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SUR LA FRONTIERE D'UNE IDENTITE MÉTISSE... par Pierrette EPSZTEIN :

En ces jours de polémiques un peu nauséeuses parfois sur l’identité française :

La frontière de mes appartenance

Femme, mère et grand-mère, cela annonce un âge. Un âge accepté avec une facilité plus grande puisque j’arrive à renoncer aux plaisirs qui ne sont plus pour moi, pour d’autres que je me suis conquis : la rebelle s’est apaisée, elle ne fonce plus dans les soupières.

La séductrice, tente de séduire par les mots. L’enseignante transmet aux siens, à d’autres. J’accepte ma dette si longtemps niée : dette à mes parents pour leur amour du livre, dette à la société qui m’a permis de faire des études, dette à tous ceux qui m’ont appris avec leur amitié, avec leur amour, avec leurs savoirs et ainsi, ouverts des espaces inconnus. Sans tous ces apports venus de l’autre, que serais-je aujourd’hui ?

Je me suis reconquise ma ville après un long exil dans des banlieues tristes et sans beauté. Je me suis réappropriée ses odeurs, son agitation, ses cafés, ses boutiques, la beauté de ses immeubles et ses ouvertures sans cesse possibles à la surprise.

Mon quartier, les retrouvailles furent difficiles. Il a fallu quitter, dans ma tête, l’adhérence au clan des opprimés, des sans racine, des sans espoir, pour retrouver l’autorisation d’être, sans honte, une bourgeoise. Femme du bourg, de l’inconnu, de l’anonyme, de la liberté. Aucun terroir dans ma lignée, aucun coin de verdure assigné, aucune maison de famille.

M’ont-elles manqué ces racines ? Oui, sûrement, il m’a fallu les réinventer dans d’autres contrées, accepter d’être simplement locataire dans les livres, les amitiés, les amours. Je suis du monde des sans attaches, cela évite de se sentir prisonnière. Mes errances sont immobiles mais riches.

J’aime l’odeur de l’herbe, des sentiers boisés, des champignons, des algues marines. J’aime, mais à petites doses.

Le pavillon, la maison, ce n’est pas mon histoire. Mon histoire, c’est l’immeuble avec des bruits dessus, dessous, gênants peut-être, vivants toujours. Ça grouille autour et j’aime ces relations fragiles, fugitives, légères, qui s’arrêtent à un bonjour, à un sourire, à une porte ouverte pour laisser le passage.

Je suis sans tradition, sans culture transmise. Je suis fille d’une culture conquise. Je suis fille d’ici et fille d’ailleurs. L’ailleurs, peu de traces, sauf la musique, celle des pays de l’est, celle du peuple juif dont je suis issue sans y avoir construit mon appartenance sauf à être du côté des victimes, ce que j’ai appris, au fil du temps, à refuser de tout mon être. Mais l’émotion, face à cette musique, fait encore ancrage. Seul le Tango, musique de l’exil, me procure les mêmes chamboulements du corps et du cœur.

J’ai vécu en métisse. Même dans la nourriture le gâteau au pavot se mélangeait aux viandes saignantes. Je me vis métisse. Métissage des pays, des cultures, des personnes dont je me suis appropriée certains traits. J’étais longtemps caméléon, mes couleurs variaient au contact de l’autre. Je pouvais imiter un accent, une attitude, faire mienne une pensée. Se frotter aux autres apprend mais il ne faut pas se perdre dans ce jeu de miroir. Je fus longtemps éponge, j’aurais pu être aussi bien pierre dont on construit les forteresses.

Comment ne pas être ouverte à tout vent et garder l’ouverture à l’accueil ? Garder du jeu. Je parais sérieuse mais j’aime jouer et je redoute ceux qui ont perdu cette faculté. Je préfère batailler pour semblant. Me confronter à la pensée de l’autre dans un bouger de mes certitudes sans conflit stérile.

J’ai eu longtemps besoin de me créer des familles fictives. J’ai donc adhéré : partis, syndicats, groupes plus ou moins élargis. J’ai tout essayé, tout connu. C’est rassurant de se fondre dans un collectif. C’est effrayant aussi, on s’y perd. J’ai lâché, élagué, fait le ménage. Je cherche moins une vérité révélée de l’extérieur pour m’adosser. J’en ai moins besoin. Me ferais-je confiance aujourd’hui ? Je marche avec mes doutes et mes trébuchements, avec moins de certitudes mais aussi moins de peurs. C’est plus inconfortable peut-être, mais je suis plus à l’aise, plus légère, moins à l’étroit. Ma légitimité, je ne l’attends plus du groupe, et encore moins d’une foule. Je la trouve davantage en moi-même.

Je me suis allégée de mes bagages trop encombrants. J’ai quitté la communauté des sans abri pour découvrir la chaleur des autres en quantité restreinte, restrictive. J’ai apprivoisé la solitude. Les livres m’habitent, m’habillent, me donnent une épaisseur, une joie sans cesse renouvelée d’approcher l’intelligence. J’ai mes sottises et mes bassesses mais je n’aime ni la sottise ni la bassesse. Je redoute de plus en plus d’être contaminée, je me protège de ces maladies.

Je suis devenue une voyageuse sédentaire. Je voyage davantage en pensée qu’en kilomètres. Je n’aime pas trop " faire la Grèce, faire la Chine" même si je trouve formidable de savoir que je le pourrais. Que nul interdit ne m’en prive si ce n’est mon libre arbitre. J’ai la chance inouïe de vivre dans un pays prospère et démocratique. Je ne me sens empêchée que par moi-même. Je ne peux donc m’en prendre qu’à moi, ce qui n’est pas aisé à accepter.

Aurais-je souhaité être riche ? Oui, sans doute, à une époque où j’avais honte de ce que je croyais être ma pauvreté. Je ne savais sûrement pas alors le sens du mot misère .Aurais-je souhaité être célèbre ? Oui, sans doute, à une époque où j’avais honte de croire appartenir au monde de l’insignifiance. Je me contente, sans regret, de signifier pour moi et pour quelques autres que j’estime.

Aurais-je souhaité être un garçon ? Oui, longtemps. Désir propre ou désir projeté ? La vie de garçon me paraissait remplie de tant d’attrait, de tant de facilité.

J’ai fini par comprendre que être femme avait bien des avantages et des charmes. J’aurais faire partie de l’université ou être femme de théâtre. Mes classes furent mes universités et mes scènes de théâtre.

J’ai appris avec l’entrée en âge à accepter ma vie, à lui trouver des qualités, à en prendre le meilleur et à vivre avec le reste. Est-ce cela qu’on nomme sagesse ? Peut-être, mais je ne veux pas être trop sage. Je veux encore pouvoir me révolter, me réjouir, m’attrister, rire et m’insurger si nécessaire.

Finalement, je suis installée sur ma frontière. De cette hauteur instable, j’observe avec attention mes semblables et je leur souris avec une douce bienveillance.

PIERRETTE EPSZTEIN (2012)

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CLASSEMENT ROMANS CULTURE CHRONIQUE

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Pierrette EPSZTEIN est l’auteure de  L’HOMME SANS LARMES

 

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