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L'ORDRE DES CHOSES : UN ROMAN DE Vincent WACKENHEIM :

Si vous cherchez un roman court, profond et porté par une belle écriture, je pense que j’ai ce qu’il vous faut.  120 pages d’une solide littérature qui se retourne sur l’histoire d’une population prise en otage entre deux pays, ces Alsaciens dont la raideur fait souvent penser aux Allemands et qui ont pourtant choisi la France.  Pauvre Alsace qui fut un interminable sujet de discorde entre la vieille France  et la jeune Allemagne. Allez savoir pourquoi le Rhin n’est pas passé cent kilomètres plus à l’Ouest ?  Sans doute l’Alsace serait-elle allemande aujourd’hui sans que personne n’y trouve rien à redire … Le cours d’un fleuve sans être une raison suffisante est toutefois d’une influence cartographique bien aidante au tracé d’une frontière au même titre qu’une chaîne de montagne, un lac ou un océan.  N’allez pas cependant croire que je milite pour un tracé naturel des frontières, notion aussi extravagante que dangereuse si elle était appliquée sans discernement. Laissons donc cette question de côté et rappelons que les Alsaciens ont choisi la France après bien des péripéties guerrières alors même que la Sarre retournait finalement dans le giron de la RFA.

Je ne crois pas que Vincent Wackenheim cite une seule fois le Rhin dans son roman alors même qu’il est natif de Strasbourg, preuve que cette introduction s’est d’emblée éloignée de son sujet.  L’ordre des choses prouve qu’en littérature  il n’est pas toujours utile de faire long.  Un véritable écrivain peut en quelques pages vous plonger dans les profondeurs d’un récit dont la présence est si ancienne, si liée à son histoire personnelle qu’il vous paraît aller de soi au moment où vous le lisez. Certains romans sont écrits du fond de l’âme, celle de l’auteur et celle des morts. Ceux là même qui ne sont plus là mais que le récit rappelle à notre souvenir. Inutile d’élaborer une théorie littéraire pour savoir que la littérature s’inscrit dans un commerce complexe avec ce qui n’est plus, ce qui a été  la vie ou du moins une certaine vie mais qui s’est définitivement absenté.  Cette vie là hante.  L’ordre des choses commence le jour des morts, celui d’une famille alsacienne qui vient saluer ses chers disparus au cimetière et qui s’en va ensuite goûter chez tante Steiner, de la tarte aux pommes, du jambon, des saucisses, de larges tranches de presskopf comme il est mentionné dans le texte.  Quand les morts sont honorés il reste leur souvenir et les histoires des vivants… “ Le froid et la mort côtoyés autorisaient de joyeux coups de fourchette, en ces temps bénis où le diktat de la minceur et de la bonne santé n’avait pas encore frappé les esprits. On mangeait, voilà tout. On se resservait.” Au fond ce qui est bien avec la vie c’est qu’elle a tendance à reprendre rapidement ses droits, c’est toujours une question d’appétit.

Vincent Wackenheim  possède un sacré sens de l’écriture, de ceux qui emmènent le lecteur un peu là où il veut. Son style fait beaucoup penser à celui de l’écrivain suisse Georges Haldas, la narration renvoyant implicitement à une méditation sur la vie.  Méditation alsacienne où l’histoire est venue jouer de bien mauvais tours à cette famille comme à des dizaines de milliers d’autres  : “Impossible d’expliquer que ce n’était pas notre guerre, on y allait et c’était tout. D’ailleurs c’était devenu la guerre de personne.” On comprend qu’un homme peut mourir dans une guerre qui n’est pas la sienne ce qui au fond revient à dire qu’elle n’est même plus celle des autres, c’est la guerre et c’est déjà assez d’avoir à la faire.  Il peut arriver que cet homme ne veuille plus non plus la faire cette guerre qui n’est pas la sienne, il peut arriver  aussi que l’Allemand qui est censé le faire filer droit notre Alsacien, en ait soupé aussi de la guerre, des armes, des munitions, des cris, des larmes, du sang . Et les voilà qui foutent le camp tous les deux  dans la montagne  alentour pour disparaître de la guerre. “ Bien sûr j’avais pensé le dénoncer. Il y avait eu ces soldats de l’un et l’autre bords qui étaient passés si près, j’avais pensé sortir du fossé où nous étions cachés à les regarder passer, mais comment leur expliquer qui était le prisonnier de l’autre, et depuis combien de temps nous étions là ….”  Etrange histoire en vérité que ces hommes pris entre les machoires d’un conflit qui tua plus d’hommes que la somme de siècles de guerre et que deux frères ennemis choisirent de quitter en même temps.

Et puis il y a cette espèce de fatalité alsacienne qui file entre les lignes du roman : “ La guerre, c’est aussi fait pour être raconté , certains d’entre nous avaient lu Remarque, et Jünger, Stendhal et Thucydide, et les nouvelles de Drieu la Rochelle, alors on laissait faire, et chacun de se demander comment sa propre épouse se sortirait de cette affaire, et s’il fallait la préparer, on y passe tous un jour ou l’autre.” La formule en dit long sur l’état d’esprit d’une population que l’histoire a brinquebalé d’un conflit à un autre sans que jamais on lui ait laissé un autre choix que d’obéir et de mourir, “ on y passe tous un jour ou l’autre.”

Vincent Wackenheim a choisi d’écrire ce roman sur les éclats d’un miroir brisé. Les souvenirs dispersés reviennent au fil du récit reconstituant la trame de l’histoire familiale et personnelle du narrateur. Interrogation  sur le sens de la vérité historique et de celle d’un homme face aux tragédies de l’Histoire.  Où l’on apprend que la liberté se paie finalement toujours d’une forme de solitude et qu’il est des solidarités de groupe auxquelles il faut parfois savoir renoncer.  

Ce beau roman à l’écriture maîtrisée nous rappelle qu’une vie d’homme pèse bien peu face au rouleau compresseur de l’Histoire mais que certains peuvent choisir  de payer leur tribut à la fatalité en désobéissant au destin qu’on écrivait à leur place. Une vraie leçon d’histoire, une vraie leçon de vie ….

ARCHIBALD PLOOM (2012)

 

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