MARYVETTE BALCOU POUR SON ROMAN "LE PITON DES RÊVES" :

Maryvette Balcou nous propose avec son dernier roman “Le Piton des rêves” un conte philosophique que chacun comprendra comme il le voudra mais qui  fonctionne comme une métaphore du système monde dans lequel nous vivons. Ethno sociologue, chercheuse et enseignante Maryvette Balcou  pose un regard sans concession sur le monde que les hommes ont créé où l’illusion merveilleuse frôle parfois des réalités misérables. 

Archibald PLOOM : Maryvette Balcou vous nous proposez avec “Le Piton des rêves”  un conte philosophique que Voltaire aurait certainement  apprécié. Comment vous en est venue l’idée ?

Maryvette BALCOU : Juste après la réception des prix remis par l’ADELF en 2010 à Paris, les membres du jury m’ont sollicitée pour participer à un concours organisé dans le cadre de la biennale de Shangaï. Le thème était “la ville où il fait bon vivre”. J’avais autant de  raisons de ne pas participer à ce concours que de m’y impliquer éperdument. La platitude de la proposition était telle que je me suis demandé d’emblée comment je pouvais transformer ce thème trop banal en une archi-texture aux grands reliefs. C’est ainsi que le cadre de La Réunion s’est imposé très vite, avec l’idée qu’une ville où il fait bon vivre cache forcément ses soubassements, ses imperfections, ses clivages et ses paradoxes… Depuis les sommets de l’illusion, on descend ainsi d’étage en étage et de surprises en surprises. Le piton des rêves s’est construit comme un édifice à l’envers, en partant du sommet pour aller jusqu’à la découverte des racines, avec ce qui est profondément caché, enfoui sous terre et sous silence…

Archibald PLOOM :  Peut-être pouvez-vous nous dire quelques mots sur le choix du titre ?

Maryvette BALCOU : Je choisis toujours les titres à la fin et j’y accorde le temps nécessaire. Ce titre fait écho à des sonorités familières à la Réunion où nous avons deux magnifiques pitons : le Piton des Neiges et le Piton de la Fournaise. Au-delà des montagnes et des volcans, le piton est aussi lié à la nourriture réunionnaise puisque l’on parle volontiers du « piton de riz » qui procure à chacun une douce sensation de satiété lorsqu’il a été consommé. Le titre enferme aussi en lui l’idée d’un excès dans ces rêves que l’on aimerait tant voir atteindre les plus grands sommets. Ces rêves qui, parce qu’ils s’inscrivent dans la verticalité, nous portent et nous transportent toujours plus haut, jusqu’à l’inaccessible. Ces pitons qui, lorsqu’on les a gravis, nous font découvrir un autre panorama de la vie. Le piton des rêves est le mariage de ces deux images, avec une mise en appétit sur les paradoxes du roman lui-même, entre la douceur de désirs moelleux et l’oblique des montagnes et de leurs flancs acérés. En quelques mots, le titre se pose sur la première de couverture pour créer une sorte de vertige troublant qui attire autant qu’il repousse. Sylvie Darreau complète cette sensation en y adjoignant une photo que je trouve très empreinte de féminité, du fait de l’élégance de ces parasols bleus qui attendent la pluie en surveillant l’horizon trouble et menaçant. Mais pour l’heure, tout cet ensemble tient, comme tient jusqu’ici la société réunionnaise, entre sable doux et ciel noirci, en attendant le prochain rideau de pluie ou l’orage…

Archibald PLOOM:  Votre formation d’ethno-sociologue a-t-elle influencé ce projet littéraire ?

Maryvette BALCOU : Oui, sans aucun doute ! Le regard analytique que je porte sur les sociétés, la mesure des clivages sociaux, la volonté de rendre explicite ce qui est implicite sont autant d’éléments qui aident à cette mise en écriture littéraire où se mêlent la fiction et les réalités dans lesquelles nous sommes impliqués chaque jour. Je passe souvent plus de temps à écouter les autres et à les observer qu’à dialoguer avec eux. Je passe plus de temps à chercher à les comprendre qu’à les juger ou les critiquer dans ce qu’ils ont de différent de moi. La fiction est là pour accueillir le fruit de ces analyses qui s’édifient par sédimentations successives et se cristallisent souvent de façon soudaine sur un coup de cœur émotionnel. Mes nombreux voyages participent aussi à cette aventure où la prise de distance est régulière et où chaque pratique différente de la mienne m’interroge, m’émerveille, me questionne sur mes propres valeurs et fonctionnements. Ma formation m’a appris à partir de l’autre pour m’enrichir de ce qu’il peut interroger en moi. Elle m’a aussi appris à interroger la variation et la continuité, bien plus que les ressemblances et les différences. Voir le monde comme une continuité qui s’enrichit de multiples variations est une façon de bien vivre partout, de garder la curiosité en éveil et de préserver sa propre jeunesse. C’est une aventure extrêmement porteuse qui donne sens à la vie, à l’écriture, à la création, au voyage, à l’amour. Dans ces conditions, nul besoin d’aller très loin : le voyage se fait aussi sur place, avec ceux qui sont tout autour de vous. Encore faut-il être convaincu que chacun mérite que l’on s’intéresse à lui. Encore faut-il savoir écouter et regarder en enlevant les lunettes du jugement perpétuel et en ouvrant ses sens, sans œillères. Je construis donc mon écriture littéraire un peu comme le travail socio-anthropologique que je mène en sciences humaines et sociales : je collecte pendant longtemps en silence, je stocke les données, je les organise au fur et à mesure en construisant des catégories qui en littérature peuvent devenir des lieux, des personnages qui prennent forme, des intrigues qui se nouent. C’est un travail de patience qui ne ressemble peut-être pas à l’image que je peux donner dans la vie active, où je donne beaucoup sur un tempo rapide. Mais en arrière-plan cette lenteur de la maturation est indispensable pour que chaque nouvelle création soit l’occasion de mettre à jour ce qui s’est posé en moi, doucement, sans bruit, sans que personne n’y voie rien.  

Archibald PLOOM:  Félicité l’île que chacun espère  cache une réalité beaucoup moins merveilleuse que les apparences qu’elle entretient…

Maryvette BALCOU : N’est-ce pas en grande partie pour ces raisons que le voyage clés en mains se vend aussi bien ? Osons regarder comment nous organisons la circulation des gens sur la planète, en faisant tout pour qu’ils ne voient rien… Dans le piton des rêves, on découvre peu à peu ce qui se cache sous le maquillage de surface. C’est une façon paradoxale de donner du rêve à lire (le roman y participe) tout en éveillant à un regard plus critique, non pas sur ce que l’on voit, mais sur tout ce que l’on ne voit pas.  Le tourisme tel qu’il est construit actuellement m’effraie. On réussit à faire voyager des gens qui ne font que répondre à une pression consumériste et qui le font le plus souvent sans s’en apercevoir eux-mêmes. Ils mangent dans des cantines bruyantes pour adultes voyageurs et dorment dans des lits en cage qui voient se succéder les consommateurs stressés qui viennent chercher le repos… Ils parlent fort en groupes et n’entendent même pas les sonorités des langues de ceux qui les accueillent. Ils reviennent avec des objets qui n’ont de sens qu’en référence au monde superficiel dans lequel ils se sont inscrits, le temps d’un voyage. Entre temps, ils n’ont rien questionné, ni du côté du pays dans lequel ils sont allés, ni d’eux-mêmes. Cela fait déjà plusieurs années que je récuse ces voyages qui conduisent uniquement à traverser des images, des gens, des chemins… Je fais le choix d’aller à la rencontre de l’autre en ayant le projet de faire quelque chose avec lui. Construire ensemble, s’écouter, se regarder et se comprendre. Et tant pis, ou presque tant mieux, si je n’ai même eu le temps de voir le monument incontournable que tout le monde a vu ! Il y a quelques années, j’ai réalisé un long-métrage intitulé « Musiques de vies » avec Jean-Yves Morau. En une heure, on y découvre des images des pratiques sociales réunionnaises qui échappent sans aucun doute à des milliers de touristes. Dans ce film, on ne voit ni le volcan, ni les plages, ni les pitons montagneux qui font la célébrité de La Réunion. On chemine tout simplement dans ce que les gens ont bien voulu donner à voir lorsque leur a été posée la question «qu’avez-vous fait cette semaine ? ». On circule en silence entre quatre à cinq familles qui, à cette question, ont tout simplement répondu « rien ». J’ai croqué les images de ce « rien » en posant l’hypothèse qu’il s’agissait bien de la richesse première, l’humus à travers lequel se propagent les transmissions sociales et culturelles qui assurent les fondations d’une société.  Voilà de quoi sont faits mes voyages dans l’ailleurs de l’autre, qu’il soit près de moi ou lointain. Voilà ce que mon engagement dans la création et dans l’écriture me permet de faire jaillir, non pas dans un but ostentatoire, mais à travers une visée compréhensive qui suggère des prises de conscience et des mises à distance. On peut être touriste à La Réunion et ne rien voir de la fracture sociale, de la persévérance des gens qui bricolent chaque jour pour s’en sortir, de la souffrance intérieure de tant d’enfants, de femmes, d’hommes, de leur créativité et de leur adaptabilité à toute épreuve. On rêve de venir en pays exotique et on n’imagine plus un seul instant que tous ces gens rêvent aussi, comme nous. Après la lecture de ce roman, les prochains visiteurs se diront peut-être que, au moment où ils batifolent dans les grandes piscines des hôtels, il y a, sur les hauteurs de l’île, quelques yeux d’enfants, de femmes, d’hommes, qui les regardent et les écoutent en songeant qu’ils ont construit ces aquariums de leurs mains et de leur corps, sans jamais avoir été invités à s’y baigner…  

Archibald PLOOM: Vous avez choisi de suivre le cheminement de plusieurs  personnages issus de sociétés différentes.

Maryvette BALCOU : En situant le roman à l’île de La Réunion, il était difficile de procéder autrement puisque la population de l’île est issue de migrations successives de peuples venant de Madagascar, l’Inde, la Chine et plusieurs pays africains. Je tenais à cette image de société plurielle, variée, métissée, qui doit nécessairement marcher à plusieurs pour pouvoir continuer son chemin. Le roman est forcément une grande ouverture sur le monde du fait des provenances des personnages. Il questionne les espaces créolophones et francophones, ce qui rompt avec l’image qui a été longtemps entretenue à travers le cordon ombilical qui reliait La Réunion à sa mère métropolitaine. A La Réunion, on vit avec les sonorités de plusieurs langues et on entend le chant de plusieurs cultures. Chacun apporte les bribes de ce qu’il est et de ce qu’il a vécu avant son arrivée. C’est bien plus conséquent que les objets matériels qui sont enfouis dans les valises. Dans le cadre d’une exposition, j’avais écrit un jour une phrase qui est encore d’actualité : « Si les voyageurs étaient taxés sur le poids du passé qu’ils emportent dans leurs bagages, certains ne décolleraient jamais. ». Les biens culturels et symboliques que chacun transporte se déclinent parfois en bénéfices pour la société qui accueille, parfois en écueils. La vingtaine de kilos autorisés pour chaque voyageur est donc bien ridicule par rapport à tout ce qui nous arrive chaque jour, lorsque je vois défiler les longs courriers qui déposent leurs centaines de voyageurs sur la piste… En commençant par l’enchantement que procure la suspension des réalités liée au voyage, le roman est là pour faire décoller, mais aussi atterrir… Les heureux gagnants n’ont le droit qu’à un sac à main, mais le poids de tout le reste, je ne vous raconte pas !

Archibald PLOOM :  Anh DAO  est cependant celle par laquelle le merveilleux va se fissurer.

Maryvette BALCOU : Le personnage d’Anh Dao résonne un peu comme la corde sensible du violon avec lequel elle joue. Elle est proche du sol et de la terre et sait se fier à ses sens. C’est ce qui va lui permettre de lever le voile sur ce qui se trame sous les délices. Elle est fine, attentive, discrète, persévérante et soucieuse de la condition de l’autre. Autrement dit, ce ne sont pas toujours ceux qui crient le plus fort ou sont les plus musclés qui ont raison de tout ! La douceur est aussi une arme redoutable, pour les combats qui sont encore à mener. Anh Dao incarne cette force délicate qui finit par avoir raison de toutes les protections que bien d’autres se sont forgées. Malgré les horreurs que les humains sont capables de générer et de perpétuer, je continue à croire dans la résistance douce, constante, discrète, avec les armes qui désarment : la tendresse des mots, la beauté de la musique, la force des regards, la richesse du contact avec la matière, l’écoute des silences, les ruptures de rythme… Ces armes là ne provoquent pas d’effusions de sang. Je ne sais pas me battre en usant de la force qui baigne dans l’agression et la violence, ce qui ne signifie pas que je ne me bats pas. Anh Dao est donc mon amie, de ce point de vue. D’ailleurs, si je me suis mise à l’apprentissage du violon depuis peu, c’est sans doute en espérant un jour être à la hauteur, pour pouvoir jouer avec elle…

Archibald PLOOM :  Vous vivez à la Réunion. En quoi cette existence insulaire  a-t-elle joué un rôle dans votre approche romanesque.

Maryvette BALCOU : Sans l’île, le roman ne fonctionnerait pas. L’intrigue se renforce autour de cette perception parfois étouffante liée à la situation insulaire : personne ne peut s’en aller ! C’est bien autour de cette impossibilité que tout se resserre, presque jusqu’à la menace de la mort. Dans de telles conditions, on n’a pas trente six solutions : mourir ensemble ou reconstruire en laissant tomber une part des exigences sur lesquelles chacun s’est édifié précédemment. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas quelque chose que nous perdons progressivement, avec la mobilité grandissante. Tout porte à croire que si l’environnement immédiat n’est pas satisfaisant, il suffit de bâtir son réseau social en dehors pour ne pas étouffer. Jusqu’où peut-on aller ainsi ? Dans le piton des rêves, on voit bien que chacun est obligé de laisser ses exigences pour reconstruire un collectif qui permettra de nouveau d’assurer la pérennité et le développement de chaque individu. Nous sommes peut-être pris à notre propre piège avec l’ouverture grandissante au monde. On n’arrive plus à se mettre d’accord sur le programme TV que l’on va regarder ensemble et on achète donc deux, trois, quatre postes pour avoir la paix, ou on se réfugie sur son espace internet pour parler avec d’autres virtuels que l’on ne rencontrera sans doute jamais. Autant de prémisses  de fractures bien plus grandes qui vont se révéler peu à peu. Malheureusement, quand on commence à voir les failles, il est bien difficile de trouver les gommages adéquats. Dans le roman, l’espace insulaire est le cadre idéal pour faire bouillonner les ingrédients jusqu’au point de rupture et obliger chacun à repenser le monde de proximité dans lequel il va être amené à poursuivre sa vie. Si nous n’arrivons pas à nourrir nous-mêmes ce type de réflexion en tous lieux, faudra-t-il offrir aux plus obtus le ticket gagnant, pour un séjour idyllique sous les tropiques ?

Archibald PLOOM : Je crois que vous intervenez  dans ce beau département  d’outre mer sur des thématiques relatives à l’écriture ?

Maryvette BALCOU : J’ai mené plusieurs ateliers d’écriture dans des lieux où les personnes n’avaient jamais dansé avec les mots. Des enfants, des adolescents perdus dans le système scolaire, des femmes en prison. De très beaux textes sont issus de ces aventures humaines dans lesquelles l’écriture a été un ciment fédérateur, pour de nouvelles constructions identitaires, sociales, professionnelles, personnelles. Ces ateliers m’ont aussi permis de partager ce pouvoir de la mise en mots, pouvoir qui n’est pas dans les mains de tous… Le temps d’une histoire, j’ai donc essayé de montrer que l’écriture ne peut pas fonctionner si l’on n’a pas les ingrédients qui la nourrissent : les idées, les expériences, les émotions, les interrogations, les doutes, les regrets, les rêves, les amours, les tensions… Dans les ateliers, nous avons malaxé tout cela à plusieurs et j’ai tout simplement aidé à la mise en forme textuelle de ce qui apparaissait souvent, aux yeux des auteurs, comme un fatras chaotique de vie. Les participants ont alors joué le jeu de la construction collective et se sont souvent laissé emporter dans ce travail qui mettait aussi leurs maux en mots… Ces expériences ont été d’une grande richesse. Je n’ai plus assez de temps pour mettre sur pied de nouveaux ateliers, mais je pense que ce n’est pas fini. J’irai encore écrire avec ceux à qui la parole n’est jamais donnée, ne serait-ce que pour les amener à prendre conscience de cette richesse et ce pouvoir qu’ils ont en eux et qu’il faut tenter de révéler plutôt qu’enfouir. J’irai encore là où je serai utile. Autrement dit, je ne vais plus là où mon intervention est susceptible d’être un luxe de plus à offrir à des personnes qui ont déjà le gâteau et veulent la cerise pour la décoration.

Archibald PLOOM : Votre roman nous interroge sur notre manière de partager les richesses. Vous choisissez  de briser rapidement  l’utopie qui est présentée à travers l’île de Félicité au début  du récit.

Maryvette BALCOU : Je reste convaincue que l’accumulation de richesses ne procure aucun bonheur s’il faut sans cesse se protéger de la prétendue menace que représentent ceux qui n’en ont pas. Etre riche et ne pas pouvoir laisser son enfant jouer dans la rue est bien désolant, pour une société dite « développée ». Voyager et arriver dans une capitale où des gens dorment sur le trottoir avec des enfants, dans le froid, est tout simplement insupportable. Mes voyages m’ont permis de découvrir des sociétés dans lesquelles la richesse est ailleurs, indépendamment des biens matériels auxquels notre éducation nous accroche dès le plus jeune âge. On nous pousse à choisir un métier dans lequel on va gagner beaucoup d’argent… On entasse, on accumule et au bout d’un moment on ne voit même plus que tout cela nous emprisonne au lieu de nous aider à vivre. On n’ose déjà plus regarder comment notre système de santé soi disant très perfectionné traite les personnes âgées sur le glissement de leur fin de vie. On passe le week-end à choisir un système d’alarme dans les temples de la consommation au lieu de parler à son enfant de la nature, de la vie, de lui et des autres.... On va faire ses courses avec un gros sac à roulettes qui va heurter celui qui tend ses espoirs, assis par terre et que, mince, désolé, on n’a pas vu ! Nos développements nous ont amenés à creuser encore plus les écarts entre les gens, entre les pays. Jusqu’où, tout cela ?

Archibald PLOOM : Votre conclusion n’est pas forcément très optimiste.

Maryvette BALCOU : Mon projet n’est pas de vendre du rêve.

Archibald PLOOM : Comment travaillez-vous lors de la rédaction de vos romans ?

Maryvette BALCOU : Je travaille sans doute comme beaucoup d’autres, et différemment d’eux… Je démarre souvent sur un coup de cœur dans lequel j’investis ma passion du moment. Je peux alors écrire au kilomètre, presque sans m’arrêter. Ensuite, je laisse reposer, le temps pour moi de revenir au texte et aux mots avec distance et recul. Je soigne les mots, je les écoute, j’entends la musique qui se crée en les juxtaposant ou en les séparant. Je ne me force jamais à écrire. J’écris par besoin, envie, plaisir et délectation. L’écriture me donne un vaste espace de liberté où tout est possible. A défaut de pouvoir changer le monde, je le réécris à ma manière, en y mettant ce qu’il pourrait devenir. Je crois à l’écriture qui n’est pas qu’un reflet des réalités sociales puisqu’elle participe largement à leur construction. Ce que j’écris, ce que d’autres écrivent, peut transformer la réalité, donner à réfléchir, la donner à voir sous un autre angle, lui permettre de trouver une autre issue, un autre sens. L’écriture n’est pas un acte solitaire : c’est un acte social, parce que partagé dans le temps et dans les espaces. L’écrit autorise des élaborations cognitives et sociales que l’oral ne permet pas toujours et inversement. Autant de pratiques langagières qui participent de façon différenciée à la réalisation de la pensée et donc, de ma pensée.... Mais si j’écris beaucoup plus que ce que je parle, c’est parce que l’écrit me permet aussi de choisir un autre tempo, de hiérarchiser les informations à ma guise, de réorganiser la vie en changeant autant de fois que je le souhaite et sans faire de dégâts, de décontextualiser en me transportant ailleurs et au-delà des lieux où je suis. Je crois que l’on n’enseigne pas suffisamment cette dimension de l’écrit, comme espace de réalisation de sa propre pensée, et donc de soi… On n’en dit pas beaucoup plus sur la construction du collectif que l’écriture permet, avec cette prise de distance qui fait entrer chacun dans un nouveau type de rapport au monde, à soi-même et à l’autre. C’est pour cela que j’écris, que je vis en permanence en écriture et que j’aime écrire. Parce que j’y trouve souvent la paix que je ne trouve nulle part ailleurs, que je canalise de multiples tensions dans la musique des mots, que je cherche et que je trouve quelque chose que je n’avais même pas imaginé et qui se pose comme une nouveauté à des moments où l’on a souvent l’impression que tout a déjà été écrit…

Archibald PLOOM: Vous avez choisi les éditions de La Cheminante . Comment s’est déroulé votre rencontre ?

Maryvette BALCOU : A Dakar, presque par hasard ! J’avais connu Sylvie Caminade-Darreau à La Réunion, lors d’une des ses nombreuses missions interplanétaires. Le hasard (y en a-t-il vraiment un ?) a fait que nous nous sommes retrouvées à Dakar, sur un salon. Ce fut un magnifique rayon de soleil ! Nous avons mangé ensemble et longuement discuté, avec une grande soif de nous raconter tout ce que nous ne nous étions pas dit durant plusieurs mois sans nouvelles. A mon retour, j’ai promis de faire l’envoi de mon roman qui dormait tranquillement. Trois jours après, Sylvie m’écrivait en me disant tout simplement « Maryvette, ton roman est magnifique ! Si tu es d’accord, nous allons l’éditer ! ». C’est ainsi que « Le raccommodeur de poussières » est né à La Cheminante.  Offrir à une éditrice pleine d’énergie les heures que m’avait imposées l’acte d’écriture de ce roman fut un réel bonheur. Après la solitude imposée par la création, l’échange, le partage, le développement commun… Comment ne pas poursuivre l’aventure de l’écriture, à ces conditions ?

Archibald PLOOM : Sur quel projet littéraire travaillez vous actuellement ?

Maryvette BALCOU :  J’ai en tête un nouveau roman que je ne dévoilerai pas à l’avance, non pas par volonté de rétention, mais tout simplement parce que je ne sais pas du tout si je vais être capable de l’écrire… Le thème de l’exil y sera de nouveau exploré, sans doute en référence à plusieurs événements récents qui m’ont amenée à réinterroger cette question récurrente. Lorsque l’on a quitté une terre pour s’installer sur une autre, que l’on n’y est plus tout en y étant encore plus qu’avant, qui est-on pour soi-même et pour l’autre qui vous voit sans cesse partir et revenir ? Je vais prendre le temps de poser toutes ces questions et de me poser avec elles pour trouver un équilibre instable, celui dans lequel je me complais puisque l’équilibre parfait m’ennuie profondément… Je vais aussi poursuivre le travail que je mène en littérature jeunesse, en continuant à m’intéresser aux tout-petits et à cet émerveillement qui est le leur, dans la découverte de la vie. En attendant ces nouvelles gestations, il faudra gérer la sortie de deux textes entre 2012 et 2013. L’un sur le thème du viol, l’autre sur le thème de la double paternité. J’explore avec grand intérêt le « je » qui peut être plusieurs personnes à la fois sans jamais être moi. D’où une écriture à plusieurs voix, histoire de faire entendre cet autre inaccessible que j’essaie néanmoins de comprendre et d’aimer de l’intérieur, en lui murmurant, dis-moi comment tu penses et nous t’écrirons ensemble comment tu es. Si tu n’as pas les mots, allez va, je te les prête, on va les trouver à deux ou à plusieurs. J’ai eu cette chance d’avoir appris à lire, à écrire, à découvrir le monde à travers les livres, les voyages, les sociétés plurielles. Mon projet n’est pas du tout de parler à la place des autres en pillant leurs histoires (j’en connais assez qui font cela !). J’ai seulement envie de créer de l’échange et de la rencontre qui fait grandir, comme ce qui m’est arrivé avec des élèves, à propos de mes livres. Un jour, à la fin d’une rencontre, une petite fille est arrivée devant moi, hésitante. Arrivant à peine à sortir ses mots, elle a avancé deux livres de la collection Tropicante, l’un sur l’adoption et l’autre sur le viol. Et elle m’a dit, en me regardant droit dans les yeux « Tu vois, mon histoire, elle est dans ces deux livres ». Son regard m’a fait sentir qu’elle avait enfin pu dire, à travers mes deux histoires, ce qu’elle n’avait peut-être jamais réussi à raconter à qui que ce soit. Nous sommes sorties troublées, l’une et l’autre, de ce moment. Avec le sentiment très fort que nous avions fait quelque chose de grand ensemble, en toute discrétion. Une autre fois, j’ai eu un appel d’une femme qui voulait que je l’aide à écrire son histoire, car elle venait de comprendre que seule l’écriture lui permettrait de faire le travail qu’elle avait à faire sur ses propres douleurs et sur sa vie. Là encore, j’ai eu le sentiment d’une modeste utilité. J’ai moi-même grandi avec des livres dont j’aurais aimé être l’auteur et je suis encore reconnaissante à ceux qui m’ont donné à lire ce qui faisait écho en moi et qu’à un moment donné, je ne pouvais sans doute pas écrire. Voilà aussi ce qui m’anime, dans l’écriture. Je vais donc continuer à travailler non pas l’écriture d’aventures, mais l’aventure de l’écriture…Pour moi autant que pour tous ces autres, pluriels, multiples, isolés, qui voudront bien cheminer avec nous et avec la Cheminante …  

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