
EXTRAIT DES MEMOIRES D'UN AMNESIQUE
A la maison trainent des magazines féminins et people achetés par des visiteurs ou même par Lady. Il y a des Voici, des Chocs, des Spocs, des Ola, des Splashs, des Galas, des Gloups, brefs de la littérature en couleurs avec un peu de texte autour des titres et des points d’exclamation partout, gazettes généralement publiés par des éditeurs gominés façon Berlusconi, vous savez le patron de cirque italien. Ces magazines sont souvent abandonnés dans les lieux d’aisance bien qu’ils y soient d’une contestable utilité pratique. C’est un lieu où l’exigence de lecture n’est jamais très élevée excepté pour ceux qui ont des soucis urinaires ou de transit. D’ailleurs lors de mon printemps à coliques néphrétiques j’y ai entreposé l’intégrale de Céline dans la Pléïade. Hormis ces lieux de perdition d’autres magazines égayent la maison, on en trouve jusque dans ma couche léonine, et ce sont généralement des publications féminines plus nobles : Elle, Marie-Claire, Cosmo, etc. Quand on vit avec une femme, c’est inévitable. De même que les paires de chaussures et les sacs, toujours en embuscades dans une foultitude d’endroits. Les magazines féminins se reconnaissent au fait qu’ils sont truffés de photos de filles qui n’ont pas terminées leur classe de seconde et posent dans le désert de Gobi avec l’expression de celle qui vient de voir Dieu et a oublié de lui demander s’il y a des Louboutin au paradis. La plupart d’entre elles vont épouser sous peu des footballeurs, des avocats de footballeurs, des stars de rap, ou des présentateurs de JT. Dans les quelques pages qui restent on trouve des potins à côté de photos de popotins, et une expression récurrente qui me donne ces temps-ci l’envie de devenir un serial-killer. It-girl. It-boy. Qu’est-ce qu’une « It-girl » ? C’est la morue qui monte, qui a monté ou qui montera au firmament de la connerie médiatique. Le it-con est celui qui la regarde et s’esbaudit de ce qu’elle est riche, célèbre, baisable et retouchée. Des anglicismes plus crétins ou moins raffiné il y a plein les dictionnaires, mais je crois que, pour moi, celui là est de trop. J’ai passé l’âge. La mondialisation du langage c’est cette soupe en sachet qu’on fait cuire en deux minutes et qui a un arôme de champignon génétiquement modifié. Le it-con parle texto et pense en abrégé. Quant à écrire il ne sait pas. La langue c’est la seule richesse des pauvres. On peut s’amuser avec des tics, des it, des trucs, et des houps, mais à la condition qu’on soit aussi capable de dépasser les 5000 mots usuels. L’idéal est de dépasser les 10 000 et je crois que les dictionnaires façon Robert en identifient autour de 35 000. Je ne parle pas des tournures, de la syntaxe, ni à dieu ne plaise, de la littérature. La langue c’est ce qui reste. Et d’ailleurs on s’en sert aussi pour embrasser, c’est vous dire si savoir parler c’est savoir aimer. Littéralement it-girl dans la langue de Shakespeare (pauvre homme) se traduirait dans celle de Molière par : celle qu’on voit. Une sorte de majorité visible donc. Personnellement je préfere faire erm-IT.
DENIS PARENT (2010)
- -
Facebook de Denis Parent :
Le dernier roman de Denis Parent :
- -


