Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
QUADROPHENIA : L'OEUVRE VIE DES WHO par Archibald PLOOM :

Un beau jour de 1972 l’ingénieur du son Ronnie Lane plaça 4 microphones Neuman U87 sur un rocher de la plage de Perranporth en Cornouailles tandis que le reste de l’équipe enregistrait dans la caravane Airstream du studio mobile tracté par une grosse Land Rover. Cette prise de son quadriphonique “in vivo” marquera symboliquement  le début de l’une des plus grandes aventures créatives du rock anglais. 

Je me suis toujours demandé sur quels critères on pouvait juger un grand album de rock. Parce que vous l’avez aimé ? Parce que les autres l’ont aimé ? Parce que chaque fois que vous vouliez l’acheter, il était en rupture de stock ? Parce que des millions de bébés ont été conçus durant des écoutes peu orthodoxes ? Parce que Philippe Manœuvre a écrit dans sa jeunesse qu’il faisait partie des dix meilleures galettes qu’il lui ait été donné d’écouter ? Parce que c’est le seul disque qui fait hurler votre chien à la mort ? Parce qu’à chaque fois que vous le prêtez on ne vous le rend jamais ? Et que par voie de conséquence cela fait 9 fois que vous le rachetez… En fait, je n’en sais rien. Ce qui compte peut-être, c’est qu’au fond cet album soit indéfectiblement attaché à votre vie.

Je ne sais si Philippe Manœuvre considéra à l’époque Quadophenia comme l’un des albums à placer au Panthéon du rock-and-roll, sous la devise « Aux grands rockers le public reconnaissant », mais il constitue pour moi et quelques millions d’autres une œuvre majeure d’un genre musical qu’on dit  - mais qui le pense vraiment ? – mineur…

   Je me souviens du jour où mon frère a rapporté ce disque à la pochette grise forcément inquiétante par son minimalisme. Si l’album était aussi terne que sa pochette on risquait de s’emmerder ferme ! Double album en plus… On était trop jeunes pour connaître les opus précédents des Who. Primo- débutants dans le domaine du riff assassin nous n’avions pas encore entendu l’hymne stellaire de l’album précédent « Won’t Get Fool Again » qui nous aurait renseigné sur les manières de déménageurs des 4 fous furieux qui composaient ce groupe. Le mieux était de passer en mode écoute. Chaîne hi-fi Telefunken de papa plus habituée à fréquenter Barbara, Brel ou Wagner. Lente descente du saphir sur l’océan noir du vinyle qui tourne déjà sur la platine. Première impression vaguement favorable : bruit des vagues et de cloches de bateaux, arrangements de piano et thèmes de cor, présence envoûtante de l’ARP 2500, voix lointaines qui passent dans le ressac du bord de mer, et puis l’incroyable raz-de-marée sonore que fut le premier titre « The Real Me ». Que dire de cette incroyable chevauchée rock’n’rollesque, cette charge sabre au clair à crever les chevaux sous la mitraille du regretté Keith Moon. Selon moi The Real Me est la quintessence de ce que doit être un titre de rock mythique : énergie des rythmiques, ligne mélodique efficace, riffs en cascades, arrangements à couper le souffle et chanteur dur à cuire. Je crois par ailleurs avoir parfaitement assimilé ce jour-là ce qu’était un grand bassiste, et compris simultanément que je ne ferais jamais partie de cette catégorie d’individus. Soyons clair : The Real Me est un titre qui vous entraîne dans une rixe d’où vous ressortez moulu mais heureux. C’est là l’un des paradoxes du bon rock. Vous vous faites casser la gueule et vous en redemandez !

   Quadrophenia est un album qui fait la part belle aux obsessions de son leader Pete Townshend. La trame est somme toute assez simple puisque nous suivons les déambulations du jeune mod Jimmy, à la poursuite de son identité dans une agglomération londonienne aux tempes grisonnantes. Jimmy ne va pas bien mais il a le mérite de transporter son malaise sur le siège arrière d’un scooter arrangé à la manière mod. Vous connaissez peut-être la blague qui dit que le Christ et le mod ont un point commun, le premier multiplie les petits pains, le second les rétroviseurs… Jimmy et ses copains mods – parkas et cheveux courts -  adorent casser la gueule aux blousons noirs qui sont les vilains de l’histoire. Ils affectionnent particulièrement de se molester sur la plage de Brighton où l’on assiste à des concentrations de scooters et de motos qui, c’est bien connu, sont incapables de faire des petits ensemble… C’est pour cette raison que vous ne trouverez jamais de Scootos ou de Moters chez votre marchand de 2 roues. Mais passons… 

   Au moment ou Pete Townshend compose l’album, il a 3 problèmes. Les Who peuvent-ils désormais faire mieux que pisser le long d’une colonne de béton ? En d’autres termes que faire après le succès planétaire de « Who’s Next  ? » Seconde question, celle de la survie du groupe. Pete et Roger Daltrey se castagnent par voie de presse et s’attribuent mutuellement tous les noms d’oiseaux et Roger pense sérieusement à une carrière solo. Enfin, Pete est très accro à toutes sortes de substances qu’on ne trouve pas forcément dans les bonnes pharmacies et qui le rendent un tantinet irritable. La réponse à ces trois questions est : Quadrophenia !!! 

       L’essentiel des prises de l’album furent effectuées du 22 juin au 1er Aout 1973 au studio The Kitchen dans les studios Ramport de Londres mais Pete fit aussi appel au studio mobile de Ronnie Lane. La présence de Billy Nichols en tant que superviseur musical fut d’un grand secours pour Pete qui s’était transformé pour la circonstance en rat de studio. Le mix de l’album se termina au Eal Pie Sound et le master fut traité au Mastering Lab de Los Angeles  Le pianiste Chris Stainton fut mis à contribution sur 3 titres : “Dirty Jobs”, “5.15”and “Drowned”

Des années après cette première écoute Telefunken, je pense que Quadrophenia est un album vie. Un de ceux dans lequel on se replonge de temps en temps comme on revient dans la maison de vacances de nos grands-parents, même longtemps après qu’ils ne soient plus là. Il est sans doute ce que Townshend a fait de mieux, c'est-à-dire porter le rock à la hauteur d’un drame shakespearien. On trouve dans ce double d’excellents singles comme le déjà nommé « The Real Me » ou encore « Doctor Jimmy », des réminiscences folks (« I’ve Had Enough ») ou rythm & blues («5 :15 »), une ballade bouleversante et conclusive (« Love, Reign O’er Me »), deux instrumentaux envoûtants (« Quadrophenia »  et « The Rock ») où Keith Moon est joliment mis à contribution. Notons aussi des titres à l’ambiance si « quadrophénique » « Cut My Hair » avec ce refrain redoutablement efficace « Zoot suit, white jacket with side vents. Five inches long », les bulletins d’infos de la BBC et la bouilloire qui siffle à la fin du morceau. « I’m One » et la célèbre formule que tous les aficionados de l’album connaissent par cœur : « I got a Gibson. Without a case. But I can't get that even tanned look on my face ». Une mention particulière pour « The Punk And The Goodfather », titre auto-référentiel où, si l’on tend bien l’oreille, l’on entend le refrain de « My Génération » s’inviter dans les breaks. On peut aussi remarquer que le riff principal n’est pas sans faire penser à celui d’« Acid Queen » de Tommy. « Sea and Sand » mise en abîme subliminale de l’œuvre où les voix de Daltrey et de Townshend se répondent sur fond de mouettes brightoniennes et de ressac de l’océan. Notons d’ailleurs la référence explicite des Jam à Quadrophenia dans le titre « English Rose » de l’album « All Mod cons », où l’on retrouve l’ambiance toute maritime du double opus des Who, Paul Weller considérant Pete Townshend comme son grand frère de rock . 

« Quadrophenia »  compte sans aucun doute parmi les dix meilleurs albums de rock produits jusqu’à ce jour.  « Tommy » vient loin derrière  même s’il reste le symbole exalté d’une époque bénie  dont « Quadrophenia » referme la parenthèse dans les plis de sa parka …  La cocarde bleu, blanc, rouge de la RAF  n’en finira jamais de flotter  sur  nos cœurs de rockers. 

ARCHIBALD PLOOM 

© Culture-Chronique -                                                   -

--   Le Facebook d'Archibald Ploom

--   Les chroniques musicales Culture-Chronique  

--  Le classement littéraire CULTURE CHRONIQUE

   S'inscrire à la Newletter

--  Le groupe Facebook CULTURE CHRONIQUE

--  La communauté Facebook CULTURECHRONIQUE

Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :