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LA LISTE DE MES ENVIES : UN ROMAN DE GREGOIRE DELACOURT :

A première vue, l’intrigue tient dans un mouchoir de poche : Jocelyne Guerbette, 47 ans légèrement enrobés, propriétaire d’une mercerie à Arras, bloggeuse en couture, heureuse en ménage et en amitié,  choyant peut-être à son insu la maxime de Colette, « mépriser ce qui est meilleur mais hors d’atteinte ». Les premières vues, cependant, sont faites pour être dépassées.

Pour son deuxième roman, La liste de mes envies, Grégoire Delacourt distribue un premier rôle absolument désarmant ; difficile de ne pas songer à la franchise dessillée de Renée, concierge chez Muriel Barbery dans L’élégance du hérisson, ou à la ronde aménité de la Juliette Pomerleau d’Yves Beauchemin.

Jocelyne manie la candeur sans être menacée de naïveté ; si l’on osait, on dirait qu’elle est un cœur pur – éprouvé par les deuils passés, par le poids des chagrins présents,  par le renoncement à quelque flamboyance existentielle – et pourtant solidement ancré dans un amour de vivre cultivé à l’instar d’un jardin : avec patience et vaillance. La patience, entre autres, de supporter l’ennui du quotidien, les rêves envolés, la maturité qui arrive, les enfants qui partent, un mari attentionné mais sans délicatesse, une vie protégée mais sans fioritures. La vaillance de composer avec les petites lâchetés, les compromis,  le tissu de mensonges dont la vie se matelasse douillettement.

Jocelyne Guerbette reconnait avec simplicité qu’elle n’a rien d’une égérie, d’une pin-up. Et que son Jo, son mari, ex beau gosse à la Venantino Venantini (kilos en plus, accent en moins) la rend sobrement heureuse.

Une fois planté le décor gentillet de cette existence modeste et pas dupe, satisfaite en surface – mais une surface troublée par les petites bulles de désirs en apnée – Grégoire  Delacourt introduit le coup de théâtre, lequel a été malicieusement annoncé par une série de réflexions sur la probabilité. Combien de chances qu’une femme prénommée Jocelyne rencontre et épouse un homme prénommé Jocelyn ? Combien de chances de tomber enceinte la première nuit ? Et enfin, quelle probabilité de gagner lorsqu’on ne joue jamais avec le hasard et qu’on se laisse convaincre exceptionnellement de remplir à la va-vite une grille de loto ?

Que le lecteur n’aille surtout pas s’imaginer qu’il va pouvoir, dès lors, dérouler un fil d’histoire convenu, sans zigzags. Que peut faire une quadragénaire, qui s’ennuie sans même s’en apercevoir, dès lors qu’elle empoche en toute légitimité quelques millions d’euro ? Au lieu que ce tour de passe-passe constitue l’acmé du récit, il ne fait quasiment que l’amorcer.

« Il n’y a que dans les livres que l’on peut changer de vie » prophétise Jocelyne, avant que la fortune ne fasse irruption dans son existence. Troublée, la mercière potelée songe, songe, songe. Et nous entraîne dans ses rires, dans ses doutes, dans ses questionnements, sur la définition du bonheur, sur celle du désir.

Jocelyne dresse des listes ; celle de ses envies, magiquement intercalée entre celle des besoins et celle des folies. Or, les besoins, tout un chacun voit à peu près l’utilité de les combler. Les folies, comme leur nature les y pousse, sont d’exubérantes lianes crevant les murailles du quotidien. Mais les envies ?

Inutile de se perdre en conjectures : personne ne peut deviner le fin mot de l’histoire sans s’être donné le plaisir de plonger dans l’univers de Jocelyne Guerbette – et dans celui de l’écriture de Grégoire Delacourt, qui pétille de trouvailles émouvantes, d’humour, d’habileté narrative.

Ce roman se lit d’une traite ; à peine si l’on parvient à le refermer une fois avant la toute dernière page. En ces temps où la recherche du bonheur semble devoir inexorablement  croiser la route de l’argent, Grégoire Delacourt s’inscrit gentiment en faux, froissant quelques clichés au passage, avec légèreté et élégance. Aucun épilogue simpliste ni sentencieux, autour du vieil adage argent/bonheur. Bien plus subtilement, l’auteur questionne le sens même de la richesse – qui ne flotte peut-être pas sur les eaux dorées du fleuve Pactole.

Pas un d’entre nous qui n’ait jamais songé à ce qu’il voudrait faire de sa vie s’il gagnait au loto. Les mots se pressent sur nos lèvres pour lister les projets mirifiques, les destinations de rêves, la profusion de nos appétits et la méthodique satisfaction du moindre de nos désirs. Jusqu’à ce que Jocelyne Guerbette, 47 ans, mercière à Arras, toque discrètement à la porte de notre exaltation de millionnaires en puissance, et demande avec une sincérité attendrissante : « En êtes-vous bien certain ? Qu’est-ce que vous changeriez vraiment ?».

EMMA LACHAPPELLE  (2011)

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