Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
JOURNAL DES CANYONS D'ARNAUD DEVILLARD :

Vous arrive-t-il de temps à autre, alors que vous êtes en train de lire un roman, le journal d’un écrivain ou un essai, de vous dire : “ J’aurais aimé écrire ce livre !” C’est une impression subjective et souvent fugace mais bien réelle. Tout lecteur a dans un coin de sa tête ce livre certes hypothétique mais qui correspondrait à son imaginaire, sa créativité et ses convictions.  Cette impression je l’ai eue dernièrement en dévorant - c’est le terme adéquat - LE JOURNAL DES CANYONS d’Arnaud DEVILLARD.   Voilà un ouvrage qui est en vérité bien plus qu’un journal car il en dit assez peu sur le diariste lui-même sinon quelques repères autobiographiques mais révèle beaucoup plus sur un périple qui va l’amener avec sa compagne à visiter quelques grands parcs nationaux aux Etats-Unis.   DEVILLARD ne part pas comme un vulgaire touriste décidé à rapporter les meilleurs clichés d’un voyage aux Etats-Unis afin d’exécuter ses amis dès son retour lors de séances de rétroprojections qui finiront par en faire ses pires ennemis.  Non, ses motivations sont au fond plus nobles puisqu’il s’agit de revenir quarante ans plus tard sur les traces de l’écrivain écologiste Edward ABBEY, auteur de DESERT SOLITAIRE et du GANG DE LA CLEF A MOLETTE.  Pas n’importe qui en vérité car Edward ABBEY a été un militant convaincu de la cause écologiste et plus précisément de la défense des zones naturelles que la création des parcs nationaux était censée protéger.

Ce journal est en vérité celui d’un voyage qui démarra le 15 juillet 2008 et s’acheva le 15 août de la même année. Quelques jours à New York qui nous valent quelques pages passionnantes : “ La première chose qu’ont fait les Hollandais en s’installant sur Manhattan a été de creuser un canal et de monter des façades flamandes. Mais le meilleur exemple de cette philosophie reste le fameux plan à damier de New York. Lorsque le responsable du cadastre Simeon DE WITT l’imagine en 1811, la ville n’occupe que la pointe de Manhattan. La “grille” est donc pensée pour une ville qui n’existe pas encore…”

Après avoir quitté New York, atterrissage à Las Vegas qui nous vaut quelques descriptions pleines d’humour. S’ensuivront trois semaines de traversée de l’Arizona, l’Utah ou le Colorado en voiture ou à crapahuter dans des espaces sublimes sous un cagnard de tous les diables au point de connaître des moments de sévère désydratation.  DEVILLARD aime les grands espaces américains et il respecte profondément l’oeuvre d’ABBEY. Il n’est pas le seul car les ouvrages  d’ABBEY marquèrent  toute une génération de lecteurs. Pour l’anecdote, ABBEY trouva moyen après sa mort de se faire enterrer par ses amis dans un endroit connu d’eux seuls, en plein coeur d’une nature qu’il vénérait. 

Tout au long de ces trente jours de plongée au coeur de l’Amérique d’ABBEY, l’auteur découvre que les pires craintes de ce dernier se sont réalisées, les parcs nationaux restent des lieux d’exception ou la nature grandiose semble contempler son oeuvre mais désormais des autoroutes amènent chaque année des millions de touristes qui se répandent chaque jour comme des insectes à deux pattes parmi les plus beaux panoramas du monde. Le gigantisme n’est plus seulement celui de la nature mais aussi celui des infrastructures humaines dont le but est évidemment de ramasser des royalties. 

DEVILLARD et sa compagne prennent tout de même du plaisir car les lieux et la mythologie américaines fonctionnent, mais ils peuvent éprouver  parfois des sentiments contradictoires: “En dînant au Hogan Restaurant, juste à côté de l’hôtel, nous nous découvrons l’un et l’autre une difficulté à gérer une vague sensation de gêne à faire les touristes dans une réserve. Monument Valley fait soudain figure de cache-sexe à un climat latent de soumission et de dépossession. Wounded Knee et Kit Carson sont peut-être loin, rien à faire, quelque chose ne passe pas.”  On l’a compris l’auteur n’est pas un touriste béat, il s’interroge sur le système hyper consummériste que les Américains ont mis en place dans ces zones qu’ABBEY imaginait plutôt comme des sanctuaires.

Tout au long du périple du couple le lecteur découvre des lieux d’anthologie comme le “John Ford Point”, belvédère naturel dominant Monument Valley où le cinéaste tourna  “La Chevauchée fantastique” fin 1938 dans un parc désormais géré par les Indiens Navajos. Le Grand Canyon évidemment et son “Skywalk”, plate-forme d’observation transparente pour offrir une vue à la verticale sur l’abîme et la Colorado River donnant l’impression de marcher au dessus du vide. Les Navajos “ ont construit le “Skywalk” pour trente et un millions de dollars. Ce n’est qu’une étape. Ils comptent bâtir tout autour un complexe du genre du Grand Canyon Village…” 

DEVILLARD égraine les play list des radios locales qu’ils écoutent dans leurs voitures : Rolling Stones, Deep Purple, Eagles, Neil Young, Led Zep, Boston, Clapton, Creedence, U2, Mötley Crüe, Deff Leppard … Pas un artiste noir. Mais faut-il s’en étonner dans cette région des Etats-Unis ?  Finalement les clichés ont la vie dure

Quelques petits coups de griffe au passages vis-à-vis des touristes français qu’on aimerait ne pas avoir à rencontrer, mais comme les parcs nationaux  nord-américains font penser à la tour Eiffel aux heures de pointe, le touriste  français finit inexorablement par se diluer dans le flot ininterrompu des nationalités.   DEVILLARD se perd dans les parkings bondés des lieux touristiques malgré leurs tailles titanesques, cherche un peu d’ombre, apprécie la climatisation après s’être fait passer au lance-flamme d’une journée de marche, mange avec appétit  l’”Andoulie Sausage Pasta” et rêve d’un autre monde, celui d’Edward ABBEY d’avant les années 70.  Au passage il nous gratifie d’anecdotes savoureuses pleines d’autodérision et complète habilement notre culture littéraire et musicale.   Je ne l’écris pas souvent mais ce JOURNAL DES CANYONS est un grand livre, érudit, intelligent et pas prétentieux pour deux sous !

Je vous laisse, il faut que je me procure rapido l’intégrale d’Edward ABBEY !

ARCHIBALD PLOOM 

  © Culture-Chronique -                                             -  

Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :