
Ce « Petit journal de bord des frontières» est un livre poignant, qui alterne les réflexions sur le sort de celui qui émigre et la description d'une enfance dans l'Albanie totalitaire.
L'auteur est atteint de ce qu'il nomme joliment "le syndrome de la frontière" : il lui semble que les frontières le regardent de travers:
"Elles me lancent presque toujours un regard hostile et méfiant. Je fais tout pour les rassurer, pour les convaincre qu'elles n'ont rien à craindre de moi."
Les passages consacrés à l'Albanie sont écrits en italiques, comme pour montrer par ces caractères resserrés, les liens indélébiles qui relient l'auteur à la terre de son enfance.
"En fait l'immigré ressemble à un arbre: ses branches regardent vers la terre d'où il est parti, tandis que ses racines s'enfoncent de plus en plus profondément dans le sol où il s'est planté."
La notion de frontière est soulignée par le fait qu'en Albanie existaient aussi les zones interdites, c'est-à-dire les zones situées à trente ou quarante kilomètres de la véritable frontière et dont on ne pouvait approcher sans une permission spéciale de la police.
Le pays est prisonnier d'une "camisole de force", les écoliers rêvent quand ils aperçoivent les lumières du monde-au-delà-des-frontières, comme en face de Corfou et pourtant, on leur apprend que là-bas, seuls les prolétaires travaillent des heures et des heures, vivent dans des taudis et se nourrissent de racines...
Les anecdotes sont multiples sur cette Albanie où se croisent les délateurs et les exilés du régime, avec cette peur du parti omniprésent, prêt à punir à la moindre faute ; la cousine d'un chauffeur est exilée pour avoir malencontreusement "pété" devant la dépouille d'Enver Hodja.
L'auteur parvient à nous faire rire ou sourire des événements pourtant dramatiques de cette existence rythmée par" les arrestations, exécutions, tentatives d'évasion dont la plupart échouaient."
C'est toujours le rire qui domine lorsqu'il évoque sa fuite avec ceux qui deviennent en quelques heures des compagnons, les deux chauffeurs, Djemal et le "petit obsédé":
"Ceux qui passent la frontière de manière illégale prennent d'étranges habitudes. L'une d'elles consiste à rire beaucoup.[...] Ce qui déclenche le rire, c'est peut-être la peur de la mort omniprésente. Comme s'ils voulaient l'amadouer, la séduire, la berner."
Car l'Eldorado ne correspond pas à la terre rêvée devant les chaînes des télés interdites ; ils se retrouvent parqués dans un camp, frappés par les policiers grecs, privés de nourriture.
Mais ce sont surtout les regards des autres les plus terribles, leurs reproches muets:
"Immigré clandestin. C'est ton nom, ton surnom, ton étiquette", personne ne leur a demandé de venir, ils ne sont que des riens, des moins que rien, il faut se taire et travailler, travailler parfois jusqu'à la mort:
"C'est bien connu, les immigrés meurent sans faire de bruit comme les mouches."
On leur enlève même leur prénom: "Ils t'en choisissent un nouveau pour ne plus s'embrouiller, pour remettre de l'ordre, de l'harmonie."
C'est un dur métier d'être "immigré, métèque, mendiant, expatrié", métier où la mort de celui qui vient d'un "pays de merde" ne sera même pas sanctionnée...
Quand ils demandent à être mieux payés, un journaliste titre: "Tout augmente, même les Albanais." Tous les méfaits du monde leur sont reprochés. Si un crime, un viol, un vol est commis, ce sont des Albanais, même si les fautifs étaient cagoulés, ils ne peuvent être qu'Albanais.
L'auteur va au delà et nous livre une analyse politique de cette haine de l'émigré : il est le bouc émissaire des pauvres, car les riches leur font croire que sans les émigrés, les pauvres auraient travail et argent.
"Bercés par ces illusions, les pauvres se barricadent derrière des solutions simplistes, derrière la rancoeur et la xénophobie."
Cet ouvrage nous aide à comprendre la détresse, l'immense solitude de celui qui, à jamais, est différent, " parce que l'on ne peut pas comprendre un immigré si on ne commence pas par prêter l'oreille à son témoignage."
Nul ne peut sortir indemne de cette lecture, puissante et magnifique, de l'impossible rêve d'un monde sans frontières, de ce témoignage qui, finalement fait de nous tous des exilés :
SYLVIE LAMBERT (2012)
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