso tu les laisses à l'entrée de l'usine" et elles l'ont tant intériorisé qu'effectivement, elles se ravissaient de ne plus penser à elles dans l'usine. Et quand l'usine se dérobe, elles se retrouvent seules avec leur problème sans personne pour les écouter.

Parce que c'est écrit sans effet de manche, dans une langue si chaleureuse qu'elle nous parle à l'oreille et qu'on souffre pour cette femme au dos et aux mains meurtris, "Ouvrière", ce roman, est sans doute infiniment plus juste que de nombreux manuels d'économie ou de sociologie sur la France des oubliés.

Le plus beau compliment que nous ayons reçu avec Saïd Hammouche à propos de notre livre émane d'un  généreux dont je tairais le nom parce qu'il n'aimerait pas qu'on le cite, "votre livre m'a vraiment plu car il raconte la vie, aujourd'hui. Les autres essais qu'ont m'a envoyés à Noël, j'ai laissé mes enfants les colorier.". Le roman de Frank Magloire, c'est assurément la France de ces dernières années et pour éviter qu'elle ne soit de plus en plus cette chronique d'un libéralisme sans visage humain, il faut le lire pour le croire et se mobiliser pour retrouver la priorité : donner du travail au peuple.

Je ne peux m'empêcher de finir sur une nouvelle remarque politique : il y a deux ans, alors que je relisais les épreuves de mon livre sur l'insertion, deux socialistes tiquaient devant une phrase de Jean-Baptiste de Foucauld que j'avais mise en exergue "le but du patronat n'a jamais été la création, même pas la préservation d'emplois. Son unique but a toujours été la maximisation des profits". Ils pouvaient tordre la bouche tant qu'ils voulaient, de Foucauld a raison et à lire les ravages que cela produit dans "Ouvrière", on se dit que les courbettes devant ces gens-là n'ont que trop duré...

VINCENT EDIN (2012)

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