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CARNET 31 : LIRE A RONCHAMP OU LA TETE A L'ENVERS :

J’allais quatre jours à Ronchamp, au pied de La Chapelle de Le Corbusier. J’étais invitée dans l’incroyable construction de Renzo Piano : un monastère enfoui dans les plis du sol qui accueille la lumière comme si la terre abritant des regards ouvrait les yeux. Slogan idéal pour la lecture ! Aussi ai-je glissé dans mon bagage d’importantes provisions livresques pour ce temps délivré, retiré...
A mon arrivée, j’ai perçu le dialogue du lieu avec l’architecture de Le Corbusier : le béton, les courbes et les droites, discret mais sincère hommage au maître. Empruntant les déambulations horizontales, j’ai apprécié les murs limitant l’espace, la luxueuse simplicité qui donne envie d’habiter et de se laisser habiter. J’ai ensuite découvert les détails de Giotto qui ponctuent la marche méditative le long des couloirs et l’orange qui encre d’audacieux points chaleureux et incite à l’immobilité. 

Dans cette enceinte, j’avais un espace de 2m70 sur 2m70 pour lire, dormir et vivre dans la proximité de Notre-Dame-Du-Haut. Dès que la porte s’est ouverte sur cette chambre, je me suis accordée aux couleurs, au jardin d’hiver, aux troncs dénudés des arbres. Le lit, la table, les lumières, le béton lissé dessinaient une modernité élégante nécessaire à l’être, trop souvent embourbé dans la vulgarité ambiante. L’épure ouvre parfois sur une ascèse légère qui conduit à la rencontre véritable. J’en étais à cette espérance et impressions premières et disposée à entrer en lecture.

Hélas, je ne parvins pas à me laisser emporter par le flux des pages. Je n’attrapais que des bouts de phrases que je roulais tant bien que mal dans ma tête et levai sans cesse les yeux, comme si j’expérimentais, bien malgré moi, le « plaisir du texte » de Roland Barthes. Je ne pouvais quitter ce monde pour le monde des livres et m’immerger. Il fallait être ici et maintenant, extraire au mieux quelques pépites de texte et les ruminer. Cela m’agaça car j’avais rêvé en ces lieux d’une osmose totale et miraculeuse avec la lecture et elle résistait, s’affectait. Elle devenait petits espaces, bouts d’un tout qui se dérobe, à l’image de ce monastère qui dit sa force et celle de la Chapelle de Le Corbusier tout en se faisant oublier dans les courbes du sol. La lecture se réduisait au regard. Alors soit ! Je sortis et me mis à regarder ! Je vis au sommet de la colline le blanc de Le Corbusier éclater sur le bleu du ciel et le monastère s’enfoncer dans le vert de l’herbe tant que j’aurais pu lui marcher sur la tête ! Après tout, marcher sur la tête, à l’envers, en dépit du bon sens, fait aussi partie de notre humanité. Ronchamp questionnait ma tête, la mettait à l’épreuve. De petits « Koans» se faisaient insistants : qui ici possède la lumière ? Celui, qui du haut, envoie ses feux, celui, qui du bas, dans l’ombre, les capte ? Qui est fondement des deux créations ? Celle qui est première dans le temps : La Chapelle de Le Corbusier ? Ou celle qui, aujourd’hui, dans la configuration spatiale, forme les racines : l’oeuvre de Renzo Piano, et qui, du coup, fait de Le Corbusier son fruit ? J’en venais à chercher le sens du dialogue de ces deux cosmogonies. Ces deux architectes s’étaient frottés au sacré, en agnostiques, et voilà qu’ils me forçaient presque à dénicher les « racines du ciel », beau pied de nez ! Tout semblait dire qu’il ne fallait pas se fier aux apparences mais sans cesse tout retourner comme Renzo Piano l’avait fait avec la terre de la colline. Ce qui est profond est tout à la fois souterrain et à la surface, le haut ne se sépare pas du bas mais va de l’un à l’autre indéfiniment. Ma lecture à Ronchamp s’est métamorphosée à leurs contacts : lire est devenu choix de morceaux, à remâcher en tous sens avant que des idées ne montent vers mon esprit ou redescendent pour s’imprimer. Ma tête ne savait plus si elle tenait quoi que ce soit. Elle ne concevait que par petites touches, ne saisissant rien du grand tout, vouée à laisser infuser, interdite de galoper à livres ouverts. De mes abondantes provisions, j’ai alors sorti mon joker et mon troisième agnostique en la personne de Jacques Roubaud. Lui aussi avait osé se risquer du côté du Mystère en traduisant l’Ecclésiaste. Sous le soleil, traduction de Qohélet, était ici le texte idéal à rabâcher, magnifique suite de vers faite pour une inlassable répétition. « Tout est vanité et poursuite du vent, rien ne reste sous le soleil...Tous sont venus à la poussière, à la poussière tous reviendront...Ce qui fut cela sera, ce qui s’est fait se refera, rien de nouveau sous le soleil ». Le labeur de l’homme est voué au néant, seul le saut de la foi pourrait le sauver. Quel meilleur ressassement au coeur de ces deux architectures qui ne seraient elles-mêmes que vanités et poursuites du vent si elles n’étaient transcendées par les clarisses, investies par les hommes, si elles n’avaient consenti à s’abaisser avant de s’élever ? Au pied de Le Corbusier, le monastère de Renzo Piano repose la question de l’édifice : habiter, se laisser habiter est une folie mais cette folie sauve quand dans la rumination des allers et retours, le haut et le bas se bousculent, le ciel et la terre entrent en tension. Qui sait d’ailleurs où chercher Dieu ? Dans les cieux ou à nos pieds ? Ronchamp met salutairement la tête à l’envers. Le dernier sera le premier est-il écrit dans la Bible, le bas sera aussi le haut semble écrit à Ronchamp. 

MARCELLINE ROUX  (2011) marcelline.roux@laposte.net

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