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CARNET 32 : TOUS EN CABANE ! :

Tous en cabane ? 

Je suis irrésistiblement attirée par les oeuvres qui parlent de cabanes : je pourrais en faire une liste, un « Je me souviens » version cabanes :

Je me souviens de la cabane du professeur dans le film Madadayo

Je me souviens du refuge en rondins de bois de Sylvain Tesson dans les forêts de Sibérie

Je me souviens des maisons de papier de Nicolas Rouxel-Chaurey

Je me souviens du baron perché

Je me souviens du cabanon de Le Corbusier à Roquebrune

Je me souviens des abris de fortune du moine Bashô

Je me souviens de Walden

Je me souviens de l’ermitage de Charles de Foucault

Je me souviens du lieu d’écriture de Rick Bass dans la vallée du Yaak

Je me souviens des campements de Théodore Monod dans le désert

Je me souviens de la cabane en pellicules de film d’Agnès Varda à la Fondation Cartier

Je me souviens des Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei

J’ai habité toutes ces huttes en imagination, ces demeures de peu avec le sentiment de toucher au luxe absolu. J’ai pourtant du mal à comprendre pourquoi. Je ne suis pas du genre boy scout et encore moins aventurière de l’arche perdue. Je n’ai pas, enfant, construit des cabanes dans les arbres, ni jamais eu le fantasme de devenir Robinson Crusoé, abandonnée sur une île déserte. Je n’apprécie ni le danger, ni  la confrontation aux forces de la nature. Pourquoi j’aime tant les cabanes ? Me vient immédiatement à l’esprit que j’aime les livres et que l’objet-livre forme une petite tente si on le dresse sur les deux bords de sa couverture. La lecture aussi par le repli du monde qu’elle requiert est un petit refuge. Cela ne suffit pas comme explication : trop simple, trop éculé. Heureusement, j’ai croisé « Trois Huttes », un essai de Christian Doumet. J’allais être éclairée. Christian Doumet fonde son argumentaire à partir de trois exemples : Thoreau, Patinir et Bashô. Cela tombait bien, j’en connaissais deux sur trois. Il pose comme point de départ qu’une force nous attache aux présences les plus fragiles. Cela étaye ma réflexion mais à peine. Christian Doumet n’est pas homme à se contenter si vite et moi non plus. J’ai donc suivi son avancée et mis bout à bout toutes les raisons qu’il donne pour expliquer la soif de cabanes. Loin de la vitesse et de l’encombrement, ces petits édifices cherchent du côté de la lenteur et du dénuement. Elles construisent leur propre cosmos, n’existent pas pour élever des murs mais au contraire pour s’enchaîner à la nature, et symboliser des pensées en devenir. Disciples de la rupture, les bâtisseurs de cabanes font partie de la grande famille des solitaires, ils posent avec leur hutte un acte de résistance, de liberté, échappant à tout contrôle et pouvoir institutionnel. Ils respirent les saisons, réveillent leurs sens et expérimentent les différentes temporalités. Leur état de simplicité est le fruit d’une sagesse : celle de construire petitement, légèrement, pour rester dans le provisoire, à l’image de notre passage sur terre. Et pourtant, ils rêvent d’une habitation qui donne la clef et la fin de toute errance, avec cette foi qu’autour et dans la hutte, aussi petite soit-elle, le monde est tout entier présent. Le monde se donne dans cette totalité bornée. J’y étais donc : au-delà des apparences, la cabane veut tout, ici et maintenant, loin des faux semblants, dans la modestie. Elle abrite l’essentiel de la vie. Invitant à s’arrêter sous son maigre toit, elle offre le paysage. « Pour que le paysage compte, il faut le limiter, le dimensionner par une décision radicale : boucher les horizons », écrit Le Corbusier pour la petite maison de ses parents, qu’il dessine au bord du lac Léman. Cinquante quatre mètres carrés en tout, c’est une maison, soeur de cabane, avec un « toit jardin », une seule fenêtre de onze mètres.  Le paysage omniprésent sur toutes ses faces, omnipotent devient lassant. Alors Le Corbusier ose fermer la vue au Nord, à l’est et en partie au sud. Et enfin, le spectacle surgit, le tour est joué ! Il y a de l’humour dans ces installations de fortune. Il en faut pour séjourner dans ces bicoques. La nature a toujours le dernier mot et l’homme dans son habitat précaire, ne cherche pas à lutter, il courbe l’échine et se rit de lui. Ainsi note Bashô :

« Le bashô dans la tempête

Et la pluie dans mon baquet

Toute la nuit ! »

Ou encore :

«  Mon ermitage

Au moins offre des moustiques

De petite taille ! »

C’est fou, tout ce qui se cache dans ces cahutes. C’est rassurant de savoir que de partout, elles nous font signe, rappellent à l’ordre, ou au désordre et à la désobéissance. Les fréquenter en lecture est déjà un premier pas de côté.

Alors plus d’hésitation, tous en cabane !

MARCELLINE ROUX (2012) marcelline.roux@laposte.net

 Petite bibliographie en bois :

Trois Huttes de Christian Doumet/Fata Morgana.

Une petite Maison de Le Corbusier/Birkhaüser

Cent onze Haîkus de Bashô / Verdier

Dans les forêts de Sibérie/ Sylvain Tesson/Gallimard

Winter / Rick Bass/ Folio Gallimard

Le chercheur d’absolu/ Théodore Mondo/ folio Gallimard

Walden ou ma vie dans les bois/ David Henry Thoreau

Etc…

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